Skip to main content

Full text of "Revue de Paris"

See other formats


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/v5revuedeparis1842brux 


REVUE 


DE  PARIS. 


IMPRIMERIE  DE  LA  SOCIETE  TYPOGRAPHIQUE  BELGE, 

ADOLPHE   WAHISN   ET  GOMPAGHIE. 


REVUE 


DE  PARIS. 


NOUVELLE  SÉRIE.  —  ANNÉE  1842. 


TOME     CINQUIEME, 


MAI. 


fintr^llfô, 


ATI  BUREAU  DE  LA  REVUE  DE  PARIS, 

RUE   POS8É8-AUX-LOLPS,    N»  74. 

1842 


THERESE  DUNOYER. 


X.  (1) 

LA  PRÉSE?ÎTATI07i. 

M.  de  Montai  prenait  son  thé  ,  lorsque  son  domestique  ou- 
vrit la  porte  et  annonça  M.  le  marquis  de  Beauregard. 

Le  marquis  avait  quarante  ans  environ  ;  il  était  grand  ,  ad- 
mirablement bien  fait  ;  quoique  Tàge  eût  un  peu  épaissi  sa 
taille,  autrefois  mince  et  svelte,  elle  se  déployait  encore  très- 
avantageusement  sous  une  redingote  du  matin  de  couleur 
bronze  ,  coquettement  serrée  au-dessus  de  la  saillie  des  han- 
ches, et  dont  les  larges  revers,  doublés  de  velours,  laissaient 
voir  un  gilet  de  piqué  blanc  et  l'ample  nœud  d'une  cravate  de 
soie  d'un  bleu  pâle  ;  un  pantalon  gris-clair  tombant  sur  des 
brodequins  vernis  complétait  l'habillement  du  marquis.  Ses 
cheveux  châtains ,  naturellement  bouclés ,  et  çà  et  là  mêlés  de 
quelques  mèches  argentées,  encadraient  son  front  large  et  uni  ; 
ses  yeux  noirs,  grands  ,  un  peu  à  fleur  de  tête  et  à  demi  voilés 
par  les  paupières,  étaient  surmontés  de  sourcils  bien  accusés, 
bien  écartés  et  surtout  très-élevés.  Ce  signe  caractéristique  de 
la  fierté  ,  joint  au  port  de  tête  impérieux  du  marquis  et  à  la  fa- 
culté qu'il  possédait  de  semWer  toujours  regarder  de  très- 
haut,  quelle  que  fût  la  place  qu'il  occupât,  lui  donnait  l'air  du 

(1)  Voyez  tome  IV,  page  205. 


6  REVUE  DE  PARIS. 

monde  le  plus  altier.  Son  nez  aqiiilin,  d'une  perfection  rare  , 
caractérisait  noblement  sa  figure;  un  demi-sourire  errait  sou- 
vent sur  ses  lèvres  moqueuses  ;  ses  joues  un  peu  pleines 
étaient  encadrées  de  soyeux  favoris  châtains  qui  rejoignaient 
presque  les  commissures  de  la  bouche  ;  le  menton  à  fossette  , 
hardi ,  saillant,  et  d'une  nuance  bleuâtre  ,  était  soigneusement 
rasé. 

L'accent  du  marquis  était  naturellement  élevé,  et  il  gras- 
sayait  en  vrai  Parisien. 

Il  ne  manquait  à  M.  de  Beauregard  que  l'habit  pailleté  du 
xvnie  siècle  pour  faire  revivre  au  moral  et  au  physique  le 
type  des  grands  seigneurs  de  cette  époque  ,  dont  M.  de  Lauzun 
représentait  la  parfaite  élégance ,  et  M.  de  Lauraguais  l'esprit 
insolent,  caustique  et  railleur. 

Soit  par  suite  d'une  plaisanterie  familière  ,  soit  par  une  sorte 
de  déférence  que  la  vieille  renommée  de  M.  de  Beauregard  in- 
spirait aux  hommes  plus  jeunes  que  lui ,  on  l'appelait  commu- 
nément marquis;  peut-être  enfin  était-il  si  essentiellement 
marquis  dans  l'acception  aristocratique  de  ce  mot,  que  rien 
ne  semblait  plus  naturel  que  de  lui  donner  son  titre. 

M.  de  Beauregard  entra,  selon  son  habitude,  d'une  façon 
bruyante.  Jamais  M.  de  Montai  ne  lui  avait  vu  une  physiono- 
mie plus  riante  et  surtout  plus  sardonique. 

—  Ah  çà  !  mon  cher,  —  dit-il  au  comte,  —  que  diable  de- 
venez-vous donc?  Voilà  cinq  ou  six  jours  que  l'on  ne  vous  a 
vu  au  club.  Il  court  sur  vous  des  bruits  funestes ,  je  vous  en 
préviens. 

—  Quels  bruits,  marquis?  Vous  m'effrayez. 

—  On  dit  que  vous  avez  subi  en  plein  théâtre  une  exposition 
publique? 

—  Comment  cela?  où  cela  ? 

—  Au  Palais-Royal  .  quel  pilori!  dans  une  loge,  avec  une 
grosse  femme,  un  mari  et  un  enfant,  une  madame....  ma- 
dame.... 

—  Héloise  Dunoyer,  marquis? 

—  C'est  ça,  une  Héloïse  qui  n'est  pas  nouvelle,  dit-on,  au 
contraire.  Mais  pourquoi  vous  commettre  ainsi?  Ignorez-vous 
donc  que  ces  espèces-là  rentrent  dans  la  catégorie  des  choses 
bizarres  dont  on  a  une  fois  envie  par  aberration  de  goût?  Mais 


REVUE  DE  PARIS.  7 

alors  on  prévient  ses  amis  pour  qu'ils  ne  s'y  trompent  pas. 
Tenez,  moi,  il  y  a  dix  ans,  quelque  chose  de  semblable  m'est 
arrivé.  Voilà  la  marche  que  j'ai  suivie. 

—  Je  vous  écoule,  marquis  j  il  y  a  toujours  à  admirer  et  à 
profiler  avec  vous. 

—  Figurez-vous  qu'un  matin,  en  m'éveillant ,  je  ne  sais 
quelle  idée  biscornue  me  passa  par  la  tête,  et  je  me  dis  :  Tiens, 
je  n'ai  jamais  eu  de  femme  de  juge  pour  maîtresse!  ça  doit 
être  curieux ,  la  femme  d'un  homme  qui  porte  une  robe  ;  ça 
doit  être  comme  qui  dirait  le  monde  à  l'envers.  Il  faut,  pardieu, 
que  je  me  passe  cette  fantaisie-là.  C'était  bien  aisé  à  dire,  mais 
où  diable  aller  pécher  la  femme  d'un  juge? 

—  Pour  vous,  marquis,  ça  devait  être,  en  effet,  très-embar- 
rassant, je  le  conçois. 

—  Alors  je  me  dis  :  Il  y  a  un  moyen  ,  c'est  de  me  créer  des 
relations  judiciaires...  un  procès. 

—  Parfaitement  raisonné,  marquis. 

—  Et  parfaitement  agi,  comme  vous  allez  voir.  J'habitais 
alors  ,  rue  de  Grenelle;  l'hôtel  de  Verneuil ,  propriété  de  mon 
grand-oncle  ;  j'avais  pour  voisin  un  vieux  fesse-mathieu , 
l'homme  le  plus  farouche  du  monde  à  l'endroit  de  la  mitoxen- 
neté  ;  je  voulais  un  procès  pour  avoir  un  juge  ,  un  juge  pour 
avoir  sa  femme  :  ce  vieux  farouche  était  mon  procès  tout 
trouvé.  J'envoie  chercher  une  demi-douzaine  de  maçons,  et 
je  commence  à  faire  démolir  le  mur  qui  séparait  mon  jardin  de 
celui  de  mon  chatouilleux  voisin. 

—  Mais,  marquis ,  il  y  avait  de  quoi  le  rendre  furieux? 

—  En  trois  heures  ,  nos  deux  jardins  n'en  faisaient  plus 
qu'un. 

—  Mais  le  farouche  voisin,  marquis? 

—  Le  farouche  voisin  allait  se  promener  tous  les  matins  sur 
le  boulevard  des  Invalides  ;  en  rentrant,  il  voit  nos  deux  jar- 
dins fondus  en  un  seulj  il  s'exaspère,  il  rugit,  il  s'informe, 
il  accourt. 

—  Ah  ça!  et  pour  lui  expliquer  votre  abattis,  que  diable  lui 
dîtes-vous,  marquis? 

—  Je  dis  à  ce  vieillard  que  je  l'adore,  qu'il  m'est  impossible 
de  vivre  séparé  de  lui,  que  j'allais  faire  pareillement  abattre  le 
mur  qui  séparait  nos  deux  appartements ,  atin  de  confondre  à 


8  REVUE  DE  PARIS. 

jamais  nos  deux  existences...  ;  et  mes  démolisseurs  d'entamer 
sa  muraille.  Le  voisin  me  croit  fou ,  il  envoie  chercher  un  com- 
missaire, on  verbalise,  je  réponds  que  je  suis  dans  mon  droit, 
ainsi  que  je  le  prouverai  -devant  les  tribunaux,  mais  que,  par 
respect  pour  la  loi ,  je  suspends ,  pour  le  quart  d'heure,  la  dé- 
molition du  mur.  De  là  procès .  de  là  juge,  de  là  visite  à  l'un 
de  mes  Solons,  M^  Joseph  Renardeau. 

—  Il  y  avait  donc  une  M'"^  Renardeau,  marquis? 

—  Une  énorme,  mon  cher,  aussi  énorme  que  votre  ancienne 
Héloïse,  et  qui  faisait  tourner  toutes  les  têtes  du  palais.  Bref, 
mon  cher,  sous  le  prétexte  de  mon  procès  (que  j'ai  perdu  et  qui 
m'a  coûté  dans  les  environs  de  dix  ou  douze  mille  francs)  je 
m'introduisis  chez  les  Renardeau  ;  le  reste  alla  de  soi-même. 

—  Mais  l'exposition  ,  marquis? 

—  M'y  voici.  J'ai  toujours  eu,  à  l'Opéra ,  une  loge  d'en  cas 
outre  la  mienne,  je  l'offre  au  ménage  ThémiSy  la  Renardeau 
se  pomponne  à  tour  de  bras  5  c'était  une  grosse  petite  blonde, 
blanche,  vraiment  gentille,  avec  de  jolis  yeux  bleus  et  une  taille 
rondelette. 

—  Vous  n'etites  pas  alors  à  vous  repentir  de  votre  idée  bis- 
cornue, marquis  ? 

—  Pas  du  tout;  et  c'est  ici,  mon  cher,  que  je  me  cite  pour 
exemple.  La  veille,  au  club,  j'avais  officiellement  annoncé 
l'exhibition  publique  de  la  Renardeau  dans  ma  petite  loge, 
déclarant  comme  quoi  j'avais  eu  le  caprice  de  la  femme  d'un 
juge,  comme  quoi  je  m'étais  fait  un  procès  pour  en  rencontrer 
une,  etc.  L'histoire  se  répand ,  et  le  lendemain,  à  l'Opéra,  tout 
ce  qui  était  un  peu  du  monde  attendait ,  la  lorgnette  en  main , 
l'arrivée  des  Renardeau  et  des  renardillons,  car  il  y  avait  deux 
ou  trois  petits.  Peu  s'en  fallut  que  toutes  les  loges  de  ma  con- 
naissance applaudissent  lorsque  mon  homme  et  sa  famille 
entrèrent  dans  ma  loge  ;  ce  gaillard-là  ,  dans  son  meilleur  ré- 
quisitoire, n'avait  jamais  produit  un  pareil  effet,  j'en  suis  sûr. 
J'allai  alors  modestement  jouir  de  mon  triomphe  auprès  de  ma 
Renardeau  ,  et  voilà  comment  je  m'affichai  sans  me  compro- 
mettre. C'est,  mon  cher,  avec  celte  franchise  qu'il  faut  se  con- 
duire envers  ses  amis ,  lorsqu'on  ne  veut  pas  que  les  choses 
prennent  une  certaine  apparence  trop  vraisemblable. 

—  Je  profiterai  de  la  leçon,  marquis ,  bien  que  ma  position 


REVUE  DE  PARIS.  9 

diffère  un  peu  de  la  vôtre.  Mais  qu'advint-il  de  vos  amours 
avec  la  femme  du  juge?  Était-ce  aussi  original  que  vous  l'es- 
périez ? 

—  Foi  de  gentilhomme  ,  mon  cher,  elle  était  absolument 
comme  une  autre,  et  son  mari  aussi.  Ah  ça ,  mais  la  vôtre, 
cette  grosse  Diinoyer?  cette  ancienne  Héloïse?  La  plaisanterie 
est  stupide,  mais  j'y  tiens. 

—  Vous  le  savez,  marquis,  je  vous  dis  tout,  je  vous  demande 
vos  conseils,  je  les  suis  aveuglément  5  en  un  mot,  si  j'ai  quel- 
que mérite  je  vous  le  dois. 

—  Voyons ,  flatteur,  vous  avez  l'air  parfaitement  content  de 
vous. 

—  Et  avec  assez  de  raison.  D'abord  l'ancienne  Héloïse  ne 
m'est  de  rien  ;  mais  dites-moi ,  marquis ,  quelle  fortune  donne- 
t-on  à  Achille  Dunoyer? 

—  Je  ne  sais  pas  ce  qu'on  lui  donne ,  mais  on  dit  que  son 
père  et  lui  ont  pris  dans  les  environs  de  trois  ou  quatre  mil- 
lions. 

—  C'est  une  belle  fortune.  Et  le  Dunoyer  n'a  que  deux  filles, 
marquis? 

—  J'y  suis.  Il  n'y  a  qu'un  inconvénient,  mon  cher,  c'est 
qu'on  ne  voudra  pas  de  vous  pour  gendre.  On  se  glorifiera  de 
votre  intimité  parce  que,  pour  ces  gens-là  ,  vous  êtes  quelque 
chose;  on  vous  portera  en  manière  de  grelot  et  de  panache, 
on  vous  donnera  à  dîner,  quels  dîners!  on  vous  prêtera  même 
deux  ou  trois  cents  louis,  au  lieu  de  renouveler  un  attelage, 
parce  que,  pour  la  maison,  vous  ferez  auiani  d'effet  qu'une 
paire  de  cheveaux  neufs  et  que  vous  ne  coûterez  pas  plus 
cher;  mais  ne  comptez  pas  qu'on  vous  donne  une  des  filles  en 
mariage. 

—  Il  est  possible  qu'on  ne  me  la  donne  pas,  marquis;  mais, 
si  je  fais  ce  que  M.  Dunoyer  a  fait  pour  sa  fortune...,  si  je  la 
prends  ? 

— ■  J'aime  mieux  ça  ,  enlever  mamzelle  Dunoyer?  C'est  diffé- 
rent, mon  cher,  ça  me  va.  La  tradition  des  enlèvements  se  perd, 
les  petites  filles  finiraient  par  croire  que  ça  n'existe  que  dans 
les  romans,  et  dans  beaucoup  d'occasions  ça  démoraliserait  ces 
pauvres  petits  anges. 

—  Écoulez ,.  marquis,  et  rendez-vous  justice  en  la  rendant  à 

1. 


lu  REVUE  DE  PARIS. 

celui  que  vous  appelez  quelquefois  votre  élève.  Pour  vous  don- 
ner une  marque  de  confiance  absolue,  je  vous  dirai  d'abord, 
au  sujet  de  Julie... 

—  Que  vous  avez  voulu  vous  marier  avec  elle  et  qu'elle  vous 
a  refusé. 

—  Comment,  vous  savez?...  —  dit  M.  de  Montai  en  pâlissant 
de  rage. 

—  Il  n'était  bruit  que  de  cela  hier  au  foyer  de  la  danse  à 
l'Opéra.  La  petite  Flora  disait  partout  que  la  tante  Sauvageot 
criait  à  tue-tè(e  que  vous  aviez  voulu  indignement  suborner 
sa  nièce  Julie  ;  suborner!  le  mot  a  été  trouvé  ravissant  à  pro- 
pos d'un  légitime  mariage.  Vous  sentez  bien  que  je  suis  trop 
votre  ami  pour  croire  à  un  mot,  un  seul  mot,  de  ces  mauvaises 
plaisanteries-là.  Vous  étiez  déjà  beaucoup  trop  Vamant  de 
M'ie  Julie.  Encore  une  fois ,  je  ne  veux  pas  mettre  seulement 
en  ffuestion  la  probabilité  d'une  telle  ignominie.  Revenons  à 
M"e  Dunoyer,  j'aime  encore  mieux  ça. 

—  Vous  avez  raison,  marquis.  Eh  bien  !  il  y  a  trois  semaines, 
j'allai  dîner  chez  le  banquier  pour  la  première  fois. 

—  Et  sa  fille,  qu'est-ce  que  c'est?  Quelque  chose  de  com- 
mun ?  Une  maritorne? 

M.  de  Montai  se  leva,  alla  prendre  une  boîte  à  portrait  dans 
son  secrétaire  ,  et,  la  montrant  au  marquis  : 

—  Que  pensez-vous  de  cette  figure  ? 

—  Ravissante  !  quoique  d'une  expression  un  peu  dure. 
Qu'est-ce  que  c'est  que  cette  femme-là  ? 

—  Mon  arrière-grand'mère  ,  la  vicomtesse  de  Montai ,  une 
des  plus  belles  et  des  plus  diaboliques  créatures  de  son  temps , 
morte  à  vingt-huit  ans  ;  elle  a  fait  les  beaux  jours  de  la  ré- 
gence ;  sa  vie  est  un  roman  dont  le  dénouement  a  été  terrible; 
sa  légèielé,  pour  ne  pas  dire  plus ,  a  causé  d'affreux  malheurs 
dans  ma  famille.  Telle  que  vous  la  voyez,  cette  belle  dame  a 
causé  la  mort  tragique  d'un  de  mes  grands-oncles,  l'aïeul  de 
ce  cousin  breton  dont  je  vous  ai  parlé. 

—  Le  baron  de  Ker...  de  Ker...  il  n'y  a  que  les  Bretons  pour 
avoir  de  ces  noms-là. 

— -  Ewen  de  Ker-EUio...  qui  habite  son  vieux  manoir  eu  vrai 
gentilhomme  campagnard. 

—  C'est  ça,  de  Ker-EUio.  Et  son  aïeul? 


REVUE  DE  PARIS.  11 

—  Est  mort  d'une  manière  funeste  à  cause  de  cette  belle 
créature  dont  vous  voyez  le  portrait ,  marquis. 

—  Mais  quel  rapport  ce  portrail  de  votre  arrière-grand'mère 
peut-il  avoir  avec  la  fille  des  Dunoyer? 

—  Par  je  ne  sais  quel  étrange  hasard,  M"«  Thérèse  Dunoyer 
ressemble  à  ce  portrait  d'une  manière  frappante. 

—  Allons  donc,  mon  cher,  illusion  d'amoureux. 

—  Elle  lui  ressemble,  vous  dis-je,  tellement  qu'elle  a ,  de 
même  que  ce  portrait ,  un  signe  noir  au-dessus  du  sourcil 
gauche. 

Ceci  devient ,  en  effet ,  du  dernier  romanesque.  Mais  ce  qui 
est  non  moins  étrange  ,  c'est  que  j'ai  une  idée  confuse  d'avoir 
vu...,  il  y  a  longtemps,  quelqu'un  de  fort  ressemblant  à  ce 
portrait;  mais  où  cela?  mais  quand  cela?  je  n'en  sais  pardieu 
plus  rien;  continuons.  Les  Dunoyer  sont  riches,  leur  fille  est 
jolie,  elle  ressemble  à  votre  arrière-grand'mère...  et  vous  voulez 
l'enlever... 

—  Je  ne  sais  pourquoi  M"^  Thérèse  (elle  s'appelle  Thérèse) 
n'avait  pas  voulu  descendre  dîner  le  jour  où  son  père  m'avait 
invité;  force  fut  à  M.  Dunoyer  d'envoyer  chercher  sa  fille; 
grâce  aux  indiscrétions  de  la  petite  sœur,  véritable  enfant 
terrible ,  qui  s'écria  que  sa  grande  sœur  était  triste  parce 
qu'elle  avait  été  mise  la  veille  qu  pénitence,  et  que  çà  lui  ar- 
rivait souvent,  je  devinai  que  la  grande  sœur  était  la  souffre- 
douleur  de  la  maison.  Que  vous  dirai-je  ?  la  figure,  les  manières, 
l'accent  de  Thérèse,  révélaient  une  telle  pureté  de  race,  elle 
avait  l'air  si  naturellement  au-dessus  de  tout^on  entourage,  que 
je  crois  que  l'ancienne  Héloïse ,  comme  vous  dites,  a  fait  un 
faux  pas,  il  y  a  quelque  seize  ou  dix-sept  ans.  Ce  qui  est  cu- 
rieux, c'est  que  justement  à  celte  époque  un  de  mes  oncles  ma- 
ternels, qui  ressemblait  beaucoup  à  mon  arrière-grand'mère, 
le  marquis  de  Senonges  ,  est  resté  quelque  temps  à  Paris  et... 

—  M'y  voici,  mon  cher,  m'y  voici,  vous  me  remettez  main- 
tenant sur  la  voie.  Lorsque  tout  à  l'heure  je  vous  disais  que  le 
portrait  me  rappelait  confusément  quelqu'un,  c'est  du  marquis 
de  Senonges,  voire  oncle,  que  je  voulais  parler;  il  était  char- 
mant, en  effet,  et  très  à  la  mode  dans  un  certain  monde;  on 
l'appelait  le  Richelieu  des  bourgeoises.  Il  avait  d'ailleurs  bra- 
vement servi  comme  colonel  sous  l'empire. 


12  REVUE  DE  PARIS. 

—  C'est  cela  même,  marquis. 

■—  Tout  ce  qu'on  pouvait  reprocher  à  Senonges,  c'était  d'a- 
voir un  peu  trop  la  tournure  d'un  officier  d'Opéra-Comique;  il 
avait  trop  l'air  de  s'appeler  Saint-Léon  ou  Saint  Ernest  et  d'èlre 
de  naissance  mauvaise  tête,  colonel  de  hussards  ,  et  bon  cœur; 
mais  ceci  le  rendait  justement  la  coqueluche  du  quartier 
d'Antin ,  où  les  financières  raffolaient  encore  de  ce  qu'on  ap- 
pelle en  province  les  Elleviou.  Mais  que  diable  est  devenu 
Senonges? 

—  Je  ne  sais,  il  s'est  embarqué  pour  le  Texas,  nous  n'en 
avons  plus  eu  de  nouvelles. 

—  Continuons.  Thérèse  est  un  peu  votre  cousine....  à  la 
mode  de  Senonges.  Elle  est  belle  comme  un  ange,  ou  plutôt 
comme  un  diable.  Revenons  à  ce  diner. 

—  Thérèse  ne  me  regarda  pas;  je  lui  parlai,  elle  me  ré- 
pondit sèchement;  il  y  avait  lu  du  parti  pris.  Après  dîner, 
quelques  personnes  vinrent  sans  doute  pour  me  voir;  j'étais 
annoncé,  j'étais  le  lion  de  cette  soirée  ;  l'ancienne  Héloïse  se  mit 
au  piano  ;  je  fis  tout  doucement  causer  l'enfant  terrible  ;  je  ne 
sais  pourquoi  je  m'étais  figuré  que  Thérèse  devait  lire  beau- 
coup de  romans  en  cachette  ;  c'est  la  ressource  des  jeunes  filles 
maltraitées  et  qu'on  appelle  mauvais  sujets;  je  demandai  à  la 
petite  si  sa  sœur  aimait  beaucoup  la  lecture.  En  effet,  Thérèse 
lisait  beaucoup,  et  choisissait  à  son  gré  dans  la  bibliothèque 
de  monsieur  son  père.  Cette  bibliothèque  était  ouverte  et  com- 
muniquaitau  salon  ;  oubout  de  quelques  instants,  j'y  entrai,  les 
rayons  étaient  intacts.  Je  vis  là  Voltaire,  Rousseau,  Diderot, 
Marivaux ,  Byron. 

— Thérèse  avait  dû  d'abord  courir  là  en  fille  bien  apprise. 

— Je  le  crois  ;  pourtant  ces  ouvrages  étaient  complets.  Enfin , 
à  force  de  chercher ,  je  m'aperçus  que  René  manquait  à  un 
exemplaire  de  Chateaubriand.  Thérèse  devaitètre  sousie  charme 
de  cette  mélancolique  lecture.  Sans  doute  elle  adorait  Chactas 
ou  René.  Or,  comme  je  n'avais  la  réputation  ni  d'un  Chactas  ni 
d'un  René  ,  de  là  sans  douté  l'accueil  glacial ,  presque  malveil- 
lant. Qu'en  dites-vous,  marquis? 

— Tout  ceci  est  sagement  déduit.  Poursuivez. 

—Heureusement ,  en  me  mettant  à  table ,  j'avais  été  si  préoc- 
cupé de  Thérèse,  de  sa  ressemblance  avec  mon  aïeule,  et  du 


REVUE  DE  PARIS.  13 

projet  qu'à  l'Instant  même  je  venais  de  concevoir,  que  j'avais 
é(é  très-peu  brillant ,  ne  me  souciant  pas  d'ailleurs  de  faire  de 
grands  frais  pour  les  Dunoyer.  Je  pus  donc  attribuer  ma  préoc- 
cupation à  une  rêverie  mélancolique  lorsque  j'eus  découvert 
que  Thérèse  était  amoureuse  de  Chactas  ou  de  René.  En  sortant 
de  la  bibliothèque,  je  rentrai  dans  le  salon  ;  l'ancienne  Héloïse 
avait  fini  d'instrumenter,  elle  était  en  nage.  Après  quelques 
banalités  sur  son  talent,  je  m'approchai  de  sa  fille.  Thérèse, 
triste  et  pensive ,  était  dans  un  coin  du  salon.  Je  la  chambrai 
de  façon  qu'elle  fut  forcée  de  m'écouter,  je  fis  tomber  la  con- 
versation sur  la  littérature.  Thérèse  me  demanda  d'abord  ,  avec 
un  élonnement  d'une  adorable  impertinence,  si  je  lisais.  —  Je 
lis  très-peu,  lui  dis-je,  mais  je  relis  sans  cesse  deux  ou  trois 
livres  de  prédilection  :  Montaigne,  la  Nouvelle  Héloïse  et 
René.  —  Vous  lisez  René,  monsieur?  vous!  —  s'écria  Thé- 
rèse presque  avec  colère  ;  comme  si  elle  me  croyait  capable  de 
profaner  cette  poétique  lecture.  —  Oui ,  je  lis  René.  Cela  vous 
étonne,  mademoiselle?  —  La  pauvre  enfant  est  élevée  si  fort 
en  sauvage,  qu'elle  me  répondit,  presque  malgré  elle  :  Cela 
oie  m'étonne  pas ,  cela  m'afflige.  —  Pour  René?  —  lui  dis-je 
en  souriant.  Elle  parut  surprise  de  se  voir  devinée,  rougit  et 
baissa  les  yeux.  Après  un  silence  de  quelques  minutes,  je  re- 
pris :  —  René  est  moins  cruel  pour  moi  que  vous  ne  le  sup- 
posez, mademoiselle;  si  indigne  que  je  sois  de  lui,  il  m'ac- 
cueille avec  bonté ,  il  se  laisse  aimer,  il  ne  repousse  pas  un 
malheureux  condamné  aux  joies  factices  du  monde. 

—  Pour  le  coup  ,  mon  cher,  votre  Thérèse  est  une  sotte,  si 
là-dessus  elle  ne  vous  a  pas  éclaté  de  rire  au  nez. 

—  C'est  bien  ce  qu'elle  a  fait ,  marquis. 

A  la  bonne  heure;  cette  fille  commence  à  m'inléresser  beau- 
coup. 

—  Elle  m'a  donc  ri  au  nez.  Je  suis  resté  impassible  ;  après 
quelques  mots  insignifiants,  je  suis  sorti,  assez  satisfait  du 
manque  de  respect  de  M"^  Dunoyer.  De  deux  choses  l'une,  ou 
elle  croirait  m'avoir  déconcerté,  et  une  jeune  fille  comme  elle 
devait  être  flattée  de  déconcerter  un  homme  comme  moi;  ou 
elle  regretterait  d'avoir  accueilli  impertinemment  l'aveu  d'une 
sympathie  qui  n'avait  rien  de  blessant  pour  elle  ,  et  les  repro- 
ches qu'elle  se  ferait  alors  me  rendraient  intéressant. 


14  REVUE  DE  PARIS. 

—  Soit ,  mais  jusqu'à  présent ,  mon  cher,  je  ne  trouve  pas  le 
moindre  motif  de  vous  admirer,  tout  ceci  est  correctement 
conduit,  rien  de  plus. 

—  Attendez  ,  marquis  ,  attendez  ;  j'avais  été  frappé  de  ces 
mots  de  l'ancienne  Héloïse  :  Dites  à  ma  fille  de  descendre. 
Sa  fille  ne  logeait  donc  pas  dans  le  même  appartement  que  sa 
mère.  Grâce  à  l'enfant  terrible,  j'appris  que  les  deux  sœurs  et 
miss  Hubert,  gouvernante  anglaise,  occupaient  seules  un  ap- 
partement au  troisième.  La  maison  était  énorme,  il  devait  y 
avoir  quelque  location  j  en  sortant,  je  regardai  les  écriteaux; 
que  vis-je?  deux  chambres  à  louer  au  quatrième  sur  le  devant, 
c'est-à-dire  dans  le  même  corps  de  logis,  un  étage  au-dessus 
des  sœurs. 

—  Ceci  est  mieux. 

—  Le  lendemain ,  mon  tapissier  est  allé  louer  et  meubler  ce 
petit  appartement ,  sous  le  nom  d'un  M.  Bernard,  qui  habitait 
la  campagne,  et  voulait  avoir  un  pied-à-terre  à  Paris.  Il  y  a  au- 
jourd'hui trois  semaines,  marquis,  que  j'ai  eu  avec  Thérèse 
Dunoyer  l'entrevue  que  je  vous  ai  racontée.  Je  vous  fais  grâce 
des  transitions,  et  j'arrive  aux  faits.  Voici  une  lettre  que  la  fille 
du  banquier  m'a  remise  hier  soir  chez  sa  mère. 

—  Ceci  est  très-bien  ,  donnez.... 

Et  M.  de  Montai  remit  au  marquis  la  lettre  suivante  ,  lettre 
que  celui-ci  lut  tout  haut  : 

«  Mon  cœur  bat,  ma  main  tremble...  Mon  Dieu,  ce  que  je 
fais  est  bien  mal ,  mais  je  me  confie  à  votre  honneur,  monsieur; 
je  vous  en  conjure,  ne  m'écrivez  plus  jamais.  Si  adroit  que 
soient  vos  moyens  de  me  remettre  vos  lettres,  je  tremble  tou- 
jours... Ah!  pourquoi  voire  imprudence  m'a-t-elle  forcée  de 
prendre  votre  premier  billet?  Pourquoi  ai-je  été  assez  faible 
pour  le  lire?...  Encore  une  fois,  je  vous  en  conjure,  ne  m'é- 
crivez plus,  monsieur,  et  surtout  ne  restez  plus  des  journées 
entières  dans  ce  petit  appartement  au-dessus  du  nôtre.  Mon 
Dieu  !  si  l'on  savait  que  c'est  vous  qui  l'habitez ,  je  serais 
perdue...  Je  vous  crois  ,  je  vous  crois  ,  puisque  vous  vous  dites 
malheureux  à  cause  de  moi.  Vous  dites  que  vous  m'aimez  :  eh 
bien  !  je  vous  crois...  Je  n'ai  pas  besoin  que  vous  me  prouviez , 
parla  retraite  que  vous  vous  imposez,  que  vous  pouvez  re- 
noncer à  ce  monde,  à  ces  succès  qui  doivent  avoir  tant  de 


REVUE  DE  PARIS.  15 

charmes  pour  vous.  Vous  me  dites  que  vous  avez  renoncé  à  cette 
femme  de  théâtre  ;  mon  père  nous  l'avait  dit...  sans  cela  jamais 
je  ne  vous  aurais  écrit...  Vous  me  dites  encore  que  cette  re- 
traite vous  est  chère,  parce  qu'elle  vous  rapproche  de  moi ,  que 
ce  bonheur  vous  suffit,  que  vous  n'en  voulez  pas  d'autre  ,  et 
que,  si  je  vous  aimais,  vous  n'auriez  rien  à  envier  au  monde; 
et  puis  après  cela  vous  ajoutez  qu'il  y  a  un  secret  qui  vous 
empêche  de  me  demander  si  je  vous  aime,  moi.  Alors...  pour- 
quoi me  dire  que  vous  m'aimez,  moi?  » 

—  Pauvre  petite  !  elle  intéresse  ,  —  dit  M.  de  Beauregard  en 
souriant.  C'est  d'un  naïf  superbe,  continuez,  marquis. 
Le  marquis  continua. 

«  Un  secret  fatal,  dites-vous?  Mon  Dieu,  quel  est-il  ce  se- 
cret ?  Pourquoi  ne  me  l'avoir  pas  écrit  dans  vos  longues  lettres? 
Un  secret,  et  fatal  encore  ? 

T)  Mon  Dieu!  je  n'ai  pas  dormi  de  la  nuit ,  tant  cette  idée  me 
tourmentait.  Hier,  chez  ma  mère,  vous  aviez  l'air  si  triste,  si 
triste  !  il  m'a  fallu  bien  du  courage  pour  retenir  mes  larmes. 
Mais  quand  je  suis  rentrée  chez  moi,  oh  !  comme  j'ai  pleuré. 
Miss  Hubert  est  très-méchante,  il  n'y  a  aucune  confiance  à  avoir 
en  elle. 

»  Mon  Dieu ,  ne  me  perdez  pas.  Mon  père  et  ma  mère  sont  si 
sévères  pour  moi  !  Ah  !  si  vous  saviez,  ce  ne  sont  pas  des  pa- 
rents comme  d'autres...  sans  cela ,  et  encore...  A  quoi  bon?  à 
quoi  me  servirait  de  leur  tout  dire,  puisqu'un  secret  vous  em- 
pêche de  me  demander  si  je  vous  aime. 

»  Je  consentirais  bien  k  ce  que  vous  m'écriviez  encore,  mnis 
une  seule  fois ,  oh  pour  la  dernière  fois ,  si  vous  me  promeniez 
de  me  dire  ce  secret  et  de  n'être  plus  triste  comme  vous  l'êtes 
depuis  plusieurs  jours. 

»  Vous  vous  plaignez  de  ce  que  je  ne  vous  regarde  pas  chez 
ma  mère  :  c'est  que  je  ne  veux  pas  pleurer  devant  tout  le 
monde.  Il  y  a  dans  votre  physionomie  quelque  chose  de  si  dé- 
solé, que  les  larmes  m'en  viennent  tout  de  suite  aux  yeux.  Et 
on  vous  disait  si  moqueur,  si  étourdi ,  si  gai  !  moi  je  le  croyais  ; 
c'est  pour  cela  que  je  vous  en  voulais  d'aimer  mon  pauvre  René. 
Vous  m'avez  pardonné  cela ,  n'est-ce  pas? 

B  Oh  !  oui ,  vous  êtes  digne  de  comprendre  René  ;  mon  Dieu  ! 
j'aurais  tant  de  choses  à  vous  dire  là-dessus,  et  vous  semblez 


16  REVUE  DE  PARIS. 

éviter  les  occasions  où  vous  pourriez  me  parler.  Hier,  ma  mère 
nous  a  laissés  un  moment  seuls  ensemble,  vous  ne  m'avez  pas 
dit  un  mot ,  et  vous  m'avez  regardée  en  silence  de  ce  regard  si 
tendre,  si  navré,  qui  depuis  me  poursuit,  qui  me  force  à  vous 
écrire,  car  il  me  semble  que  vous  êtes  là...  qui  me  regardez. 
Vous  aviez  Tair  si  malheureux.  Vous  n'aurez  plus  cet  air-là , 
n'est-ce  pas ,  pour  ne  plus  m'obliger  à  vous  écrire?  C'est  si  mal 
et  si  dangereux  ! 

»  Voilà  maintenant  que  je  ne  sais  pas  si  j'aurai  le  courage 
d'aller  glisser  cette  lettre  sous  votre  porte,  comme  vous  me 
l'avez  dit.  Si  l'on  me  surprenait,  mon  Dieu!  Ah!  je  n'oserai 
jamais,  ah!  je  commets  une  grande  faute.  Ma  mère,  ma  mère, 
pourquoi  n'ai-je  pas  de  confiance  en  vous?  » 

—  Ici,  marquis,  —  dit  M.  de  Montai,  —  vous  devez  recon- 
naître des  traces  de  larmes. 

—  Oui ,  mon  cher,  puis  quelques  mots  illisibles  à  demi  effacés 
par  cette  rosée  céleste;  puis  ce  naïf  post-scriptum  tracé  à  la 
hâte  :  Brillez  cette  lettre.  Ah  ça,  et  quand  Thérèse  a  glissé 
toute  tremblante  la  lettre  sous  la  porte  du  petit  appartement 
du  quatrième,  est-ce  que  votre  porte  s'est  brusquement  ou- 
verte ? 

—  Ah  !  marquis ,  je  ne  suis  pas  encore  si  écolier;  c'était  l'ef- 
faroucher au  moins  pour  quinze  jours. 

—  A  la  bonne  heure.  La  porte  est  donc  restée  fermée. 

—  Très-honnêtement  fermée.  J'avais  conseillé  à  Thérèse  de 
laisser  descendre  sa  petite  sœur  et  miss  Hubert  pour  dîner,  et 
de  profiter  de  ce  moment  pour  monter  jusqu'à  ma  porte. 

—  Pas  mal.  C'était  à  la  fois  songer  au  présent  et  à  l'avenir, 
une  habitude  à  faire  prendre,  habitude  presque  innocente  d'a- 
bord ,  et  plus  tard Allons,  allons,  mon  cher  élève,  bravo! 

—  En  effet,  dès  qu'on  a  sonné  le  premier  coup  de  cloche, 
qui  précède  d'une  demi-heure  le  moment  où  l'on  se  met  à  table, 
j'ai  couru  aux  aguets  ,  la  porte  du  troisième  s'est  ouverte,  l'en- 
fant terrible  a  descendu  bruyamment  avec  la  gouvernante; 
quelques  minutes  après  j'ai  entendu  le  pas  léger  et  pour  ainsi 
dire  ému  de  Thérèse;  elle  montait  en  s'arrètant  presque  à 
chaque  marche.  L'œil  à  la  serrure,  je  la  voyais  parfaitement; 
elle  regardait  autour  d'elle  d'un  air  inquiet,  effaré,  puis  elle 
avançait  timidement  sa  jolie  tête  au-dessus  de  la  rampe  de 


REVUE  DE  PARIS.  17 

l'escalier,  écoulait  encore,  s'éloignait  et  se  rapprochait  de  ma 
porte,  perdant  ainsi  mille  fois  plus  de  temps  qu'il  n'en  fallait 
pour  glisser  sa  lettre.  Enfin  ,  après  avoir  encore  hésité,  elle  fit 
un  mouvement  d'une  crânerie  adorable,  qui  voulait  à  peu  près 
dire  :  le  sort  en  est  jeté;  elle  se  baissa,  la  lettre  glissa  sous  la 
porte.  Lorsque  Thérèse  se  releva,  elle  avait  les  joues  enflam- 
mées,  ses  genoux  tremblaient,  elle  s'appuya  un  moment  à  la 
rampe  en  mettant  une  main  sur  son  sein  qui  battait  violem- 
ment ;  pendant  une  seconde  son  charmant  visage  exprimait  ces 
violents  ressentiments  d'audace  et  de  crainte,  d'orgueil  et  de 
remords ,  de  passion  et  de  timidité,  qui  bouleversent  les  traits 
de  toute  jeune  fille  qui  commet  son  premier  acte  de  mauvais 
sujet.  Tout  à  coup  la  voix  criarde  de  l'enfant  terrible  retentit 
au  premier.  Thérèse  tressaillit.  Légère  comme  une  fée,  elle 
sembla  glisser  sur  l'escalier;  au  tournant  de  sa  spirale,  comme 
Thérèse  relevait  un  peu  sa  robe  pour  descendre  plus  rapide- 
ment, je  vis  tout  son  brodequin  noir  qui  faisait  valoir  le  plus 
joli  pied  du  monde;  un  moment  encore  j'aperçus  sa  taille 
souple ,  mince  ,  cambrée ,  son  joli  cou  blanc  oii  s'attachaient  si 
gracieusement  ses  épais  cheveux  noirs  ;  puis  elle  disparut  en 
vraie  sylphide.  Alors... 

M.  de  Montai  en  était  là  de  son  récit  lorsque  son  domestique 
annonça  M.  le  capitaine  Des  Roches. 

Au  nom  du  capitaine  ,  une  expression  de  haine  contracta  les 
traits  du  marquis;  mais  cette  émotion  fut  si  rapide  que  M.  de 
Montai  ne  s'en  aperçut  pas,  et  il  alla  remettre  dans  son  se- 
crétaire le  portrait  de  son  aïeule  et  la  lettre  de  Thérèse. 


XI. 


1  INVITATION. 

Le  capitaine  Des  Roches  était  un  capitaine  de  spahis ,  d'une 
admirable  figure,  grand,  svelte,  basané,  ayant  trente  ans  à 
peine ,  et  la  barbe  aussi  noire  que  ses  dents  étaient  blanches. 
On  ne  pouvait  rien  voir  de  plus  éblouissant  que  ce  jeune  homme 


18  REVUE  DE  PARIS. 

revêtu  de  son  cosfiime  oriental;  ce  jour-là,  il  était  simplement 
et  élégamment  vêtu. 

Le  capitaine  Des  Roches  était  non-seulement  un  très-brave 
soldat,  mais  un  des  sportman  les  plus  distingués  de  France. 
Il  n'y  avait  guère  de  meilleur  jockey,  soit  pour  une  course,  soit 
pour  un  steeple-chase; du  reste  ouvert  et  gai,  bon  compagnon, 
grand  chasseur,  franc  buveur,  noble  joueur ,  et,  quant  aux 
femmes  ,  aussi  séduisant  qu'heureux,  aussi  recherché  que  dis- 
cret, disait-on. 

Le  capitaine  Des  Roches  ,  commençant  à  parler  dès  le  salon 
qui  précédait  la  chambre  à  coucher  de  M.  de  Montai ,  n'avait 
pas  encore  aperçu  le  marquis ,  et  il  s'était  écrié  en  entrant: 

—  Tu  sais  l'affaire  de  Beauregard?  —  Puis,  voyant  ce  dernier, 
il  fit  un  mouvement  d'étonnement,  courut  à  lui,  lui  serra  cor- 
dialement la  main,  et  lui  dit  d'un  air  interrogalif  :  —  Ça  n'était 
donc  pas  vrai? 

—  Quoi  donc?  —  demanda  M.  de  Montai. 

—  Son  duel  de  ce  matin  ?  —  dit  le  capitaine. 

—  Son  duel  !  son  duel  !  Vous  deviez  vous  battre  ce  matin, 
marquis?  —  demanda  M.  de  Montai. 

—  Eh  mon  Dieu!  mon  cher,  Henri  IV  est  mort!  il  y  a 
trois  heures  que  j'ai  tué  le  colonel  Koller.  —  Puis  ,  se  retour- 
nant vers  le  capitaine  Des  Roches  :  —  Comment  ça  va-t-il , 
Bédouin? 

—  Très-bien  ,  —  dit  le  capitaine.  —  Diable  de  marquis!  il 
n'y  a  que  lui  pour  faire  les  choses  vite  et  bien.  Mais  pourquoi 
ne  m'avez-vous  pas  pris  pour  témoin? 

—  Et  moi  aussi,  marquis?  —  s'écria  Montai. 

—  Parce  que  Baudricourt  et  Sainle-Luce  se  sont  trouvés  hier 
au  club  lors  de  ma  querelle  avec  Koller,  et  la  partie  s'est  ar- 
rangée tout  de  suite. 

—  Ah  marquis!  marquis!  vous  serez  toujours  notre  maître  à 
tous.  Quel  sang-froid  !  —  dit  Montai.  —  Figure-toi,  Des  Roches, 
qu'il  est  ici  depuis  une  heure  à  raconter  des  histoires  à  mourir 
de  rire,  à  causer  de  choses  et  d'autres,  aussi  calme  que  s'il 
sortait  de  son  lit. 

—  Vous  êtes,  pardieu,  Irès-élonnant  !  —Est-ce  que  j'ai  quinze 
ans?  est-ce  que  j'en  suis  à  mon  premier  duel?  Que  diable  vou- 
lez-vous donc  que  ça  me  fasse  ? 


P,EVUE  DR  PARIS.  19 

—  Et  la  cause  de  ce  duel?  —  dit  Montai. 

—  Rien.  Koller  se  vantait  toujours  de  ses  duels,  cela  m'im- 
patientait. 

—  C'est  vrai ,  vous  le  lui  aviez  dit  cent  fois  ,  marquis  ,  et  je 
suis  encore  à  comprendre  comment  ce  sauvage  endurait  si  pa- 
tiemment vos  bourrades  à  ce  sujet.  Le  pauvre  diable  vous  esti- 
mait, —  dit  Des  Roches. 

—  Bien  obligé.  Hier  soir  il  a  recommencé  ses  atroces  plai- 
santeries à  propos  de  son  duel  avec  ce  malheureux  d'Armen- 
tières,  qu'il  a  tué. 

—  Un  enfant  qu'il  avait  provoqué,  —  dit  Montai. 

—  Oui.  Cela  m'a  indigné;  j'ai  grièvement  insulté  Koller, 
nous  nous  sommes  battus  ce  malin,  je  l'ai  tué;  parlons  d'autre 
chose. 

—  Ah  !  marquis ,  marquis  !  ceci  est  bien  jeune  pour  un 
homme  marié,  —  dit  M.  de  Montai. 

—  A  propos  d'homme  marié,  mon  cher  Bédouin,  vous  ne 
voulez  donc  pas  décidément  faire  la  cour  à  ma  femme?  —  dit 
le  marquis  au  capitaine  Des  Roches.  —  Ètes-vous  singulier  !  je 
vous  présente  à  la  marquise  au  dernier  bal  costumé,  dans  tout 
l'éclat  de  voire  splendeur  orientale;  il  y  a  deux  mois  que  vous 
la  voyez  assez  intimement,  et  vous  êtes  pour  elle  (en  ma  pré- 
sence du  moins)  d'une  froideur  qui  va  presque  jusqu'à  l'éloi- 
gnement,  tandis  que,  de  son  côté,  elle  vous  trouve  insupporta- 
ble (  du  moins  elle  me  le  dil  ). 

—  Comment,  marqnis!  vous  ne  voyez  pas  que  Des  Roches 
s'est  occupé  de  M»^'  de  Beauregard  ,  qu'il  a  perdu  sa  peine  et 
qu'il  lui  tient  rancune?  —  dit  Montai. 

—  Vous  êtes  fou  ,  mon  cher,  —  dit  le  capitaine  en  riant.  — 
Tenez,  marquis,  s'il  faut  vous  l'avouer,  M™^  de  Beauregard  est 
un  peu...  trop  puritaine  pour  moi.  J'ai  un  ton  exécrable,  les 
femmes  de  bonne  compagnie  m'imi)osent  et  me  rendent  stupide, 
je  ne  puis  trouver  un  mot  ù  leur  dire  ;  lorsque  j'ai  l'honneur  de 
voir  la  marquise,  je  passe  le  temps  ù  regarder  tour  à  tour  le 
tapis  et  la  pendule  pour  voir  arriver  la  fin  de  ma  mortelle  vi- 
site, et  vous  concevez  que  ça  ne  me  rend  pas  aimable  ,  comme 
vous  le  dit  votre  femme. 

—  N'en  croyez  pas  un  mol.  mon  cher  Montai,  —  dit  le  mar- 
quis j  —  il  n'y  a  rien  de  plus  sournois,  de  plus  perfide,  que  ces 


20  REVUE  DE  PARIS. 

vauriens  qui  affectent  de  n'aimer  que  les  impures  ;  les  pauvres 
maris  croient  cela  et  disent  à  leur  femme  :  «  Croiriez-vous  ma 
chère,  que  Des  Roches  (je  suppose),  qui  a  tout  ce  qu'il  faut 
pour  réussir  ailleurs,  n'adresse  ses  hommages  qu'à  des  créa- 
tures du  plus  bas  étage  ?»  A  quoi  la  femme  est  sur  le  point  de 
répondre  involontairement  au  mari  :  «  Pour  qui  me  prenez-vous 
donc,  monsieur?  vous  m'insultez  !  » 

L'entretien  fut  interrompu  par  le  domestique  de  M.  de 
Montai ,  qui  vint  apporter  une  carte  de  visite  à  son  maître. 

Celui-ci  lut  à  haute  voix  :  Le  baro?i  de  Ker-EUio. 

—  Le  chouan?  le  cousin  breton  bretonnant?  —  s'écria  le 
marquis.— Le  canard  sauvage  a  donc  quitté  ses  bruyères  ? 

—  Priez  M.  de  Ker-Ellio  d'entrer, — dit  M.  de  Montai. 
Le  domestique  sortit. 

—  Un  provincial?— dit  le  capitaine  Des  Roches. 

—  Oui ,  et  qui  vient  pour  la  première  fois  à  Paris ,  —  dit 
M.  de  Montai  en  souriant. 

—  Eh  bien  !  pardieu  !  il  arrive  bien ,— s'écria  le  marquis  ;  — 
il  dînera  avec  nous  ce  soir. 

—  Ce  soir?  —  dit  M.  de  Montai. 

—  Oui ,  sans  doute  ,  je  venais  vous  inviter ,  et  j'allais  passer 
chez  vous  aussi ,  Bédouin. 

—  Mille  grâces ,  marquis;  mais  quelle  idée  bizarre?  Le  jour 
même  de  ce  duel  ! 

—  Ça  vous  paraît  étrange ,  n'est-ce  pas  ?  mais  j'ai  une  raison 
pour  agir  ainsi,  et,  pardieu  !  vous  n'êtes  pas  de  mes  amis  si 
vous  me  refusez. 

A  ce  moment ,  M.  de  Ker-Ellio  entra. 

Nous  prions  le  lecteur  de  se  souvenir  qu'Ewen  était  un 
homme  simple  et  rêveur  ,  pieux  et  bon ,  d'un  esprit  inculte , 
d'un  caractère  ferme  et  loyal ,  d'une  âme  aimante  et  généreuse, 
d'un  courage  calme ,  mais  éprouvé  ,  un  homme  entin  complè- 
tement étranger  à  certaines  mœurs,  à  certaines  corruptions  ; 
pour  tout  dire,  c'était  toujours  le  rustique  élève  de  l'ex-dragon, 
l'abbé  de  Keroutllan. 

L'extérieur  d'Ewen  échappait  au  ridicule,  car  il  n'annonçait 
aucune  prétention;  sa  redingote  bleue  sévèrement  boutonnée 
jusqu'au  cou,  sa  cravate  noire  ,  ses  cheveux  courts ,  sa  barbe 
brune  et  épaisse,  lui  donnaient  une  physionomie  mâle  et  austère. 


REVUE  DE  PARIS.  21 

En  se  trouvant  face  à  face  avec  des  élégants ,  Ewen  n'é- 
prouva aucune  timidité  ;  sans  affecter  de  rudesse  ,  il  ne  fut  ce- 
pendant pas  gêné;  il  se  présenta  d'une  manière  simple,  froide 
et  polie. 

Nous  avons  sommairement  rappelé  les  principaux  traits 
du  caractère  d'Ewen  ,  afin  de  faire  partager  peut-être  au  lec- 
teur l'étonnement  profond  que  ressentit  le  jeune  gentil- 
homme campagnard  à  certains  passages  de  l'entretien  sui- 
vant. 

Lorsqu'on  avait  nommé  Ewen ,  M.  de  Montai  était  allé  vive- 
ment à  sa  rencontre. 

Le  capitaine  Des  Roches  s'était  levé  pour  allumer  un  ci- 
gare. 

Le  marquis  resta  dans  son  fauteuil ,  considérant  le  Breton 
avec  curiosité. 

—  Que  je  suis  aise  de  vous  voir,  mon  cher  cousin  !  M.  l'abbé 
de  Kerouellan  ne  m'avait  pas  fait  espérer  sitôt  votre  arri- 
vée, —  dit  M.  de  Montai  en  serrant  cordialement  la  main 
d'Ewen. 

—  Je  ne  pensais  pas  non  plus  venir  sitôt,  mais  des  affaires 
imprévues... 

—  Depuis  combien  de  temps  êtes-vous  à  Paris  ? 

—  A  mon  arrivée  ,  je  me  suis  trouvé  un  peu  indisposé  ,  ce 
qui  m'a  empêché,  monsieur  ,  de  venir  vous  voir  plus  tôt. 

—  C'est  un  grand  vol  que  m'a  fait  cette  indisposition-là  ,  — 
dit  M.  de  Montai. 

Puis  ,  s'adressant  au  marquis,  et  lui  présentant  Ewen ,  il  lui 
dit: 

—  M.  le  baron  de  Ker-Ellio  ,  mon  cousin. 
M.  de  Beauregard  se  leva  et  s'inclina. 

M.  de  Montai  termina  la  présentation  en  disant  à  Ewen  : 

—  M.  le  capitaine  Des  Roches,  mon  ami. 
Le  capitaine  salua. 

Tous  se  rassirent. 

11  y  eut  un  moment  de  silence  assez  embarrassant  ;  le  marquis 
le  rompit  le  premier.  Se  tournant  du  côté  d'Ewen,  il  lui  dit 
avec  un  mélange  de  noblesse  et  de  cordialité  qui  n'appartenait 
qu'à  lui  : 

—  Pardieu ,  monsieur ,  je  vais  vous  faire  une  proposition 

2. 


22  REVUE  DE  PARIS. 

très-indiscrète,  mais  très-franche  ;  et,  en  votre  qualité  de  Bre- 
ton, vous  m'excuserez.  Votre  cousin  ,  le  capitaine  Des  Roches 
et  quelques  autres  de  mes  amis,  me  font  le  plaisir  de  dîner  avec 
moi;  soyez  des  nôtres?  Vous  ferez  ainsi  tout  de  suite  connais- 
sance avec  quelques  coryphées  de  cette  jeunesse  dorée  que  mon 
âge  me  donne  le  droit  de  présider. 

Ewen  avait  trop  de  hon  goût  pour  refuser  cette  invitation 
par  un  sentiment  de  discrétion  exagérée  ;  il  répondit  : 

—  J'accepte  avec  grand  plaisir,  monsieur,  etjeremercie  mon 
cousin  du  bon  accueil  que  vous  voulez  bien  me  faire. 

—  Et  vous  n"avez  pas  tort,  monsieur,  car  il  nous  a  dit  tout 
ce  que  vous  valiez. 

—  Et  vous  avez  confirmé  ce  que  j'avais  dit,  mon  cher  cou- 
sin,—reprit  Montai. 

—  Ma  foi,  messieurs,  — dit  gaiement  Ewen, — je  vous  préviens 
qu'en  vrai  Breton ,  je  suis  capable  de  croire  tout  ce  que  vous  me 
dites. 

—  Nous  le  disons  pour  cela  ,  monsieur  ;  et,  pardieu  î  votre 
franchise  nous  met  si  bien  à  l'aise  ,  que  je  vous  demanderai  la 
jjermission  de  reprendre  avec  ces  messieurs  l'entretien  que 
que  nous  avions  commencé. 

—  Mais,  marquis...  —  dit  M.  de  Montai. 

—  D'honneur  .  mon  cher,  que  dirions-nous  à  monsieur?  Des 
banalités.  Comment  trouvez-vous  Paris?  l'aspect  de  Paris  a-t- 
il  réjiondu  à  votre  attente?  et  autres  sottises  indignes  de  lui  et 
de  nous. 

—  Vraiment,  monsieur,  je  suis  de  votre  avis,  et  autant 
que  vous  j'ai  peur  de  ces  conversations-là  ,— dit  Ewen  en  riant. 

—  Et  vous  avez  raison  ,  monsieur.  Vous  me  permettrez  donc 
de  dire  à  ces  messieurs  avec  qui  je  veux  les  faire  dîner.  Ce 
menu  des  convives  vous  intéressera  peut-être  ,  les  femmes  sur- 
tout, les  plus  fringantes  impures  de  Paris. 

—  Ah!  ah  !  il  y  aura  des  femmes ,  marquis?  —  s'écria  Des 
Roches. 

—  Le  capitaine  affecte  cet  étonnement  sous  le  prétexte  que 
je  suis  marié,  monsieur ,  — dit  confidemment  le  marquis  à 
Ewen.—  A  propos  de  çà ,  et  si  vous  le  permettez,  j'aurai 
l'honneur  de  vous  présenter  ù  M'"'=  de  Beauregard;  elle  est 
chez  elle  tous  les  mercredis. 


REVUE  DE  PARIS.  23 

—  Monsieur...  —  dit  Ewen  en  s'inclinant. 

—  Je  dois  vous  prévenir  ,  monsieur,  que  la  marquise  a  dix- 
huit  ans  à  peine ,  qu'elle  est  jolie  comme  un  ange  ;  mais 
n'allez  pas  en  devenir  amoureux,  vous  rendriez  le  capitaine 
jaloux  comme  un  tigre  j  il  ne  veut  pas  l'avouer,  mais  il  s'en 
occupe  beaucoup. 

—  N'écoutez  pas  le  marquis,  monsieur  ,  il  se  moque  cruel- 
lement de  moi.  J'ai  le  malheur  de  n'aimer  que  les  femmes  de 
mauvaise  compagnie.  M™''  la  marquise  de  Beauregard  m'im- 
pose,  tranchons  le  mot,  me  fait  une  peur  horrible  avec  son 
grand  air.  Je  n'ai  pas  l'honneur  de  lui  agréer,  et  le  marquis 
me  raille  sans  pitié. 

—  C'est  égal,  —  reprit  M.  de  Beauregard  en  s'adressant  à 
Ewen  ,  —  méfiez-vous  de  Des  Roches  si  vous  rendez  quelques 
soins  à  ma  femme.  Il  y  a  bien  encore  un  M.  Labirinle  qui  s'oc- 
cupe fort  de  la  marquise  !  mais  je  ne  sais  trop  s'il  faut  le 
compter  comme  un  adversaire  sérieux  celui-là.  Qu'est-ce  que 
vous  en  pensez  ,  Des  Roches  ? 

—  Diable  !  marquis  ;  mais,  si  j'étais  assez  heureux  pour  m'in- 
quiéter  des  adorateurs  de  M™^  de  Beauregard .  j'aurais  grand'peur 
de  M.  Labirinte  :  comment  donc  !  un  jeune  poëte  ,  frais  comme 
une  rose  de  mai,  par  là-dessus  député  et  le  bras  droit  d'un  mi- 
nistre... de  M.  Roupi-Gobillon  ,  l'ami  intime  de  Montai. 

—  Je  vous  demande  pardon  de  ce  nom-là,  —  dit  le  marquis 
à  Ewenj  —  en  prononçant  le  nom  de  ce  ministre,  des  Roches 
a  l'air  de  dire  quelque  chose  d'assez  malpropre  ,  mais  ce 
drôle-là  s'appelle  ainsi.  Et  à  propos  de  ça  ,  ne  trouvez-vous 
pas  que,  lorsqu'on  a  déjà  Tinfirmité  de  s'appeler -Rowpi,  il 
est  indécent  d'y  ajouter  encore  Gohillon? 

—  Il  y  a  sans  doute  quelque  vanité  là-dessous ,  —  dit  Ewen 
en  riant. 

—  Pardieu ,  monsieur ,  vous  avez  raison.  Ce  nom  jumeau 
doit  être  le  fruit  incestueux  de  l'orgueil  aristocratique  d'un 
avocat  démocrate,  ce  qui  n'empêche  pas  M.  Labirinte  de  dédier 
de  petits  vers  à  la  marquise  et  de  gouverner  un  peu  la  France. 
C'est  là  011  est  l'avantage  du  député  sur  vous,  mon  pauvre 
Des  Roches  :  vous  servez  le  pays,  tandis  que  M.  Labirinte  le 
gouverne...  et  les  femmes  aiment  toujours  dominer...  qui  gou- 
verne..*. 


S4  KEVUE  DE  PARIS. 

—  Soit,  marquis,  —  dit  M.  de  Montai,  —  mais  ne  nous 
mêlons  pas  des  affaires  des  autres. 

—  Vous  avez  raison,  mon  cher,  je  suis  de  très-mauvais  goût, 
j'ai  l'air  de  vouloir  agacer  deux  rivaux  l'un  contre  l'autre, 
comme  si  cela  me  regardait.  Or  donc,  et  sans  transition  au- 
cune ,  parlons  des  impures  de  notre  dîner  :  d'abord  je  vous 
amène  W^^  Emma  et  sa  sœur  Herminie.  —  Puis  s'adressant  à 
Ewen  ,  le  marquis  ajouta  :  —  M"''  Emma  est  un  sujet  très-dis- 
tingué du  ballet  de  l'Opéra  ,  et  M"^  Herminie  ,  sa  sœur  ,  est  une 
ingénue  de  petit  théâtre  non  moins  distinguée.  Toutes  deux 
sont  à  moi.  Si  ça  peut  vous  amuser,  je  vous  mènerai  là,  ça 
vous  fera  tout  de  suite  deux  entrées  dans  le  monde.  M"'*  de 
Beauregard  pour  la  bonne  compagnie  ,  mamzelle  Emma  et  sa 
sœur  pour  la  mauvaise. 

—  Et  qui  aurons-nous  encore  en  femmes,  marquis?  —  dit 
M.  de  Montai. 

—  Nous  aurons  la  plus  méchante,  la  plus  maligne  ,  la  plus 
effrontée,  la  plus  mordante,  la  plus  infernale  diablesse  de 
notre  enfer.  Serpentine  ! 

—  Voilà  un  nom  qui  promet ,  —  dit  Ewen  en  souriant. 

—  C'est  un  surnom  ,  —  dit  M.  de  Montai  ;  —  elle  se  nomme 
Adèle  Clermont  ;  mais,  comme  dit  le  marquis,  c'est  bien  la  plus 
diabolique  créature,  un  esprit  de  démon  ,  ne  ménageant  rien, 
ne  respectant  rien,  très  au  fait  de  tous  les  scandales  du  monde, 
car  elle  ne  voit  que  des  hommes  de  bonne  compagnie, et  disant 
tout  ce  qu'elle  sait,  quand  l'envie  lui  en  prend,  sans  s'inquiéter 
des  amants  ou  des  maris. 

—  Avec  cela  jolie  comme  un  ange  ,  —  ajouta  Des  Roches, 

—  et  insolente  comme  Lucifer. 

—  Ah!  j'oubliais  Clarisse  Harlowe  et  la  belle  Grecque,  — 
dit  le  marquis. 

—  Si  le  nom  de  Serpeiitine  est  significatif ,  — reprit  Ewen  , 

—  celui  de  Clarisse  Harlowe  ne  l'est  pas  moins;  seulement, 
dans  une  telle  réunion ,  ce  nom  paraît  bien  sentimental. 

—  Rassurez-vous,  dit  le  marquis,  —  Clarisse  Harlowe  est 
un  nom  donné  eu  manière  de  contre-vérité.  Claire  Duval  est 
bien  la  plus  folle,  la  plus  gaie,  la  plus  insouciante  créature 
qui  se  soit  jamais  end^ormie  sans  savoir  si  elle  mangerait  le 
lendemain;  elle  en  est  à  la  fin  de  son  second  million,  repré- 


REVUE  DE  PARIS.  25 

senlé  par  lord  Fitz-Herald.  Quant  à  la  belle  Grecque ,  c'est 
quelque  chose  de  splendidement  beau,  qu'on  ne  peut  s'empê- 
cher d'avoir  dans  un  dîner...  bien  servi  :  Serpentine  pour 
l'esprit,  Clarisse  Harloioe  .\^om'  la  folle  joie,  la  Grecque 
pour  la  beauté  ;  un  dîner  n'est  complet  qu'avec  cette  trinilé. 
Quanta  mamzelle  Rosa  ,  qui  m'appartient,  elle  est  bête  comme 
une  oie,  et  sa  sœur  Herminie  est  de  la  même  force,  mais  elles 
sont  très-jolies  ,  et  leur  stupidité  si  étourdissante ,  que  je  soup- 
çonne quelquefois  ces  deux  sœurs  d'être  spirituelles  sans  le  faire 
exprès. 

—  Et  en  hommes  ,  marquis  ? 

—  En  hommes  ?  nous  aurons  les  tenants  de  ces  beautés, 
c'est-à-dire  Sainte-Luce  pour  Serpentine  ,  Baudricourt  pour  la 
belle  Grecque ,  Fitz-Herald  pour  Clarisse  Harlowe  ;  puis  le 
major  Brown ,  le  duc  de  Serda  ,  le  prince  Castelli ,  voilà  tout. 
Ah!  j'oubliais  M.  Florès,  un  Américain,  un  cousin  de  ma 
femme,  un  jeune  Inca  ,  qui  fait  son  entrée  dans  le  monde  ci- 
vilisé. Aussi,  pardieu  !  ce  sauvage-là  ouvrira,  je  crois,  ce  soir 
des  yeux  et  des  oreilles  furieusement  étonnés. 

•—  Absolument  comme  moi ,  monsieur  le  marquis ,  dit  Ewen 
en  souriant. 

—  Non  pas ,  monsieur  le  baron, —  dit  M.  de  Beauregard 
avec  beaucoup  de  bonne  grâce  ;  —  mon  jeune  cousin  regardera, 
et  vous  verrez;  il  écoutera  ,  et  vous  entendrez. 

Puis ,  se  levant ,  le  marquis  dit  à  M.  de  Montai  : 

—  Ah  ça  !  mon  cher  ,  c'est  convenu,  à  sept  heures  et  demie. 

—  Et  où  cela,  marquis? 

—  Pardieu,  au  Rocher  de  Cancale ;  i\  le  faut  bien.  Où 
voulez-vous  qu'un  homme  marié  donne  un  dîner  de  garçons... 
où  il  y  a  des  femmes?  —  Et,  se  retournant  vers  Ewen,  le  mar- 
quis ajouta  :  —Ah  !  monsieur,  quelle  détestable  idée  vous  allez 
avoir  de  nos  plus  fameux  cabarets  !  Je  regrette  de  ne  pouvoir 
faire  transporter  de  Londres  ici  Clareïidon-Hotel,  avec  son 
comfort  et  sa  tenue  de  bonne  maison.  Hélas  !  nous  ne  pouvons 
lutter  contre  les  magnifiques  tavernes  de  Londres  qu'à  force 
de  bonne  chère  et  de  jolies  femmes.  En  tous  cas,  vous  nous 
serez  indulgent,  n'est-ce  pas?  et  vous  me  permettrez  de  prendre 
ma  revanche  honnêtement  chez  moi...  lorsque  j'aurai  eu 
l'honneur  de  vous  présenter  M"'<=  de  Beauregard Au  revoir, 


26  REVUE  DE  PARIS. 

Montai....  Où  allez-vous,  Des  Roches  ?  Voulez-vous  que  je  vous 
conduise? 

—  J'ai  une  partie  engagée  avec  Sainte-Luce  au  passage  Cen- 
drier, —  dit  Des  Roches. 

—  Eh  bien  !  je  serai  des  vôtres  ,  —  dit  le  marquis  ;  —  je  vous 
mène. 

Puis ,  faisant  à  Ewen  un  salut  cordial ,  M.  de  Beauregard 
sortit  avec  M.  Des  Roches  pour  aller  au  jeu  de  paume. 

—  Comment  trouvez-vous  le  marquis?  —  dit  M.  de  Montai  à 
son  cousin. 

—  J'ai  fort  entendu  parler  par  mon  père  des  grands  sei- 
gneurs de  l'ancien  régime,  de  leur  esprit  et  de  la  façon  cava- 
lière avec  laquelle  ils  traitaient  le  mariage.  11  me  semble  que 
M.  de  Beauregard  doit  leur  ressembler  beaucoup.  Quelle 
gaieté!  quelle  bonne  humeur! 

—  Vous  ne  croiriez  pas  que  ce  matin  il  a  tué  un  liomme  en 
duel? 

—  Lui.  —  s'écria  Ewen  avec  répugnance;  —  et  ce  soir  ce 
dîner? 

—  Ce  n'est  pas  correct,  je  le  saisj  mais ,  pour  excuser  le 
marquis  ,  je  vous  dirai  que  l'homme  qu'il  a  tué  était  une  es- 
pèce de  bravo,  de  spadassin  féroce,  qui  ne  laisse  aucun 
regret;  on  saura  même  assez  de  gré  à  Beauregard  d'en  avoir 
débarrassé  Paris.  Malgré  cela  ,  ce  dîner  est  un  peu  étrange  le 
soir  même  de  ce  duel  :  mais  le  marquis  nous  a  dit  qu'il  avait 
ses  raisons  pour  agir  ainsi,  et  il  nous  a  si  instamment  priés 
d'accepter  son  invitation,  que  nous  avons  dû  accepter,  et  vous 
nous  imiterez. 

—  Maintenant  je  ne  puis  faire  autrement ,  —  dit  Ewen  assez 
attristé. 

—  Il  faut  que  le  marquis  ait  eu  quelque  lubie,  —  dit  M.  de 
Montai ,  —  car  sa  manie  de  duel  lui  était  passée  depuis  cinq  ou 
six  ans.  Mais  où  logez-vous  donc,  mon  cousin?  Si  vous 
le  voulez,  j'irai  vous  prendre  pour  dîner  et  je  vous  conduirai. 

—  J'accepte  avec  grand  plaisir,  —  dit  Ewen. —Je  logea 
l'hôtel  du  Croissant,  rue  Montmartre.  Maintenant,  je  vais  vous 
faire  une  question  très-provinciale  ,  mon  cousin  ;  je  désirerais 
savoir  comment  il  faut  être  habillé  pour  ce  dîner  de  garçons.... 
où  il  y  a  des  femmes.  Vous  me  conduisez;  je  ne  voudrais  pas, 


i 


REVUE  DE  PARIS.  27 

par  une  inconvenance  de  costume ,  vous  faire  rougir  de  moi , 
—  dit  Ewen  en  souriant. 

~  Mon  dieu,  mettez-vous  le  plus  simplement  du  monde, 
comme  vous  le  voudrez  ;  seulement  un  habit  au  lieu  d'une 
redingote.  Ah  ça!  j'espère,  mon  cher  cousin,  que  vos  af- 
faires vont  s'embrouiller,  afin  que  vous  nous  restiez  long- 
temps. 

—  Sous  ce  rapport,  et  malheureusement  pour  moi,  elles 
s'arrangent  toutes  seules.  Lors  de  son  voyage  à  Paris  ,  le  digne 
abbé  de  Kérouëllan  avait  à  toucher  pour  moi  une  somme  assez 
forte  chez  un  banquier,  M.  Achille  Dunoyer.... 

—  M.  Achille  Dunoyer?  —  dit  M.  de  Montai. 

—  Oui  ;  vous  le  connaissez? 

—  Beaucoup  ;  mais  continuez,  —  s'écria  M.  de  Montai. 

—  Ignorant  qu'à  Paris  un  banquier  avait  un  comptoir  où  il 
faisait  ses  affaires  et  une  maison  où  il  les  fuyait,  m'a-t-on  dit, 
l'abbé  s'était  rendu  au  domicile  de  M.  Achille  Dunoyer;  là,  on 
lui  apprit  que  le  banquier  était  en  voyage.  Le  bon  abbé  n'en 
demanda  pas  davantage,  et  il  vint  m'apprendre  que  mes  fonds 
couraient  les  plus  grands  dangers ,  puisque  mon  banquier 
voyageait  sans  songer  à  ma  créance. 

—  C'est  impossible,  —  dit  M.  de  Montai  avec  une  émotion 
involontaire;  —  la  fortune  de  M.  Dunoyer  est  très-solide  ;  c'est 
une  des  maisons  les  plus  sûres  de  Paris. 

—  C'est  ce  que  tout  le  monde  m'a  dit ,  et  dont  je  suis  con- 
vaincu, —  dit  Ewen,  —  car  ce  matin  même  M.  Dunoyer  m'a 
non-seulement  soldé ,  mais  il  m'a  encore  offert  de  me  payer  à 
l'instant  le  montant  de  trois  autres  obligations  que  j'ai  sur  lui. 

M.  de  Montai  sembla  respirer  plus  librement,  et  répondit  : 

—  Aussi  je  m'étonnais  de  ces  bruits. 

—  La  seule  erreur  du  bon  abbé  de  Kérouëllan  avait  causé 
mon  inquiétude.  Jusque  dans  l'hôtel  où  je  suis  logé,  on  m'a 
donné  de  si  bons  renseignements  sur  le  ciédit  de  M.  Dunoyer, 
dont  la  réputation  s'étend  partout ,  comme  vous  voyez  ,  que  j'ai 
replacé  chez  lui  la  somme  échue. 

—  Et  vous  avez  raison;  c'est  un  excellent  placement. 
M.  Dunoyer  a  des  propriétés  d'une  grande  valeur  ;  on  évalue  sa 
fortune  immobilière  à  près  de  deux  millions.  Sans  compter  son 
portefeuille  et  ce  que  lui  rapporte  sa  maison  de  banque,  son 


28  REVUE  DE  PARIS. 

dernier  inventaire  se  montait  à  quatre  millions   deux  cent 
soixante  mille  francs. 

—  Vous  me  paraissez  si  bien  connaître  ses  affaires ,  —  dit 
naïvement  M.  de  Ker-Ellio  ,  —  que  j'aurais  dû  m'adresser  à 
vous  pour  mes  renseignements. 

—  J'ai  du  moins  entendu  évaluer  ainsi  sa  fortune, — dit 
M.  de  Montai  en  rougissant. 

Ewen  reprit  : 

—  M.  Dunoyer  m'a  paru  le  meilleur  homme  du  monde;  il 
m'a  même  invité  à  dîner  chez  lui  dimanche  prochain.. 

—  Dimanche?  Cela  se  trouve  à  merveille,  —  dit  M.  de 
Montai;  — je  dîne  aussi  chez  lui  ce  jour-là. 

—  C'est  une  bonne  fortune  pour  moi,  dit  Ewen;  —  mais  je 
vous  laisse. 

—  Adieu  donc,  mon  cousin. 

—  A  ce  soir,  puisque  vous  voulez  bien  vous  charger  de  moi. 
M.  de  Ker-ElIio  sortit  après  avoir  affectueusement  serré  la 

main  de  M.  de  Montai. 

Ewen  avait  jusqu'alors  fait  bonne  contenance  ;  mais, lorsqu'il 
fut  dehors,  il  lui  sembla  qu'il  avait  besoin  d'air.  Ce  qu'il  ve- 
nait d'entendre  lui  donnait  presque  le  vertige.  Le  marquis 
surtout,  cet  homme  de  si  bonne  compagnie  ,  qui  pouvait  être 
si  gai ,  si  moqueur,  si  gracieux,  et  conserver  toute  la  folle 
liberté  de  son  esprit  quelques  heures  après  avoir  tué  un  homme, 
lui  semblait  un  phénomène. 

Ce  marquis  parlait  de  sa  jeune  femme  et  de  ses  maîtresses 
avec  un  égal  cynisme;  et  pourtant  il  employait  les  formules  de 
la  plus  parfaite  politesse,  lorsqu'il  proposait  à  Ewen  de  le 
présenter  à  la  marquise  ;  cet  homme  tour  à  tour  impertinent 
et  cordial,  joyeux  et  cruel,  esclave  du  savoir-vivre  et  con- 
tempteur des  liens  sacrés  pour  tous,  cet  homme,  enfin,  de  si 
excellentes  façons  et  de  moralité  si  perverse,  inspirait  à  Ewen 
un  vague  effroi.  Il  se  sentait  au  contraire  une  secrète  sym- 
pathie pour  M.  de  Montai,  qu'il  trouvait  affectueux  et  pré- 
venant. 

On  doit  savoir  presque  gré  à  Ewen  de  la  simplicité  digne 
avec  laquelle  il  avait  subi  cette  première  épreuve  û\x  feu  pa- 
risien. Sou  caractère  ferme ,  son  bon  sens  et  son  tact  naturel 
avaient  tout  fait. 


REVUE  DE  PARIS.  29 

La  raison  d'Ewen,  un  moment  ébranlée  par  Tabus  de  la  so- 
litude ,  avait  repris  son  équilibre  à  mesure  qu'il  s'était  éloigné 
de  Treff-Hartlog ,  de  ce  triste  théâtre  de  ses  dangereuses 
rêveries. 

Depuis  son  séjour  h  Paris ,  il  avait  sagement  envisagé  sa 
position,  ses  chimères  d'idéalité  s'étaient  peu  à  peu  évanouies; 
il  en  reconnaissait  la  fâcheuse  vanité  et  souriait  en  pensant  au 
portrait  de  Treff-Hartlog  qui  lui  avait  causé  de  si  folles  ter- 
reurs. 

Le  mystère  de  la  présence  de  ce  tableau,  que  l'abbé 
affirmait  avoir  vu  brûler,  semblait  toujours  inexplicable  à 
Ewen ,  mais  nullement  fatal  ou  surnaturel.  Il  songea  très-sé- 
rieusement aux  propositions  de  mariage  que  lui  avait  faites  le 
bon  abbé,  et  se  rappela  que  les  deux  protégées  du  recteur 
étaient,  sinon  belles,  du  moins  avenantes  et  gracieuses,  le  sou- 
venir de  l'une  surtout,  brune,  fraîche,  riante  et  ingénue  ,  prit 
peu  à  peu  dans  sa  pensée  la  place  si  longtemps  occupée  par 
l'indécise  et  pâle  figure  de  TrefF-Hartlog. 

Ewen  écrivit  dans  ce  sens  une  longue  lettre  à  son  ancien 
précepteur,  et  y  ajouta  quelques  lignes  pour  Lès-en-Goch  et 
pour  Ann-Jann.  A  cette  lecture  l'abbé  dut  bondir  de  joie  ,  et  les 
deux  vieux  serviteurs  pleurer  d'attendrissement  et  de  bonheur  ; 
car  le  mah7neïbrin  annonçait  son  prochain  retour. 

Voulant  mettre  à  profit  son  séjour  à  Paris  pour  voir  ce  qu'il 
avait  à  y  voir,  Ewen  avait  résolu  d'y  rester  au  plus  quinze 
jours  encore  et  de  retourner  dans  sa  chère  Bretagne. 

Ce  ne  fut  pas  sans  une  anxiété  presque  pénible  que  le  jeune 
baron  attendit  l'heure  à  laquelle  son  cousin  devait  venir  le 
chercher  pour  le  conduire  dîner  au  Rocher  de  Cancale.  Ce 
dîner  lui  semblait  quelque  chose  de  formidable. 

En  effet,  quitter  les  grèves  solitaires  de  l'Armorique  pour  un 
dîner  d'itupures  donné  par  un  homme  marié  qui  a  deux  maî- 
Iresses,  qui  raille  les  amours  de  sa  femmme  et  qui,  le  matin 
même  ,  a  tué  un  homme  en  duel... ,  la  transition  était  brusque 
pour  le  rustique  élève  de  l'abbé  de  Kerouéllan. 

D'après  l'avis  de  son  cousin ,  M.  de  Ker-EUio  s'habilla  très- 
simplement,  d'un  habit  bleu  exactement  boutonné,  d'un  gilet 
blanc  et  d'un  pantalon  noir.  Il  n'y  r.vait  al^solument  rien  de 

5  «> 


30  REVUE  DE  PARIS. 

remarquable  dans  la  mise  d'Ewen  ;  partant ,  il  était  très-con- 
venablement mis. 

A  sept  heures ,  M.  de  Montai  le  vint  prendre  en  voiture  de 
remise.  Les  deux  cousins  partirent  pour  le  Rocher  de  Cancale. 


XII. 


LE  ROCHER  DE  CA?ÏCALE. 

Lorsqu'Ewen  et  M.  de  Montai  entrèrent  dans  le  salon  destiné 
aux  convives  du  marquis ,  ce  dernier  n'était  pas  encore  arrivé. 

Le  capitaine  Des  Roches  causait  avec  M.  Labirinte,  son  rival, 
comme  avait  dit  M.  de  Beauregard. 

M.  Labirinte,  le  poëte-député  ,  était  un  jeune  doctrinaire 
frais  ,  blond,  d'une  jolie  figure,  et  qui  rougissait  comme  une 
jeune  fille  au  moindre  propos  léger;  son  excessive  timidité 
l'empêchait  d'aborder  la  tribune;  mais  la  plume  à  la  main  et 
dans  le  mystère  du  cabinet,  il  disait  aigrement  et  doctoraie- 
ment  son  fait  à  l'opposition,  par  l'organe  de  M.  Roupi-Go- 
billon,  son  ami  le  ministre,  dont  il  élaborait,  assurait-on,  les 
discours. 

Parmi  les  convives  présents ,  il  y  avait  encore  le  major 
Brown ,  officier  hanovrien  renommé  par  l'excentricité  de  ses 
paris  ,  qu'il  gagnait  presque  toujours  ;  car  il  mettait  pour  enjeu 
une  intrépidité  fabuleuse.  En  Angleterre ,  on  ne  parlait  de  lui 
qu'avec  vénération,  depuis  ce  trait  presque  incroyable  :  le 
major  se  trouvait  à  bord  du  yacht  de  plaisance  de  lord  Fifz- 
Herald ,  en  pleine  mer  ;  la  houle  était  forte  ;  le  vent  emporte  la 
casquette  du  major. — Votre  casquette  est  perdue,  —  dit  le 
Jord  en  la  montrant  déjà  loin  dans  le  sillage  du  navire.  — Cent 
louis  que  non  !  dit  le  major.  —  Cent  louis  que  si  !  —  dit  le 
lord.  —  D'un  bond  le  major  saute  à  la  mer;  il  nageait  comme 
un  dauphin,  mais  il  était  habillé  et  il  avait  à  lutter  contre  des 
lames  d'une  hauteur  énorme.  H  courut  le  plus  grand  danger 
pour  parvenir  à  rattraper  sa  casquette,  dont  il  se  coiffa  brave- 
ment. Le  lord ,  stupéfait  de  cette  folle  hardiesse,  avait  aussitôt 


REVUE  DE  PARIS.  31 

fait  mettre  le  yacht  en  panne  et  descendre  une  yole  à  la  mer; 
cette  manœuvre,  exécutée  aussi  rapidement  que  possible,  avait 
demandé  beaucoup  de  temps  ;  lorsqu'à  force  de  rames  l'embar- 
cation arriva  auprès  du  major,  ses  forces  étaient  presque  épui- 
sées, et  heureusement  il  put  être  hissé  à  bord. 

Une  foule  de  traits  de  ce  genre  avaient  souvent  mérité  au 
major  le  titre  de  lion  dans  la  véritable  acception  de  ce  mot. 
C'était  un  homme  jeune  encore,  d'une  physionomie  énergique, 
d'une  taille  svelle  et  agile. 

Bientôt  après  arrivèrent  le  prince  Castelli  et  le  duc  de  Serda. 

Grand  seigneur  florentin  autrefois  exilé  comme  carbonaro, 
le  prince  Caslelli  semblait  appartenir  au  temps  des  3Jédicis, 
par  son  élégance  ,  par  sa  folle  gaieté,  par  son  ardent  amour  de 
la  liberté;  conspirateur  sans  haine,  cent  fois  il  avait  joué  sa 
tète  avec  une  insouciance  héroïque.  En  voyant  ce  joyeux  et 
beau  prince  de  la  renaissance  égaré  dans  notre  triste  époque, 
on  regrettait  pour  lui  les  splendides  costumes  de  ces  seigneurs 
du  Titien  qui  se  promenaient  si  magistralement,  de  belles 
femmes  au  bras,  dans  ces  grandes  villas  au  ciel  bleu  ,  aux  es- 
caliers de  marbre  blanc  ombragés  de  pins  en  parasol. 

Le  prince  Castelli  aurait  pu  se  passer  d'être  prince;  il  chan- 
tait en  artiste  excellent  de  délicieuse  musique  qu'il  composait. 
Lorsqu'à  la  fin  d'un  souper,  les  premières  clartés  de  l'aube  fai- 
saient pâlir  les  bougies  ,  et  qu'on  entendait  cette  voix  toujours 
fraîche  et  sonore,  on  eût  dit  un  hymne  matinal  saluant  à  son 
lever  la  vermeille  aurore. 

Par  l'éminence  de  son  talent,  par  sa  charmante  humeur,  le 
prince  Castelli  était  encore  un  véritable  lion;  car,  excepté 
M.  Labirinte  et  Ewen ,  presque  tous  les  convives  du  marquis 
étaient  des  hommes  plus  ou  moins  remarquables. 

Le  duc  de  Serda,  grand  d'Espagne,  marquis  de  Buona- 
vista,  etc.,  avait  établi  en  Normandie  un  haras  magnifique.  II 
y  dépensait  des  sommes  énormes.  Ses  élèves  avaient  déjà  obtenu 
de  brillants  succès  à  Chantilly  et  au  Champ-de-Mars.  Le  pre- 
mier il  avait  introduit  en  France  l'usage  de  faire  voyager  les 
chevaux  de  course  en  voiture.  C'était  encore  un  homme  spé- 
cial ,  partant  un  lion. 

Le  duc  de  Serda  était  le  spécimen  de  l'Espagnol,  maigre  et 
pâle,  aux  cheveux  blonds  ardents  dont  Velasquez  a  immortalisé 


32  REVUE  DE  PARIS. 

le  type;  du  reste  grave  et  silencieux,  malgré  sa  taille  chétive, 
le  due  avait  fort  grand  air. 

M.  le  comte  de  Sainte-Luce  arriva  bientôt  après;  c'était 
encore  un  lion  des  plus  à  la  mode. 

Ce  jeune  pair  représentait  dignement,  à  la  chambre  haute, 
la  jeunesse  née  sous  Tempire  ;  il  était  écouté  toujours  avec  at- 
tention ,  souvent  avec  un  très-vif  intérêt ,  par  cette  illustre  as- 
semblée. Parole  nette  et  incisive,  jugement  sain  et  droit,  tact 
parfait,  ironie  de  bon  goût,  patriotisme  éclairé,  profond  dé- 
dain des  lieux  communs  politiques,  telles  étaient  les  qualités 
parlementaires  de  M.  de  Sainte-Luce;  ce  qui  le  constituait  vé- 
ritablement lion^  c'est  que  ce  législateur  était  le  plus  gai  des 
hommes,  c'est  que  l'acteur  des  plus  spirituelles  folies  se  re- 
trouvait plein  de  haute  raison  lorsqu'il  le  fallait. 

Qu'un  homme  d'un  talent  sérieux,  d'une  position  sérieuse, 
soit  partout  et  toujours  sérieux,  c'est  estimable  et  ennuyeux; 
qu'un  homme  frivole  et  gai  soit  partout  et  toujours  frivole  et 
gai ,  c'est  à  merveille  ;  mais  être  aussi  brillant  à  table  qu'à  la 
tribune,  mais  tenir  aussi  rudement  tête  à  un  ministre  qu'à  un 
buveur,  mais  ne  jamais  contaminer  l'hermine  de  son  manteau 
de  pair  au  milieu  des  bacchanales  dont  on  pourrait  être  le  héros 
cité,  mais  être  à  la  fois  grave  et  digne  avec  ceux-ci,  turbulent 
et  fou  avec  ceux-là  ,  mais  faire  tout  ce  qui  plaît  et  savoir  plaire 
à  tous ,  cela  nous  semble  rare  et  méritoire. 

Et  voici  pourquoi  M.  de  Sainte-Luce  avait  toutes  sortes  de 
litres  à  être  lion. 

M.  de  Baudricourt ,  autre  convive,  avait  une  spécialité  moins 
éclatante,  mais  non  moins  célèbre.  Il  était  gros  joueur  et  de 
première  force  au  whist  et  au  piquet,  mais  sa  valeur  réelle 
était  celle  de  gros  joueur.  On  citait  telle  de  ses  parties  avec 
M.  H...  ou  lord  G...,  dans  lesquelles  il  avait  eu,  avec  ses 
paris,  jusqu'à  quatre  à  cinq  mille  louis  engagés  ;  ce  qui  éleva 
sa  réputation  à  son  apogée  fut  d'avoir  un  jour  mis  comme  enjeu 
une  inscription  de  deux  mille  livres  de  rentes,  en  substituant  à 
cette  formule  surannée  :  Je  joue  iiiille  louis,  cette  formule 
beaucoup  plus  neuve  :  Je  joue  cent  louis  de  rentes. 

Un  étranger  proposait-il  quelque  partie  effrayante,  on  répon- 
dait :  —  Attendez  Baudricourt;  où  est  Baudricourt?  Il  n'y  a 
que  lui  pour  tenir  un  jeu  pareil.  —  Pour  M.  de  Baudricourt, 


REVUE  DE  PARIS.  53 

la  fin  de  toutes  choses  était  le  jeu.  Le  jeu  était  l'indispensable 
complément  d'un  dîner,  d'une  course,  d'une  partie  de  chasse  j 
après  l'Opéra ,  le  jeu  ;  après  le  bal ,  le  jeu  ;  le  malin  ,  le  jeu  ; 
toujours  le  jeu.  M.  de  Baudricourt  avait  en  horreur  les  jeux  de 
hasard;  il  gagnait,  dit-on,  soixante  ou  quatre-vingt  mille 
francs  par  année  ;  il  avait  toujours  au  moins  le  double  de  cette 
somme  toute  prête  comme  enjeu. 

Et  voilà  pourquoi  M.  de  Baudricourt  comptait  aussi  parmi  les 
véritables  lions. 

Lord  Filz-Herald  avait  aussi  un  goût  spécial;  il  aimait  les 
fleurs  à  la  passion  ;  ses  admirables  serres  de  plantes  équinoxiales 
pouvaient  soutenir  la  comparaison  avec  celles  de  M.  le  duc  de 
Devonshire;  il  avait  des  jardiniers  voyageurs  en  Amérique,  en 
Afrique,  en  Asie,  et  ses  bateaux  à  vapeur  organisés  en  serre 
chaude  lui  rapportaient  des  richesses  horticulturales  de  toutes 
les  parties  du  monde.  Sa  collection  d'orchydées  était  merveil- 
leuse; il  était  parvenu  à  force  d'art  à  avoir  une  température 
constamment  humide  de  trente  à  quarante  degrés;  en  entrant 
dans  la  serre  des  orchys  du  Magellan  ,  on  était  suffoqué;  c'était 
l'atmosphère  étouffante  qui  suit  ou  précède  toujours  le  typhon 
des  Indes.  On  avait  une  fois  emporté  lord  Filz-Herald  presque 
asphyxié  par  celte  zone  torride  artificielle. 

Quant  au  cousin  de  la  marquise  de  Beauregard ,  M.  Alonzo 
Florès,  c'était  un  jeune  Américain  de  vingt-trois  ans,  à  che- 
veux crépus  et  à  longues  dents,  qui  s'appelait  M.  Alonzo 
Florès. 

Tels  étaient  les  convives  du  marquis;  les  femmes  se  nom- 
maient Serpentine,  Clarisse  Harlowe,  et  Cora ,  dite  la  belle 
Grecque. 

Serpentine  était  maigre,  svelte,  brune  et  pâle;  ses  yeux  noirs 
pétillaient  de  malice;  ses  lèvres  minces,  ses  narines  serrées 
exprimaient  l'ironie  ;  un  pli  vertical ,  profondément  creusé 
entre  les  deux  sourcils ,  annonçait  la  méchanceté. 

Clarisse  Harlowe  était  blonde,  blanche,  un  peu  grasse.  Sa 
figure  ronde,  rose  et  réjouie,  ses  yeux  bleus  riants  comme  l'azur , 
sa  bouche  vermeille  et  sensuelle,  contrastaient  singulièrement 
avec  les  souvenirs  mélancoliques  que  rappelait  son  nom. 

Pour  se  figurer  Cora,  la  belle  Grecque,  qu'on  descende 
la   Vénus  de  Milo  de  son   piédestal  :   même    magnificence, 

ô. 


34  REVUE  DE  PARIS. 

même  impassibilité  ,  blancheur  de  marbre  ,  cheveux  d'ébène. 

Il  est  inutile  de  dire  que  les  trois  impures  étaient  mises  avec 
le  meilleur  goût ,  et  que  les  femmes  du  monde  les  plus  élégantes 
n'auraient  pas  été  vêtues  avec  une  plus  gracieuse  simplicité. 

En  moins  d'un  quart  d'heure  tous  les  convives  arrivèrent  ; 
on  n'attendait  plus  que  mesdemoiselles  Herminie,  Rosa  et  le 
marquis. 

Ce  dernier  savait  si  parfaitement  vivre,  on  supposait  son  re 
tard  si  involontaire ,  que  personne  ne  songeait  à  s'en  forma- 
liser. 

La  réputation  sanguinaire  du  colonel  Koller  était  détestable; 
c'était  un  homme  tellement  féroce,  que  la  nouvelle  de  sa  mort 
avait  été  presque  reçue  comme  une  délivrance  universelle ,  et 
depuis  le  matin  le  duel  du  marquis  était  le  sujet  de  toutes  les 
conversations. 

Les  physionomies  des  convives  de  M.  de  Beauregard  étaient 
gaies,  ouvertes,  épanouies. 

Le  plaisir,  ou  plutôt  l'attente  du  plaisir,  était  pour  ainsi  dire 
dans  l'air.  Les  hommes  se  connaissaient  et  étaient  contents  de  se 
trouver  réunis;  les  femmes  savaient  qu'elles  seraient  admirées 
et  appréciées ,  celle-ci  pour  son  esprit ,  celle-là  pour  son  joyeux 
entrain,  cette  autre  pour  sa  beauté. 

Pourtant,  quand  nous  disons  que  toutes  les  physionomies 
étaient  ouvertes  et  gaies,  nous  nous  trompons. 

Ewen  de  Ker-EUio  était  sérieux  ,  attentif,  et  cette  fois  un  peu 
embarrassé,  quoique  son  cousin  M.  de  Montai  l'eût  présenté  à 
tous  les  hommes. 

M.  Labirinte,  le  député  doctrinaire,  semblait  mal  à  son  aise  ; 
il  rougissait  de  temps  à  autre,  quoique  personne  ne  lui  parlât; 
car,  à  l'exception  de  M.  de  Montai  et  du  capitaine  Des  Roches  , 
il  connaissait  à  peine  de  vue  les  autres  convives. 

Enfin  M.  Alonzo  Florès  était,  depuis  son  arrivé,  campé  de- 
bout, immobile,  devant  une  gravure  représentant  l'éducation 
d'Achille,  qu'il  paraissait  contempler  avec  une  attention  dévo- 
rante. 

On  entendit  le  bruit  de  deux  voitures  qui  s'arrêtaient. 

H  n'y  eut  qu'un  cri  : 

—  Le  voilà  !  c'est  le  marquis  ! 

C'étaient  en  effet  M.  de  Beauregard  dans   sa  voilure  et 


REVUE  DE  PARIS.  35 

MM""  Rosa  et  Herminie  dans  la  leur.  Malgré  son  affectation 
cynique,  le  marquis  ne  se  départait  jamais  de  certaine  éti- 
quette. Le  hasard  semblait  l'avoir  fait  arriver  en  même  temps 
que  les  deux  sœurs.  Il  trouva  plaisant  de  se  ménager,  grâce  à 
elles ,  une  entrée  triomphante. 

En  effet,  un  maître  d'hôtel  ouvrit  bruyamment  les  deux 
battants  de  la  porte,  et  le  marquis  parut  au  milieu  des  deux 
sœurs,  auxquelles  il  donnait  le  bras. 

M.  de  Beauregard  fut  salué  d'une  acclamation  unanime,  et 
s'arrêta  une  seconde  au  milieu  de  cette  large  porte  avec  un  air 
d'hésitation  railleuse. 

Qu'on  nous  pardonne  de  consacrer  quelques  lignes  à  cette 
apparition,  qui  ne  manquait  pas  d'une  certaine  tournure  comme 
objet  (l'ait ,  comme  tableau.  Le  groupe  des  deux  sœurs  et  du 
marquis  était  charmant. 

M.  de  Beauregard  ,  nous  l'avons  dit,  était  grand  ,  bien  fait, 
et,  malgré  un  peu  d'embonpoint ,  sa  taille  avait  conservé  beau- 
coup d'élégance.  Si  le  matin  il  s'habillait  avec  la  plus  extrême 
simplicité,  le  soir  il  se  livrait  à  toutes  les  fantaisies  de  son  ima- 
gination; ses  toilettes  éblouissantes  n'allaient  qu'à  lui;  elles 
tussent  écrasé  de  ridicule  tout  autre  que  lui ,  tandis  qu'elles 
rehaussaient  au  contraire  sa  grande  mine,  comme  on  disait 
jadis. 

Le  marquis  portait  ce  soir-là  un  habit  bleu-clair  à  boutons 
d'or  ciselé  d'un  travail  exquis;  son  large  collet  de  velours  noir 
et  ses  revers  démesurément  ouverts  s'étalaient  sur  ses  épaules  ; 
son  gilet  de  velours  brun  glacé  d'argent  et  de  cramoisi ,  et  re- 
haussé de  boutons  de  rubis  entourés  de  perles  fines,  s'échancrait 
largement  sur  une  chemise  de  batiste  ouvragée,  véritable  cui- 
rasse de  la  plus  admirable  broderie,  agrafée  par  trois  magnifi- 
ques rubis  entourés  de  perles  fines  ,  comme  les  boutons  du  gilet 
et  comme  ceux   des  poignets  relevés   sur  les  parements  de 
l'habit;  une  haute  cravate  blanche  empesée,  sur  laquelle  se 
dessinait  la  coupe  gracieuse  de  ses  favoris ,  éclaircissait  encore 
le  teint  du  marquis.  Enfin  un  pantalon  de  Casimir  noir  presque 
collant,  des  bas  de  soie  à  jour  et  des  souliers  très-découverts, 
car  le  marquis  avait  un  pied  aristocratique,  complétaient  cette 
toilette  d'une  richesse  extravagante,  que  le  grand  air  de  M.  de 
Beauregard  faisait  non-seulement  tolérer,  mais  admirer. 


56  REVUE  DE  PARIS. 

Mainlenant,  qu'on  se  figure  le  marquis  au  milieu  de  deux 
femmes  jeunes,  charmantes,  tenant  à  la  main  d'énormes  bou- 
quets ,  coiffées  en  cheveux  ,  ayant  les  épaules  nues,  des  tailles 
de  guêpe,  des  jupes  bouffantes  d'une  moire  blanche  épaisse  et 
scintillante;  qu'on  inonde  ce  groupe  d'une  nappe  de  lumière 
que  projettent  les  bougies  d'un  lustre  de  cristal  placé  dans  la 
pièce  voisine  en  face  de  la  porte  ;  qu'on  se  rappelle  enfin  la 
physionomie  vive,  railleuse  et  hautaine  du  marquis,  et  l'on 
aura  un  ensemble  qui ,  vu  la  laideur  épouvantable  de  nos  cos- 
tumes d'hommes  ,  ne  manquera  ni  d'éclat,  ni  de  magnificence, 
et  l'on  compiendra  l'espèce  de  clameur  admirative  qui  salua 
l'entrée  du  marquis  et  des  deux  sœurs. 

Au  moment  où  M.  de  Beauregard  abandonna  le  bras  de 
U^^  Rosa  et  de  M"^  Herminie ,  un  maître  d'hôtel  s'approcha  et 
lui  dit  : 

—  Monsieur  le  marquis  est  servi. 

Pendant  tout  le  temps  de  la  scène  qui  va  suivre,  c'est-à-dire 
pendant  le  dîner,  le  marquis,  malgré  son  apparente  gaieté,  sera 
sous  l'impression  d'une  sorte  d'excitation  fébrile,  ses  yeux  se- 
ront plus  brillants  que  de  coutume,  sa  plaisanterie  quelque- 
fois amère  et  incisive. 

Pourquoi  ne  pas  le  dire  ?  les  bruyants  éclats  de  rire  de  M.  de 
Beauregard  seront  plus  couvulsifs  que  gais,  car  ils  cacheront 
une  pensée  poignante  et  douloureuse;  la  joie  du  marquis  sera 
près  d'être  terrible. 


REVUE  DE  PARIS. 

XIII. 
LE   DINER. 

CONVIVES. 


LE  MARQUIS  DE  BEAUREGARD. 

LE  BARON  EWEN  DE  KER-ELLIO. 

LE  Cte  EDOUARD  DE  MONTAL. 

LE  PRINCE  CASTELLL 

LE  DUC  DE  SERDA. 

LORD  FITZ-HERALD. 

LE  MAJOR  BROWN. 

LE    COMTE    DE    SAINTE-LUCE  , 

pair  de  France. 
LE  VICOMTE  DE  BAUDRICOURT, 

gros  joueur. 
MONSIEUR   DIEUDONNÉ    LABI- 

RINTE. 


LE  CAPITAINE  DES  ROCHES. 

MONSIEUR  ALONZO  FLORÈS. 

MADEMOISELLE  SERPENTINE. 

MADEMOISELLE  CLARISSE 
HARLOWE. 

MADEMOISELLE  CORA,  la  belle 
Grecque. 

MADEMOISELLE  ROSA  ,  de 
l'Académie  royale  de  Musi- 
que. 

MADEMOISELLE  HERMINIE  , 
jeune  première  du  théâtre 
du  Palais-Royal. 


Un  grand  salon  ;  une  table  richement  servie  ;  les  bougies  des  lustres 
et  des  candélabres  font  étinceler  les  cloches  et  les  réchauds  d'ar- 
gent. Les  facettes  des  carafes  et  des  verres  de  cristal  pétillent  de 
toutes  les  couleurs  du  prisme.  Au  centre  du  surtout  est  une  immense 
corbeille  de  porcelaine  de  Saxe  remplie  de  fleurs  naturelles  (en- 
voyée par  le  marquis  ). 

Le  marquis  est  au  milieu  de  la  table  ;  à  sa  droite  ,  le  prince  Castelli , 
comme  étranger  ;  à  sa  gauche,  Ewen  de  Ker-Ellio,  le  baron  lui  ayant 
été  présenté  le  matin  même  ;  en  face  du  marquis,  Serpentine. 

Excepte  ces  trois  places  ,  désignées  par  M.  de  Beauregard,  les  autres 
convives  se  sont  placés  à  leur  gré.  Le  capitaine  Des  Roches  à  droite 
de  Serpentine;  le  major  Brown  à  sa  gauche.  Clarisse  Harlowe  est 
placée  entre  M.  de  Baudricourt  et  le  comle  de  Sainte-Luce.  Rosa 
est  à  la  droite  d'Ewen  de  Ker-Ellio  ;  Mlle  Herminie ,  à  gauche  du 
prince  de  Castelli.  De  chaque  côtédeCora,  la  belle  Grecque,  il 


38  REVUE  DE  PARIS. 

reste  une  place  vide,-  on  s'informe  de  M.  Labirinthe,  le  poète-dé- 
puté ,  et  de  M.  Alonzo  Florès. 

Placés  en  dehors  de  la  porte  du  salon ,  tous  deux  s'obstinent  par  sa- 
voir-vivre à  ne  pas  passer  Tiin  devant  Vautre.  A  un  signe  du  mar- 
quis, Cora  selèvemajestueusement,  va  prendre  gravement  M.  Florès 
d'une  main,  M.  Labirinthe  d'une  autre  ,  leur  fait  ainsi  traverser 
ensemble  la  formidable  porte ,  et  les  prie  de  s'asseoir,  qui  à  sa 
droite,  qui  à  sa  gauche. 

M.  Florès  a  gardé  son  chapeau  à  la  main  ;  il  en  est  très-empêché,  et 
se  décide  à  le  mettre  entre  ses  genoux.  Un  des  gens  du  cabaret 
s'en  aperçoit  et  veut  l'en  débarrasser,-  M.  Florès  s'en  défend  modes- 
tement. L'homme  s'obstine  respectueusement  ,  et  délivre  enfin  le 
cousin  de  M.  de  Beauregard  de  cette  incommodité. 

M.  Labirinte  se  trouve  à  côté  de  Mlle  Herminie. 

Pendant  le  silence  que  nécessite  Tinglulition  du  potage  ,  M.  Labirinte 
a  cru  voir  plusieurs  fois  le  regard  du  marquis  s'arrêter  sur  lui  avec 
une  expression  étrange ,  puis  se  reporter  avec  une  expression  non 
moins  étrange  sur  le  capitaine  Des  Roches.  M.  Labirinte  regrette 
beaucoup  d'être  venu  à  ce  dîner.  Il  a  appris  que  le  matin  même  le 
marquis  avait  tué  le  colonel  Koller. 

Ewen  attentif  observe  ;  son  cœur  est  horriblement  serré.  Il  s'est  aperçu 
d'une  chose  singulière  :  son  genou  s'est,  par  hasard,  un  moment 
approché  de  celui  du  marquis ,  et  il  a  senti  ce  dernier  trembler 
convulsivement  et  comme  par  saccades.  Pourtant  la  figure  du  mar- 
quis semble  plus  enjouée,  plus  railleuse  que  jamais. 

Les  autres  convives  n'offrent  aucune  particularité.  Tous  semblent 
animés  de  la  plus  franche  gaieté ,  et  prêts  à  jouir  du  plaisir  que 
promet  cette  réunion  si  heureusement  composée.  Bientôt  la  con- 
versation s'engage  et  se  généralise,  la  table  n'étant  pas  assez  grande 
pour  permettre  des  entretiens  particuliers. 


SERPE5TINE. 

Tu  t'es  fait  bien  attendre,  marquis;  est-ce  que  tu  parlais 
d'amour  à  ta  femme? 

LE  MARQUIS. 

Ma  femme  ?  voilà  deux  ou  trois  jours  que  je  ne  l'ai  vue. 
Savez-vous  comment  se  porte  ma  femme  ,  monsieur  Labi- 
rinte? 


REVUE  DE  PARIS.  39 

MoivsiEUR  LABiRiTïTE ,  devenant  très-rouge. 

Je  n'ai  pas  eu  l'honneur  de  voir  madame  la  marquise  de- 
puis.... {Il  feint  de  tousser  pour  dissimuler  son  embarras 
et  sa  rougeur.)  depuis  plusieurs  jours,  je...  je  suis  très-occupé 
à  la  chambre. 

(Il  tousse  encore  et  boit  un  verre  d'eau.  ) 

SERrE:^Ti:vE ,  à  Labirinte. 

Comment,  c'est  à  monsieur  Labirinte  que  j'ai  l'honneur  de 
parler?  à  M.  Labirinte  le  député  doctrinaire? 

LABIRINTE  ,  flatté. 

A  moi-même...  mademoiselle...  je  ne  sais  en  vérité...  com- 
ment ma  réputation... 

SERPENTIJÎE. 

Monsieur...  permettez-moi  de  vous  contempler  avec  vénéra- 
tion... avecébahissement...  avec  étourdissement. 

LE  MARQCIS,  Tiaut. 

Et  d'où  viennent  ces  respects  et  ces  ébahissements,  ma  fille? 

SERPENTINE. 

Comment,  marquis...  tu  ne  sais  pas  l'histoire  de  M.  Labirinte 
avec  Des  Roches? 

LE  MARQUIS. 

Quelle  histoire? 

LABIRINTE ,  nwins  flatté  et  rougissant. 
Mademoiselle.*.  je<..  en  vérité...  mademoiselle... 


40  REVUE  DE  PARIS. 

PLUSIEURS  CONVIVES. 

On  demande  Thistoire. 

serpe:vti!?e. 
C'est  que  c'est  bien  inconvenant. 

EAUDRicouRT,  riant. 
Raison  de  plus. 

le  marquis. 

Et  surtout  ne  gaze  pas ,  ça  serait  bien  pis. 

LABiRiME,  troublé. 

Je  sais  ce  que  mademoiselle  va  dire...  C'est  une  histoire  de 
pure  invention;  n'est-ce  pas,  capitaine  Des  Roches? 

DES  ROCHES,  riatit. 
Mais  non,  il  y  a  un  fonds  de  vérité...  Voyons,  Serpentine? 

SERPENTINE. 

Vous  saurez  donc ,  et  c'est  là  ce  qui  cause  ma  vénération 
pour  M.  Labirinte  ,  {D'u?i  ton  tragique.)  vous  saurez  donc 
que,  si  la  patrie  en  deuil  avait,  il  y  a  deux  mois,  jeté  quelques 
fleurs  sur  la  tombe  de  cet  intéressant  doctrinaire....  {Elle  mon- 
tre M.  Labiriîite.) 

MONTAL. 

Ah!  mon  Dieu  !  quel  lugubre  exorde  ! 

SERPENTINE. 

...Cet  intéressant  doctrinaire  aurait  eu  moralement  le  droit 
d'avoir,  ô  chaste  symbole,  son  cercueil  recouvert  de  draperies 


REVUE  DE  PARIS.  41 

aussi  blanches  que  celles  qui  flottent  sur  le  char  funèbre  d'une 
jeune  fille. 

SAINTE-lUCE. 

Mais  c'est  tout  simple ,  M.  Labirinte  est  garçon. 

SERPENTINE. 

Je  ne  voulais  certes  pas  dire  autre  chose.  Toujours  est-il  que 
la  candeur  qui  rayonnait  au  front  de  notre  doctrinaire  inté- 
ressa vivement  une  mystérieuse  inconnue  ;  cette  inconnue  de- 
vint bientôt  si  naïvement  passionnée  que ,  dans  sa  primitive 
ignorance ,  le  cœur  immaculé  de  M.  Labirinte  se  trouva  fort 
embarrassé.  Ce  jeune  député  n'avait  pas  la  plus  légère  notion 
de  l'art... d'aimer,  il  alla  trouver  Des  Roches,  expert-juré  en 
ces  matières ,  et  Des  Roches  lui  donna ,  dit-on ,  d'excellents 
conseils. 

(Tous  les  convives  rient  excepté  M.  Labirinte.) 
LE  MARQUIS,  éclatant  de  rire  en  regardant  Des  Roches, 

Comment!  vraiment,  Des  Roches?  C'est  vous...  qui...  (//  rit.) 
Ah  !  ah  !  ah  !  c'est  ravissant. 

SERPENTINE. 

C'est  le  nom  de  l'inconnue  que  je  voudrais  bien  savoir. 

DES  ROCHES. 

M.  Labirinte  est  la  discrétion  même.  A  moi ,  son  professeur, 
il  me  l'a  toujours  caché...  {A  part.)  Pourtant,  s'il  n'avait  pas 
été  si  niais,  j'aurais  eu  un  soupçon...  Depuis  quelques  jours... 

SAINTE-LUCE. 

Il  faut  espérer  que  M.  Labirinte  a  profité  de  la  leçon et 

qu'il  est  maintenant  aussi  grand   séducteur  que  fin  poli- 
tique. 

5  4 


4i  REVUE  DE  PARIS. 

MOÎÎTAL. 

Oh  !  en  politique  M.  Labirinte...  n'est  pas  novice...  Il  est  le 
bras  droit  de  mon  ami  M.  Roupi-Gobillon. 

CLARISSE  HAKLOWE. 

M.  Roupi-Gobillon,  un  gros  ministre  laid  comme  une  che- 
nille? 

M0î«TAL ,  riant. 

Le  fait  est  qu'on  ne  peut  refuser  à  mon  ami  le  ministre  une 
physionomie  aussi  patibulaire  que  celle  de  tous  les  coquins  qu'il 
a  défendus  quand  il  était  mauvais  avocat. 

LE  MARQUIS. 

Où  diable  as-tu  connu  M.  Roupi-Gobillon,  Clarisse? 

CLARISSE. 

Ici.  Il  avait  demandé  à  Dorville,  un  de  ses  amis,  de  lui  don- 
ner à  dîner  avec  quelques  filles  d'esprit,  il  voulait  faire  une 
petite  débauche  régence.  Ah!  le  pauvre  cher  homme  !  il  disait 
sans  cesse  à  Dorville  :  Tu  es  bien  sûr  que  ma  femme  ignore? 
Tu  crois  que  ma  femme  ne  saura  pas  ?  Dieu  !  si  ma  femme 
savait  ! 

LE  MÂJOR. 

Sa  femme  est  donc  bien  imposante? 

LE  MARQUIS. 

Pardieu  !  je  le  crois  bien...  un  cordon  bleu  ! 

LE  PRINCE  CASTELLI. 

Un  cordon  bleu  !  Est-ce  qu'elle  appartient  à  quelque  noble 
chapitre  étranger? 


REVUE  UE  PARIS.  45 


MONTAL,  riant. 

Cher  prince,  avant  son  mariage,  il  fallait  chercher  la  mints- 
tresse  au  chapitre...  de  la  Cuisinière  bourgeoise. 

L£  PRINCE. 

Comment  cela  ? 

LE  MARQUIS ,  riatit. 

Elle  était  la  cuisinière  de  M.  Roupi-Gobillon  ,  qui  Pa  épousée 
étant  avocat.  Or  maintenant  la  plus  embarrassée  de  ces  deux 
personnes  n'est  pas  celle  qui  tenait  la  queue  de  la  poêle. 

MorïTAL,  naw^.  * 

Du  reste  ,  ce  ministre  a  cela  de  bon  que ,  n'ayant  aucune 
spécialité,  on  peut  le  mettre  à  toute  sauce. 

SAINTE-LUCE. 

Et  lors  des  discussions,  comme  ses  reparties  sont  salées,  on 
le  réserve  pour  la  bonne  bouche. 

SERPENTINE. 

Ça  n'empêche  pas  que ,  s'il  fait  des  brioches ,  on  dira  qu'il 
subit  l'influence  de  sa  femme. 

ROSA,  d'un  ton  sentencieux. 

C'est  tout  simple  :  Dis-moi  qui  tu  gant&Sj  je  te  dirai  qui  tu 
hais  y  ou  bien  encore  :  Comme  on  connaît  les  singes,  on  les 
adore... 

(Rire  général.) 

lE  MARQUIS,  à  Ewen,  luimontrant  Rosa. 
Eh  bien!  baron,  avouez  que  Rosa  est  une  fille  d'esprit. 


44  REVUE  DE  PARIS. 

EWEN ,  sonnant* 
Elle  fait  rire ,  du  moins. 

LE  MARQUIS. 

Allons,  messieurs,  vous  êtes  de  méchantes  langues.  L'al- 
liance de  M.  Roupi-Gobillon  avec  sa  cuisinière  est  un  symbole, 
cela  veut  dire  que  sous  son  ministère ,  chaque  citoyen  aura  la 
poule  au  pot,  comme  le  voulait  le  bon  Henri. 

LE  DUC  DE  SERDA. 

Et  ce  M.  Roubi-Gobillon  a-t-il  quelque  valeur? 

LE  MARQUIS. 

Aucune.  Bel  esprit  de  palais,  encolure  de  cuistre  de  collège, 
c'est  un  de  ces  austères  intrigants  fanatiques  du  courage  ci- 
vil, courage  qui  consiste  selon  ces  tas  de  poltrons  hargneux, 
à  dire  et  à  endurer  superbement  les  injures  les  plus  grossières, 
ce  qui  n'est  pardieu  ni  courageux  ni  civil. 

LE  MAJOR  EROWN. 

Comment  cet  homme-là  est-il  devenu  ministre? 

LE  MARQUIS. 

Demandez  cela  à  M.  Labirinte,  major;  en  sa  qualité  de  dé- 
puté ,  il  fait  et  il  défait  des  ministres  ;  il  doit  savoir  comment 
ça  se  machine. 

MorîsiEUR  LABIRINTE,  Tougissaiit  et  d'un  air  empesé, 

La  majorité  représentant  l'opinion  du  pays ,  les  chefs  de 
cette  majorité....  {IL  tousse.)  de  cette  majorité...  {Il  boit  un 
verre  d'eau,) 

8AirîTE-LUCE. 

Allons  donc ,  mon  cher  monsieur  Labirinte,  vous  savez  bien 


REVUE  bË  Paris.  45 

qu'il  a  été  rarement  question  de  majorité  à  propos  de  M.  Rou- 
pi-Gobillon...  au  contraire. 

MONSIEUR  LABIRINTE. 

Je  ferai  observer  à  l'honorable  pair.... 

SAINTE-LUCE. 

Ici ,  nous  sommes  tous  pairs,  monsieur  Labirinte,  pairs  de- 
vant ces  bonnes  filles,  n'est-ce  pas,  Clarisse? 

CLARISSE. 

Comment  !  pairs  de  France  ? 

SAINTE-tTJCE. 

Non,  pairs  en  joie  et  en  bonne  humeur.  Mais,  pour  en  re- 
venir à  M.  Roupi-Gobillon ,  il  a  été  ministre  par  un  procédé 
très-ingénieux;  lui  et  une  douzaine  d'autres  élus  du  peuple  ont 
fait  un  jour  cette  judicieuse  réflexion  :  o  Les  partis  sont  tel- 
»  lement  subdivisés,  que  l'appoint  qui  constitue  une  majorité 
»  se  compose  au  plus  d'une  douzaine  de  voix.  Or  ,  deve- 
»  nous..'.  » 

MONTAI. 

Appoint  ? 

SAINTE-LUCE. 

Comme  vous  le  dites,  Montai ,  —  ((  devenons  appoint,  et  Ton 
»  sera  bien  forcé  de  compter  avec  nous.  » 

BAUDRICOCRT. 

Ou  plutôt  l'on  ne  pourra  compter  sans  nous. 

LE  MARQUIS. 

Nous  serons,  comme  on  dit,  une  valeur  de  zéro  bien  placée. 

4. 


46  REVUE  DE  PARIS. 

SAII^TE-LUCE. 

a  Alors  nous ,  fraction  imperceptible  ,  nous  constituerons  la 
«  majorité  ;  décidant  de  toutes  les  questions,  nous  aurons  large 
»  curée  de  victuailles  administratives,  car,  pour  s'assurer  no- 
»  tre  appui ,  on  sera  obligé  de  prendre  au  moins  un  ministre 
«  parmi  nous.  Moi,  je  suppose  ,  —  a  dit  M.  Roupi-Gobilloo  à 
3>  ses  confrères  ou  plutôt  à  ses  compères,  —  je  serai  voire  fondé 
»  de  pouvoir ,  le  commanditaire  de  l'association  politique 
»  Roupi-Gobillon  et  compagnie.  »  —  Ce  qui  fut  dit  fut  fait  ;  les 
dix  élus  serrèrent  leurs  rangs,  et  voilà  comment  M.  Roupi-Go- 
billon fut  ministre... 

LE  MARQUIS, 

Et  voilà  comment  ce  polisson-là,  mari  d'une  cuisinière,  a  été 
appelé  à  enlaidir  et  à  empester  les  conseils  de  la  couronne. 
Dans  quel  temps  vivons-nous  ? 

SERPENTINE, 

Ça  doit  vous  faire  plaisir,  Montai,  de  voir  traiter  ainsi  votre 
ami  intime,  lui  qui  vous  avait  offert  de  si  belles  places  lors  de 
votre  ruine  ? 

MONT AL, 

J'ai  tout  refusé  pour  conserver  mon  indépendance  et  pou- 
voir ,  comme  un  autre,  me  moquer  de  M.  Roupi-Gobillon. 

SERPENTINE. 

Oui ,  vous  en  moquer,  seulement...  en  ami  intime. 

CLARISSE. 

Dites  donc ,  mon  pauvre  Montai,  c'est  pourtant  pour  singer 
le  marquis  qu'un  jour  vous  serez  peut-être  réduit  à  demander 
une  petite  place  à  M.  Roupi-Gobillon. 


REVUE  DE  PARIS.  47 

MONTAL,  piqué  tnais  se  contenant. 

En  imitant  le  marquis  j'ai  au  moins  su  choisir  mon  modèle  , 
et  j'ai  bien  fait  les  choses  :  n'est-ce  pas,  Beauregard  ? 

LE  MARQUIS. 

Hum  !  hum  !  comme  ça  ;  je  n'ai  pas  toujours  été  content  de 
vous,  mon  cher!  Quand  il  fallait  galamment  jeter  cent  beaux 
louis  d'or  par  la  fenêtre  pour  agir  en  gentilhomme ,  vous  jetiez 
de  mauvaise  grâce  dix-neuf  cent  soixante-dix  livres  en  gros 
sous.  Aussi,  grâce  à  cette  avaricieuse  prodigalité,  vous  vous 
êtes  ruiné  en  bourgeois ,  au  lieu  de  vous  ruiner  en  grand  sei- 
gneur. 

MONT  AL ,  riant  d'un  air  forcé. 
Vous  êtes  sévère,  marquis. 

CLARISSE  HARLOWE. 

C'est  vrai  ce  que  tu  dis  là  ,  marquis.  C'est  peut-être  pour 
cela  que  Julie  a  refusé  la  main  de  ce  feu  dépenseur  de  gros 
sous ,  comme  dit  la  tante  Sauvageot.  {Elle  montre  Montai.) 

mofiT  Al,  piqué. 
C'est  bien  vieux  cette  histoire-là ,  mon  enfant. 

SERPENTINE. 

Dites  donc,  est-ce  vrai,  Montai,  que  cette  bonne  Julie  vous 
donnait  dix  louis  par  mois  pour  vos  gants? 

MONT  AL,  se  contenant  y  mais  irrité. 

Méchante  ! 

CLARISSE ,  riant. 

C'est  une  calomnie,  une  atroce  calomnie.,,.  Julie  était  trop 
avare  pour  cela. 


48  REVUE  DE  PARIS. 

MONTAI ,  à  Serpentine, 
Ah  !  voyez-vous  ? 

SERPENTINE. 

Certainement,  maintenant  les  filles  de  théâtre  ont  Montai 
pour  rien!  Il  abaissé,  il  va  se  rabattre  sur  les  femmes  du 
monde. 

DES  ROCHES. 

Si  elle  se  met  à  parler  des  femmes  du  monde,  marquis,  elle 
va  en  dire  de  belles  ! 

SERPENTINE. 

Tiens ,  cela  me  fait  penser  à  l'aventure  de  la  duchesse  de 
Mirepont. 

BAUDRicouRT ,  riant  d'un  air  forcé. 
Serpentine ,  prends  garde.  Il  s'agit  de  ma  cousine. 

SERPENTINE. 

Eh  non  !  il  s'agit  de  la  maîtresse  du  petit  Sainval. 

BAtîDRICOTJRT. 

Ça  ne  l'empêcherait  pas  d'être  ma  cousine,  mauvaise  langue. 

SERPENTINE. 

Ta  cousine?...  Ah  ça  !  voyons.  Comment  l'entends-tu ? 

BAUDRICOURT. 

Parbleu ,  j'entends  que  M™o  la  duchesse  de  Mirepont  est  la 
fille  de  mon  oncle. 


REVUE  DE  PARIS.  49 

SERPENTINE. 

Allons  donc.  Elle  est  la  fille  du  général  Montfort,  tout  Paris 
sait  cela.  {Jvec  une  gravité  ironique.)  Mais  je  connais  les 
égards  qu'on  doit  aux  familles.  Ce  n'est  donc  pas  comme  fille 
de  ta  tanle,  et  pas  du  tout  fille  de  ton  malheureux  oncle,  que 
j'envisagerai  la  duchesse,  mais  simplement  comme  maîtresse 
du  petit  Sainval,  c'est-à-dire  ma  rivale. 

BAUDRICOURT, 

Allons,  la  voilà  partie.  {A part.)  Méchante  vipère!... 

SAINTE-irCE, 

Comment  ta  rivale,  Serpentine?  Ah  ça  !  et  moi...  qui  ^aime? 
qu'est-ce  que  je  suis  donc  là-dedans? 

SERPENTINE. 

Tu  es  le  rival...  de  ton  rival ,  voilà  tout. 

BAUDRICOURT. 

Avouons  que  nous  sommes  bien  complaisants,  je  ne  veux 
pas  dire  plus ,  de  laisser  calomnier  ainsi  les  femmes  de  la  so- 
ciété. 

SERPENTINE. 

Complaisants!  calomnier!  il  est  charmant!  qui  vient  donc 
nous  raconter  toutes  les  médisances ,  tous  les  propos  qui  se 
tiennent  sur  les  femmes  du  monde,  si  ce  n'est  vous?  Comment 
les  connaissons-nous?  Par  vous!  Ainsi,  par  exemple,  Baudri- 
court,  comment  aurais-je  su  que  la  baronne  de  Clairville  te 
donne  des  rendez-vous,  si  tu  ne  me  l'avais  dit? 

BAUDRICOURT ,  furieux  j  mais  se  contenant. 
Allons  donc...  je  me  moquais  de  toi...  ça.  n'est  pas  vrai... 


50  REVUE  DE  PARIS. 


SERPE?5TINE. 

Cela  est  si  vrai  que  tu  m'as  proposé  de  me  prêter  un  de  ses 
bonnets  de  nuit,  m'engageant  à  m'en  faire  faire  de  semblables 
parce  qu'ils  étaient  d'un  charmant  modèle...  {On  rit.)  C'est 
tout  simple.  Vous  aimez  à  faire  de  nous  vos  confidentes,  moins 
pour  nous  éblouir  de  vos  succès  que  parce  que  vous  comptez 
sur  notre  indiscrétion.  C'est  comme  Dumoncel,  il  m'a  offert  de 
me  donner  des  lettres  de  M™^  de  Senanges  pour  se  venger 
d'elle 5  il  dit  qu'après  l'avoir  à  moitié  ruiné,  elle  l'a  quitté  pour 
le  beau  Derfeuil. 

LE  MARQUIS. 

Et...  ces  lettres,  qu'en  devais-tu  faire? 

SERPEMirîE. 

Les  faire  litbographier,  et  les  distribuer  à  mes  amis...  Mais 
je  n'ai  pas  voulu...  Pauvre  petite  M™e  de  Senanges!  entre 
bonnes  camarades  il  ne  faut  pas  se  faire  de  ces  traits-là. 

SAOTE-LUCE. 

Ce  que  tu  dis  là  est  absurde.  La  vicomtesse  de  Senanges  n'a 
ruiné  personne,  elle  a  cinquante  mille  livres  de  rente  sans 
compter  la  fortune  de  son  mari.  La  jalousie  fait  divaguer  Du- 
moncel. 

CLARISSE  HARLOWE. 

Il  m'a  dit  à  moi  qu'elle  lui  coûtait  plus  de  trois  cent  mille 
francs,  sa  Senanges. 

LE  DLC  DE  SERDA. 

On  dit  qu'il  lui  a  fait  remeubler  son  hôtel  d'une  manière 
splendide. 

BAUDRICOURT. 

On  parle  d'un  service  de  table  en  vermeil  de  cinquante  raille  fr. 


REVUE  DE  PARIS.  51 

LE  PRINCE  CASTEllI. 

Du  moins  tout  le  monde  afi&rme  que  Dumoncel  a  vendu  pour 
elle  sa  terre  de  Lorraine. 

SAINTE-LUCE. 

Mais,  cher  prince,  encore  une  fois,  tout  le  monde  affirme 
une  stupidité  :  comment  dépenser  cent  mille  écus  avec  une 
femme  du  monde  qui  vit  avec  son  mari ,  et  qui  a  eu  de  tout 
temps  une  excellente  maison? 

PLDSIEURS  CONVIVES. 

C'est  juste,  au  fait...  c'est  juste. 

LE  MARQUIS,  à  Ewen  de  Ker-Ellio. 

D'honneur,  monsieur,  vous  allez  avoir  une  singulière  idée 
de  notre  société,  vous  qui  arrivez  de  votre  solitude  de  Bre- 
tagne. 

EWEN  DE  KER-ELLIO ,  SOUHant, 

Je  suis  assez  malheureux,  monsieur,  pour  ne  juger  que  d'a- 
près mes  impressions, et  je  vous  avoue  qu'à  celle  heure,  mal- 
gré tout  ce  que  je  viens  d'entendre ,  je  suis  encore  dans  une 
complète  ignorance  au  sujet  de  la  société  parisienne. 

SERPENTINE. 

Vous  croyez  donc  que  je  mens,  monsieur  le  Breton?  Vous 
n'êtes  pas  galant. 

EWEN  DE  KER-ELIIO. 

Je  crois,  madame,  que  vous  êtes  très-aimable. 

SAINTE-LUCE. 

Et  VOUS  pourriez  ajouter  quelquefois  très-véridique,  car  c'est 


52  REVUE  DE  PARIS. 

une  bizarre  chose  que  ce  monde.  Prolée  iJisaisissable,  aujour- 
d'hui esclave,  demain  tyran;  tantôt  crédule  comme  un  enfant, 
tantôt  calomniateur  effronté. 

LE  PRmCE  CASTELLI. 

Ma  foi,  j'ai  toujours  vu  et  trouvé  le  monde  beaucoup  meil- 
leur qu'on  ne  le  dit. 

LE  MARQUIS. 

Mon  cher  prince,  vous  ne  pouvez  pas  plus  parler  de  la  mé- 
chanceté du  monde  qu'Orphée  de  la  férocité  des  tigres,  ou  que 
don  Juan  de  la  vertu  des  femmes.  Mais  à  propos  de  vertu ,  et 
l'aventure  de  la  duchesse?  Serpentine...  Laissez- la  dire, 
Baudricourt,  nous  ne  croirons  pas  un  mot  de  ce  qu'elle  va  ra- 
conter. 

SERPENTINE. 

Ni  moi  non  plus,  ça  me  gênera  moins.  Vous  savez  qu'avant 
le  règne  du  petit  Sainval,  la  duchesse  s'était  éprise...  au  juger, 
comme  vous  dites  en  terme  de  chasse ,  de  ce  grand  et  gros 
tambour-major  de  Préval...  Tout  le  monde  peut  se  tromper, 
hélas  !  la  duchesse  se  trompa...  Se  débarrasser  de  Préval  n'est 
pas  facile,  il  est  horriblement  tenace ,  et  si  brutal ,  qu'il  vous 
dit  froidement  :  —  Je  vous  battrai  comme  plâtre  si  vous  me 
quittez. 

LE  MARQUIS. 

Et  il  tient  parole  ;  il  a  cassé  le  bras  d'une  femme  de  ma  con- 
naissance qui  lui  avait  parlé  de  séparation  :  il  appelle  ça  de- 
mander à  l'amour  des  liens  indissolubles... 

LE  DUC  DE  SERDA. 

Vraiment,  marquis,  un  tel  sauvage  existe? 

LE  MARQUIS. 

S'il  existe?  je  le  crois  bien,  pardieu!  Il  avait  dit  à  cette 


REVUE  DE  PARIS.  53 

femme  :  Je  vous  aime  beaucoup,  je  vous  serai  Irès-fidèle,  mais 
si  vous  me  trompez,  mais  si  vous  me  quittez,  je  vous  battrai  à 
outrance  ;  car  la  passion  ne  raisonne  pas.  Or,  comme  c'est  une 
espèce  de  taureau,  la  pauvre  femme  a  une  peur  horrible,  elle 
a  hésité  longtemps  à  le  quitter,  mais  à  la  fin... 

SERPENTINE. 

Vous  jugez,  d'après  ça,  combien  la  duchesse  avait  hâte  de 
se  défaire  d'un  tel  animal.  Heureusement,  elle  se  souvint  de  la 
comtesse  de  Surville,  sa  plus  mortelle  ennemie,  avec  qui  elle 
avait  conservé  quelques  relations  amicales  afin  d'être  toujours 
à  portée  de  lui  faire  une  noirceur,  ce  qu'une  brouille  complète 
n'aurait  pas  permis.  Elle  s'en  rapprocha  donc. 

DES  ROCHES. 

Voilà  une  femme  de  prévision. 

SERPENTINE. 

M"^^  de  Surville  se  tint  sur  ses  gardes ,  mais  la  duchesse  est 
fine.  M™e  de  Surville  avait  une  nièce  à  marier.  La  duchesse  se 
mit  à  lui  parler  sans  cesse  de  cette  nièce ,  lui  disant  qu'elle 
avait  un  excellent  parti  pour  elle...  Enfin,  elle  lui  proposa... 
Devinez  qui?...  Montai  !  c'était  atroce! 

MONTAI. 

Moi  ?  Quelle  plaisanterie  ! 

SERPENTINE. 

Vous  n'en  avez  rien  su  ;  mais  cela  est  ainsi ,  du  moins  selon 
le  récit  du  petit  Sainval  :  cherchez-lui  querelle  si  vous  voulez, 
je  cite  mes  auteurs.  A  cette  proposition  de  la  duchesse,  M""=  de 
Surville  se  dit  :  —  «  Je  te  devine;  tu  me  hais,  tu  voudrais 
»  faire  le  malheur  de  ma  nièce  en  la  mariant  à  Montai.  C'était 
»  pour  cette  scélératesse  que  lu  voulais  te  rapprocher  de  moi, 
»  je  ne  serai  pas  ta  dupe.  »  La  duchesse  avait  frappé  juste;  en 


SI  REVUE  DE  PARIS. 

éveillant  la  défiance  de  iM™e  de  Surville  à  l'endroit  de  sa  nièce, 
elle  l'empêchait  de  songer  à  se  garantir  du  Préval  dont  elle 
voulait  l'empêtrer. 

LE  PRINCE  CASTELLI. 

Peste!  quelle  tacticienne  consommée! 

LE  MAJOR  BROWN. 

Cette  fausse  attaque  est  très-habile. 

SERPE^VTITïE. 

La  duchesse,  prenant  alors  son  air  bonne  femme ,  se  met 
peu  à  peu  en  confiance  avec  M™''  de  Surville,  et  finit  par  lui 
avouer  sa  passion  pour  Préval ,  le  plus  charmant,  le  plus  déli- 
cat, le  plus  tendre  des  amants,  ajoutant  qu'elle  serait  la  plus 
infortunée  des  femmes  s'il  l'abandonnait  jamais.  —  «  Je  le 
tiens,  pensa  M^e  de  Surville;  tu  as  voulu  me  frapper  dans 
ma  nièce,  moi  je  te  frapperai  dans  ton  charmant  Préval...  » 
—  Et,  la  sotte  aveugle,  de  coquetier  ouvertement  avec  ce 
Goliath! 

DES  ROCHES. 

Ah  !  la  malheureuse  ! 

SERPENTIKE. 

Vous  voyez  d'ici  la  joie  de  la  duchesse;  de  son  côté,  elle 
s'était  étudiée  à  se  rendre  insupportable  à  Préval.  Il  s'agit  de 
porter  les  derniers  coups.  Un  matin,  elle  arrive  chezM^e  de 
Surville,  fondant  en  larmes,  lui  disant  qu'elle  s'est  aperçue  de 
son  bon  vouloir  pour  Préval,  qu'elle  s'adresse  à  son  cœur,  à 
sa  générosité ,  car  l'infidélité  de  Préval  la  tuerait.  Ceci  décide 
M™e  de  Surville  à  tuer  immédiatement  la  duchesse,  s'il  est  pos- 
sible; elle  redouble  d'agaceries  envers  Préval;  il  en  profite,  et 
un  beau  jour  M""'  de  Surville  se  trouve  bel  et  bien  empêtrée  du 
sauvage.  S'apercevoir  de  la  'valeur  de  son  choix,  en  enrager, 
reconnaître  la  perfidie  de  la  duchesse  et  lui  vouer  une  haine 


REVUE  DE  PARIS.  55 

de  femme ,  ce  fut  tout  un  pour  M^^e  de  Surville.  Aussi  la  du- 
chesse disait-elle  à  tout  le  monde  de  son  petit  air  candide  et 
étonné  :  «  Mon  Dieu,  je  ne  sais  pas  ce  que  cette  pauvre  M^^  de 
Surville  a  contre  moi,  elle  me  lance  des  regards  foudroyants 
depuis  qu'elle  est  bien  avec  M.  de  Prévalj  on  dirait  que  c'est 
de  ma  faute  ?  » 


C'est  charmant  ! 


DES  BOCHES. 


SERPE?»  TINE. 


Ce  n'est  pas  tout  :  M-^e  de  Survilie  ,  furieuse ,  a  voulu  rom- 
pre avec  Préval  ;  mais  celui-ci,  en  manière  d'allégorie  sans  doute, 
lui  a  rompu  un  doigt  pour  commencer.  Voilà  pourquoi  la 
porte  de  M™^  de  Surville  est  fermée  depuis  trois  semaines;  or, 
comme  Préval  est  à  cette  heure  pa?faitettie7it  ébruité ,  elle  ne 
trouvera  d'ici  longtemps  personne  pour  l'en  débarrasser. 

SAINTE-LBCE, 

Il  faudra  qu'elle  attende  l'occasion  de  quelque  innocente 
étrangère. 

BAUDRicooRT ,  très'piqué. 

Bah  !  bah  !  c'est  un  conte  fait  à  plaisir  sur  ma  cousine  ;  Ser- 
pentine est  si  méchante. 

LE  MARQUIS. 

Ma  foi!  mon  cher,  si  cela  n'est  pas  vrai,  c'est  dommage; 
mais  tout  à  l'heure,  quand  les  gens  auront  desservi,  je  vous  ra- 
conterai une  histoire  conjugale  qui  vaut  au  moins  celle  de 
Serpentine. 

SERPENTINE. 

A  propos  de  mariage,  sais-tu  bien  ,  mon  cher  marquis,  qu'il 
n'y  a  pas  un  homme  au  monde  qui  porte  Vhyménée  aussi  bien 
que  toi  ?  Et  pourtant  tu  as  donné  des  inquiétudes,  de  grandes 
inquiétudes  à  tes  amis. 


56  REVUE  DE  PARIS. 


lORD  FITZ-HERALD. 


Le  fait  est,  cher  marquis ,  que  votre  mariage  a  été  pendant 
quinze  jours  le  sujet  de  toutes  les  conversations.  Alors  j'étais  à 
Londres;  c'a  été  un  événement.  Il  y  a  eu  chez  Crockford  jus- 
qu'à trois  mille  guinées  engagées  contre  ce  bruit,  qu'on  disait 
faux. 


LE  PRINCE  CASTELLI. 


Moi ,  j'étais  à  Milan,  l'on  ne  parlait  que  de  cela.  Le  marquis 
de  Beauregard  se  marie!  disaient  les  femmes;  puisse  notre 
sexe  être  enfin  vengé!  Car,  je  ne  vous  le  cache  pas,  marquis, 
en  Italie  vous  avez  à  la  fois  la  plus  détestable  et  la  plus  admi- 
rable  réputation. 

SAINTE-mCE. 

Le  mariage  !  le  mariage  !  ah  !  c'est  l'écueil  des  gens  à  bonne 
fortune.  Pour  eux,  il  n'y  a  pas  à  hésiter;  il  faut  qu'ils  trom- 
pent ou  qu'ils  soient  trompés. 

LE  MARQUIS. 

Que  préféreriez-vous ,  mon  cher ,  être  trompeur  ou  trompé  ? 

SAi:^TE-LrCE, 

Ma  foi,  cet  embarrassant,  car  les  deux  alternatives  ont  leurs 
charmes  pour  un  homme  marié... 

CLARISSE. 

Leurs  charmes  ! 

SAINTE-LCCE. 

Sans  doute,  s'il  est  trompé,  il  peut  être  sublime  de  généro- 
sité 3  s'il  trompe ,  rien  de  plus  amusant  que  les  intidélités. 

LE  MARQUIS. 

A  propos  de  cela,  messieurs,  voici  «ne  question  à  résoudre  : 
Une  femme  a  un  amant... 


REVUE  DE  PARIS.  57 

SERPENTINE. 

Oh  !  que  c'est  commun  ! 

LE  MARQUIS. 

Elle  lui  est  infidèle. 

SERPENTINE. 

C'est  encore  plus  commun. 

LE  MARQUIS. 

Lequel  de  l'ancien  ou  du  nouvel  amant  a  la  position  la  plus 
flatteuse? 

EAUDRICOURT. 

Cela  n'est  pas  discutable ,  le  nouveau  ;  sans  contredit  le  nou- 
veau! 

MONTAL. 

Non  ,  l'ancien...  l'ancien  ! 

LE  MAJOR  BROWN. 

Comment ,  l'ancien  ?...  celui  que  l'on  quitte? 

MONTAL. 

Sans  doute  :  le  nouveau  ne  fait  que  succéder,  et  c'est  humi- 
liant, vu  qu'il  n'en  est  pas  de  Tamour  d'une  femme  comme 
de  la  noblesse...  dont  l'éclat  augmente  à  chaque  nouveau 
quartier. 

SAINTE-LCCE. 

Mais  on  est  quitté ,  c'est  blessant. 

MONTAL. 

Mais  on  a  été  aimé  le  premier  !  mais  on  a  eu  la  première ,  la 
fine  fleur  de  Tamour! 

5. 


58  REVUE  DE  PARIS. 

LE  MARQUIS» 

Comme  on  voit  que  ce  diable  de  Montai  est  habitué  au 
triomphe  du  délaissement  !  Mais  pardieu  ,  messieurs ,  nous 
pouvons  à  l'heure  même  éclaircir  cette  question. 

TODS. 

Comment  ?  comment  ? 

LE  MARQUIS. 

Deux  de  nous  sont  justement  dans  cette  position-là  ;  l'un  a  été 
sacrifié  à  l'autre.  Examinons  les  faits  ,  et  nous  irons  aux  voix. 

(Tous  les  convives  se  regardent  d'un  air  étonné.  M.  Labirinte 
essuie  la  sueur  qui  lui  vient  au  front). 

serpe:^ti?îe. 

Et  qui  sont  ces  deux-là  ? 

LE  MARQUIS ,  riant. 

Des  Roches...  et  M.  Labirinte. 

DES  ROCHES ,  Surmontant  une  vive  émotion. 

Ah  ça  !  et  que  suis-je,  marquis?  trompé  ou  préféré ?(^par^.) 
Que  veut-il  dire?...  Ses  plaisanteries  de  ce  matin,  l'embarras 
de  M.  Labirinte... 

LE  MARQUIS. 

Hélas  !  mon  pauvre  Des  Roches,  rendez  grâce  à  Montai  d'a- 
voir soutenu  cette  thèse  :  que  l'amant  trahi  doit  se  consoler  en 
songeant  qu'après  tout  son  successeur  n'est...  que  son  succes- 
seur... Cela  vous  sauve. 

DES  ROCEES ,  avBC  utie  feinte  insouciance. 

Puis-je  au  moins  savoir  auprès  de  qui  M.  Labirinte  m'a  sup- 
planté? 


REVUE  DE  PARIS.  59 


LE  MARQUIS  tire  une  lettre  de  sa  poche  et  la  jette 
à  Des  Roches. 

Auprès  de  la  femme  à  qui  vous  écriviez  ces  douceurs,  mon 
cher  r 

DES  ROCHES,  regardant  l'écriture.  [A part.) 

Une  de  mes  lettres  à  sa  femme....  Il  savait  tout ,  c'est  un 
duel....  Il  va  éclater  tout  à  Theure...  {Haut  et  avec  fermeté.) 
Je  connais  cette  écriture,  marquis.  Que  dois-je  faire  dans  cette 
circonstance? 

(Etonnement  des  convives.) 

LE  MARQUIS. 

Ma  foi,  mon  pauvre  Des  Roches ,  moi ,  à  votre  place,  je  serais 
très-philosophe...  Nous  avons  tous  nos  jours  de  revers  et  nos 
jours  de  triomphe. 

SERPENTINE ,  riant  aux  éclats. 

Dieu!  que  ce  serait  drôle  si  la  mystérieuse  inconnue  de 
M.  Labirinte  était  la  maîtresse  de  Des  Roches  ! 

(Elle  rit  encore.) 
CLARISSE. 

M.  Labirinte  réussissant  auprès  de  la  maîtresse  deDes  Roches 
grâce  aux  conseils  de  Des  Roches! 


(Elle  rit.) 


LE  MARQUIS ,  rîaut. 
C'est  très-possible. 

DES  ROCHES,  à  part. 
Quel  sang-froid  !  Où  veut-il  en  venir? 


60  REVLE  DE  PARIS. 

SAiNTE-iucE ,  bas  à  Baudricourt. 

Des  Roches  a  pâli  ;  il  y  a  quelque  chose  de  grave  sous  cette 
plaisanterie. 

lE  MARQUIS ,  à  M.  Labirînte» 

Et  vous ,  mon  cher  monsieur  Labirinte ,  connaissez-vous 

ceci? 

(Il  lui  jette  une  lettre.) 

LABIRINTE,  porcourant  cette  lettre  machinalement.  {A part.) 

J'en  étais  sûr...  Une  de  mes  lettres  à  sa  femme...  Je  suis 
perdu...  Je  suis  entre  l'enclume  et  le  marteau;  d'un  côté  Des 
Roches,  de  l'autre  le  marquis  ;  et  ce  matin  il  a  tué  le  colonel 
Koller  !..  {Haut,  avec  embarras.)  Mais  je...  je...  ne  reconnais 
pas  absolument  l'écriture... 

LE  MARQUIS. 

Regardez  donc  bien,  mon  cher  monsieur  Labirinte. 

SERPENTINE. 

Ah  ça  !  voyons ,  marquis ,  parle  vite.  Ça  promet  d'être  très- 
drôle.  Dis-nous  le  nom  de  la  femme.  Ça  doit  être  l'inconnue 
de  M.  Labirinte  j  il  faut  que  ça  soit  elle... 

DES  ROCHES ,  vivcment  et  avec  anxiété. 

De  grâce ,  marquis ,  pas  un  mot  de  plus  ! 

LE  MARQUIS ,  gaiement. 

Comment  ?  ce  jeune  doctrinaire  n'est-il  pas  votre  élève  en 
séduction?  Ses  succès  sont  les  vôtres,  mon  cher. 

DES  ROCHES ,  avcc  fcnncté. 

Je  ne  veux  être  le  jouet  de  personne,  Beauregard  ;  celte  aven- 


PxEVUE  DE  PARIS.  61 

ture  est  ridicule  pour  moi ,  je  vous  prie  de  cesser  cette  plai- 
santerie. 

LE  MARQris,  gaiement. 

Allons  donc  !...  Vous  la  prendrez  à  merveille ,  j'en  suis  sûr. 
Messieurs ,  vous  allez  voir  M.  Labirinte  se  révéler  sous  un  jour 
tout  nouveau  !  Jusqu'à  présent  on  ne  le  connaissait  que  comme 
homme  d'État...,  le  don  Juan  va  sortir  de  la  petite  lettre  que 
voici... 

lARiRiNTE ,  tâchant  de  rire  et  de  reprendre  son  sang-froid. 

Je  demande  la  clôture,  ah,  ah,  ah...  la  clôture...  et  le  scrutin 
secret...  ah  !..  ah  !..  Je  ne  mets  aucun  amour-propre  à  ces  fa- 
daises... {A  part.)  Je  n'ai  pas  une  goutte  de  sang  dans  les 
veines.  Quels  regards  me  lance  Des  Roches! 

LE  MARQUIS. 

M.  Labirinte  est  généreux;  il  veut  ménager  ton  amour- 
propre  de  professeur,  mon  pauvre  Des  Roches,  mais  je  ne  l'imi- 
terai pas... 

M.  iabirintî;  ,  à  part. 

Cet  infernal  marquis  veut  eocore  irriter  le  capitaine  contre 
moi.  {Haut.)  Je  m'empresse  de  constater  les  brillantes  qua- 
lités de  M.  le  capitaine  Des  Roches.  Je  m'empresse  de  dé- 
clarer que,  si  je  parais  avoir  abusé  des  conseils  qu'il  m'a  don- 
nés... 

DES  ROCHES ,  durement. 

Épargnez-moi  vos  empressements  et  vos  éloges,  monsieur. 
{Au,  7narqms.)  Encore  une  fois,  marquis  {avec  intention) , 
puisque  je  ne  puis  que  vous  supplier... ,  je  vous  en  supplie. 
Cessez  cette  plaisanterie. 

LE  MARQUIS. 

Il  n'y  a  rien  de  plus  bourgeois  que  vos  susceptibilités ,  mon 


68  REVUE  DE  PARIS. 

cher  !  Vous  devenez  sombre  comme  la  nuit ,  parce  que  M.  La- 
birinte  {d'un  toti  cofuiquemenf  emphatique)  vous  à  coupé 
sous  le  pied  le  myrte  que  vous  vouliez  mêler  à  vos  lauriers 
africains. 

DES  ROCHES ,  avec  colère. 

Marquis ,  encore  une  fois ,  c'est  assez. 

LE  MARQUIS,  riant. 

Vraiment  !  mon  cher,  vous  vous  fâchez?  c'est  curieux  ! 
(  Des  Roches  baisse  la  tête  sans  répondre.  ) 

DES  ROCHES,  à  part. 
Je  l'ai  outragé,  je  suis  à  sa  merci. 

LE  MARQUIS. 

Or,  voici  dans  quels  termes  l'infidèle  s'exprime  sur  notre 
malheureux  Bédouin.  {Le  marquis  lisant.)  «  Je  serai  fran- 
che y  mon  Fortuné.  »  Vous  saurez  que  M.  Labirinte  s'appelle 
Fortuné. 

SERPE^fTINE. 

Il  en  a  joliment  l'air. 

LE  MARQUIS,  lisant. 

a  Oui,  mon  fortuné ,  j'ai  aimé ,  ou  plutôt  fat  cru  aimer 
M,  Des  Roches.  » 

DES  ROCHES ,  à  part. 

Plus  de  doute,  Dolorès  me  trompait  indignement ,  avec  ce 
niais....  et  moi-même...  j'ai...  ah  !...  être  ainsi  raillé  à  la  face 
de  tous,  c'est  odieux!  Quel  diabolique  sang-froid  a  Beaure- 
gard  !  {Haut  et  tâchant  de  rire.)  Ma  foi ,  vous  avez  raison , 
marquis,  il  faut  s'exécuter  de  bonne  grâce.  Messieurs,  je  me 


REVUE  DE  PARIS.  63 

reconnais  vaincu  par  M.  Labirinte.  Ce  qui  me  console,  c'est 
qu'il  a  trop  bien  profité  de  mes  leçons. 

LE  MARQUIS. 

Bravo ,  Des  Roches  !  voilà  comme  il  faut  être.  Je  reprends  : 
«  J'ai  cru  aimer  M.  Des  Roches,  je  me  trompais  ;  c'était  le 
rêve  de  l'amour,  c'était  un  songe  de  mon  cœur.  Toi  seul, 
mon  Fortuné,  en  me  donnant  les  prémices  de  ton  cœur,  tu 
devais  me  faire  connaître  la  réalité  de  ce  sentimeiit....  » 
Heim!  Qni  diable  irait  s'imaginer  qu'entre  M.  Labirinte  ei  Des 
Roches,  qu'entre  un  capitaine  de  spahis  et  un  député  doctri- 
naire, il  y  a  la  différence  du  songe  à  la  réalité  ?  Mais  attention, 
messieurs  !  c'est  là  où  va  se  développer  l'atroce  machiavé- 
lisme de  notre  jeune  représentant  de...  je  ne  sais  pas  de  quel 
collège... 

M.  LABIRINTE ,  tâchant  de  rire. 

Monsieur,  l'homme  politique  disparaît  complètement  ici  de- 
vant l'homme  privé ,  ah  !  ah  !  ah  !  et ,  si  vous  m'en  croyez  , 
l'homme  privé  disparaîtra  aussi  complètement. 

LE  MARQUIS. 

Nous  n'acceptons  pas  cette  distinction  d'homme  politique  et 
d'homme  privé,  mon  digne  Solon  !  Vous  êtes  revêtu  d'un  ca- 
ractère indélébile,  monsieur  Labirinte!  vous  êtes  député  par- 
tout, député  toujours,  vous  représentez  en  tout  et  pour  tout 
vos  électeurs;  ils  agissent  en  votre  personne;  vous  vous  les 
êtes  incarnés!  C'est  ça  qui  rend  la  position  de  ce  pauvre  Des 
Roches  si  désagréable.  C'est  absolument  comme  s'il  avait  été 
trompé...  par  tout  un  collège  électoral. 

SERPENTINE,  riant. 

Il  n'y  a  que  le  marquis  pour  avoir  des  idées  pareilles.  Ainsi, 
à  ton  compte ,  les  électeurs  de  M.  Labirinte  seraient  censés 
avoir  partagé  la  félicité  de... 


64  REVUE  DE  PARIS. 

LE  MARQUIS. 

De  leur  mandataire?  Certainement.  Voilà  ce  que  c'est  que  le 
gouvernement  représentatif.  {A  Sainte-Luce.)  N'est-ce  pas, 
noble  pair  ? 

SATPÎTE-LUCE. 

Ce  serait  une  nouvelle  théorie  des  droits  de  l'homme. 
LE  KARQuis ,  à  part. 

Courage...  il  faut  jouer  mon  rôle  jusqu'au  bout.  {Haut.)  Je 
continue  :  «  O  mon  Fortuné  !  tu  devais  me  faire  connaître 
la  réalité  de  ce  sentiment.  Au  lieu  de  me  taire  au  sujet  de 
l'erreur  de  mon  imagination ,  je  t'e^i  parlerai  pour  m' ac- 
cuser, pour  me  maudire  moi-même ,  non  d'avoir  pu  te 
préférer  M.  Des  Roches ,  puisque  Je  n'ai  eu  le  bo7iheur  de 
te  rencontrer  qu'après  lui  sur  la  terre,  mais  pour  m'accu- 
ser  de  n'avoir  pas  deviné  que  tu  existais,  FortU7ié  !  »  C'est 
juste,  les  plus  simples  lois  de  la  nature  devaient  lui  dire  qu'il 
existait  quelque  part  un  M.  Fortuné  Labirinte. 

SERPENTINE. 

C'est  très-gentiment  écrit.  Y  a-t-il  l'ortographe  ? 

LE  MARQUIS. 

Il  y  a  l'orthographe...  du  cœur.  Je  continue  :  «  Oses-tti  bien 
être  Jaloux,  vilain  méchant?  Ne  vois-tu  pas  que,  si  Je  re- 
çois toujours  cet  insupportable  Des  Roches  comme  par  le 
■passé.,  c'est  pour  ne  pas  éveiller  les  soupçons  par  une  trop 
brusque  rupture  ?  Peux-tu  croire  que,  depuis  que  je  t'ai 
vUf  toi  dont  J'ai  eu  le  premier  amour,  toi  si  doux  et  si  ten- 
dre ,  Je  te  compare  seulement  à  ce  fier  à  bras  couleur  de 
buis?  ^>  Ceci  est  souligné  ,  messieurs ,  «  à  ce  fier  à  bras  cou- 
leur de  buis  quia  autant  de  conversation  que  soîi  cheval , 
comme  tu  dis  si  malignement  dans  ta  lettre...  v 


REVUE  [)E  PARIS.  65 

DES  ROCHES ,  funeux  mais  se  contenant. 

Je  suis  enchanté,  monsieur  Labirinte ,  de  fournir  quelques 
traits  à  votre  verve  comique  !  Peut-être  vous  donnerai-je  plus 
tard  un  autre  genre  d'inspiration  ! 

LABIRINTE ,  très-troublé. 

Monsieur,  je  vous  assure...  une  simple  plaisanterie...  une 
mauvaise  plaisanterie.  {A  part.)  Le  marquis  a  juré  de  me  faire 
égorger. 

DES  ROCHES ,  à  Labirinte. 

Monsieur,  nous  reprendrons  cette  conversation.  (^ /?ar/.) 
Me  voici  la  fable  de  tout  Paris. 

PLUSIEURS  CONVIVES. 

Allons  donc,  Des  Roches  !  comme  vous  le  dit  M.  Labirin(e  , 
ce  n'est  qu'une  mauvaise  plaisanterie. 

CLARISSE ,  riant. 

Ce  pauvre  Des  Roches  qui  enseigne  l'art  d'aimer  à  son  rival  ! 
Ah  !  ah  !  ah  ! 

SERPENTINE. 

Supplanté. . .  joué. . .  par  M.  Labirinte  ! 

DES  ROCHES,  à  part. 

Maudites  vipères ,  elles  vont  répandre  partout  cette  sotte 
aventure;  mais,  en  attendant  le  cartel  du  marquis,  je  casserai 
du  moins  quelque  membre  à  cet  imbécile.  {Haut.)  Monsieur 
Labirinte,  avez-vous  écrit  la  lettre  que  lit  M.  de  Beauregard  ? 

LABIRINTE,  d'un  ton  parlementaire. 

Monsieur...  en  tous  cas,  cette  lettre  serait  confidentielle... 
et  nullement  ofHcielle,  et  je  proteste... 

5  6 


66  REVUE  DE  PARIS. 

DES  ROCHES. 

Avez-vous  écrit  cette  lettre,  oui  ou  non  ? 

TOUS  LES  CONVIYES. 

Des  Roches,  laissez  donc,  vous  êtes  fou. 

LE  PRrNCE  CASTELLI. 

II  n'y  a  pas  là-dedans  le  moindre  sérieux.  Le  marquis  a  voulu 
plaisanter. 

DES  ROCHES,  tie  SB possédaîit  plus. 

Messieurs ,  on  est  soi-même  le  seul  juge  de  ces  questions-là  : 
je  dirai  donc  à  monsieur  Labirinte  qu'officielle  ou  confiden- 
tielle ,  la  lettre  qu'il  a  écrite  est  celle  d'un  sot  et  d'un  imper- 
tinent. 

TOUS. 

Des  Roches  !  Des  Roches  ! 

SERPE.Mi?»  E ,  riant  aux  éclats. 

Ça  se  colore ,  c'est  heureux.  Ca  devenait  horriblement 
terne  ! 

DES  ROCHES ,  SB  levant. 

Monsieur  Labirinte,  je  vous  répète  que  vous  êtes  un  sot  et  un 
impertinent! 

LAEiRnTE,  se  levant,  d'un  ton  parlementaire. 

Monsieur  !..  ce  que  vous  dites  là  n'est  pas  exact  !  Je  n'accepte 
pas.  et  je  vous  renvoie  ces  assertions  erronées,  que  je  m'abstien- 
drai de  qualifier... 

DES  ROCHES ,  SB  levant  et  le  menaçant. 
Je  saurai  bien  vous  faire  accepter  autre  chose! 


REVUE  DE  PARIS.  67 


PLUSIEURS  coimvES,  sHuterposaut. 

Des  Roches,  asseyez-vous  donc  ;  cela  n'a  pas  le  sens  com- 
mun! 

LABiRiivTE ,  élevant  la  voix. 

Il  ne  faut  pas  croire  m'intimider  avec  vos  grands  bras,  mon- 
sieur ! 

DES  ROCHES ,  Qvec  rage  au  marquis. 

Me  mettre  face  à  face  avec  un  tel  adversaire  î  quand  je  l'au- 
rai tué  ,  je  n'aurai  qu'un  ridicule  de  plus.  Ah!  Beauregard  , 
vous  vous  vengez  cruellement  ! 

LE  MAEQns ,  à  part. 
Je  le  sais  bien. 

LABiRiîïTE,  à  part. 

Ridicule...  quand  il  m'aura  tué C'est  un  tigre  que  ce 

marquis  !  {Haut  à  Des  Roches  d'un  ton  majestuetix  et  de 
plus  en  plus  parlementaire.)  Monsieur,  on  ne  tue  pas  un  élu 
de  la  nation  comme  on  fait  une  razzia!  Un  député  n'est  pas 
un  Bédouin ,  monsieur  ! 

DES  ROCHES ,  furieux. 

Mille  tonnerres  ,  vous  m'avez  insulté ,  vous  vous  battrez  ou 
vous  direz  pourquoi? 

LABiRiNTE,  redoublant  de  dignité. 

Eh  bien  !  oui ,  monsieur,  je  vous  dirai  pourquoi je  ne  me 

bats  pas!  Apprenez,  monsieur,  que,  pendant  la  session-,  je  ne 
puis  disposer  de  moi.  J'appartiens  à  mes  commettants,  mon- 
sieur !  Je  représente  d'immenses  intérêts  agricoles  ,  vinicoles, 
politiques,  maritimes  et  commerciaux,  monsieur!  Et  d'ail- 
leurs, ainsi  que  l'a  dit  à  la  tribune  un  célèbre  jurisconsulte,  le 
duel  est  une  coutume  sauvage  et  barbare  qui... 


6s  REVUE  DE  PARIS. 

DES  ROCHES,  le  menaçant. 
Nous  ne  sommes  pas  ici  à  la  chambre  ,  mon  pelit  phraseur! 
tAEiRi::<TE ,  avec  efnphase. 

Nous  sommes  en  France  ,  monsieur ,  et  c'est  à  la  France  que 
je  dois  compte  de  mon  existence  politique  ;  or,  comme  mon 
existence  politique  se  trouve  étroitement  liée  à  mon  existence 
proprement  dite....,  je  dois  à  mes  commettants  de  décliner 
votre  proposition  ,  monsieur... ,  et  je  la  décline  ! 

DES  ROCHES ,  exospéré. 

Eh  bien  !  je  donnerai  des  coups  de  canne  à  votre  existence 
proprement  dite  ! 

TOUS  LES  CONVIVES. 

Des  Roches,  vous  perdez  la  tête,  vous  êtes  fou  ;  calmez- 
vous. 

LABiRiNTE ,  criaut  plus  fort. 

Je  brave  votre  menace  ,  monsieur  !  Fidèle  aux  devoirs  que 
le  pays  m'impose ,  voulant  accomplir  mon  mandat  jusqu'au 
bout,  j'aurai  le  courage... 

SERPENTINE,  ?'ia?ii  aux  éclats* 

D'être  poltron!  Bravo!  Labirinte.  Honneur  à  Labirinte  !  Je 
demande  qu'on  boive  à  Labirinte;  je  demande  qu'on  lui  décerne 
une  couronne  civique...  en  poil  de  lapin  ! 

HERMINIE. 

Vu  le  proverbe  :  Poltron  comme  un  lièvre  ! 

(Les  voisins  de  Des  Roches  tâchent  de  le  contenir.  L'agitation 
est  à  son  comble}  le  marquis  seul  est  riant  et  moqueur.) 


REVUE  DE  PARIS.  69 

DES  ROCHES,  ttvec  ufw  futeut'  concentrée. 

Vous  le  voyez ,  Beauregard ,  cet  homme  m'a  bafoué  ;  s'il  me 
refuse  satisfaction,  je  reste  avec  mon  insulte;  si  je  le  force  à 
se  battre  ,  la  belle  affaire  ?  D'une  façon  ou  d'une  autre  ,  je  suis 
la  risée  de  Paris,  Cette  position  est  atroce,  monsieur,  et  c'est 
vous  qui  me  l'avez  faite  ! 

LE  MARQUIS ,  gaiement. 

Moi?  moi?  Ah  ça!  mon  pauvre  Des  Roches,  d'honneur  vous 
ne  m'en  accusez  pas  sérieusement?  Vous  êtes  de  trop  bon  goût 
pour  cela. 

DES  ROCHES ,  à  part. 

C'est  à  devenir  fou  !  Trompé  par  cette  femme,  joué  par  cet 
imbécile,  raillé  par  le  marquis,  partout  du  ridicule,  partout; 
et  ne  pouvoir  provoquer  Beauregard  ! 

SAINTE-LUGE,  sérieusemetif. 

Messieurs,  un  mot.  Toute  la  question  doit  se  résumer  eh 
ceci  :  La  femme ,  cause  de  ce  débat ,  vaut-elle ,  oui  ou  non ,  la 
peine  qu'on  se  coupe  la  gorge  pour  elle? 

TOUS. 

Oui ,  oui ,  c'est  cela ,  c'est  juste. 

LE  MARQUIS,  à  part. 
Ce  dernier  coup  me  manquait...  Courage. 

SAINTE-LUCE. 

D'après  la  légèreté  avec  laquelle  le  marquis  a  raconté  celte 
anecdote,  d'après  quelques  lignes  de  la  lettre  qu'il  nous  a  lui; , 
il  est  évident  que  la  femme  dont  il  s'agit  ne  mérite  pas  l'alta- 

6. 


70  REVUE  DE  PARIS. 

chement  sérieux  d'un  galant  homme.  Or  Des  Roches  et  M.  La- 
birinte  n'ont  pas  autre  chose  à  faire  que  de  mépriser  cette 
créature  et  de  rire  de  leur  rivalité. 

MONTM,. 

C'est  juste  j  Sainte-Luce  a  parfaitement  raison. 

LE  DUC  DE  SERDA. 

Il  est  des  femmes  pour  lesquelles  on  ne  se  bat  pas. 

LE  PRI5CE  CASTELLI. 

Ces  femmes-là  ne  nous  quittent  pas,  elles  nous  débarrassent. 

LE  M A JOB. 

Et  c'est  le  dernier  tenant  qui  est  dupe,  comme  dans  l'histoire 
de  Serpentine. 

LORD  FITZ-HERALD. 

Or,  je  trouve  M.  Labirinte  fort  à  plaindre. 
BArDRicouRT ,  rîant. 

C'est  vrai.  Voyons ,  Des  Roches ,  vous  devez  des  remercî- 
raents  à  M.  Labirinte;  je  dirai  même  des  excuses.  Ne  se  dé- 
vouait-il pas  pour  vous  en  vous  enlevant  cette  femme  ?  Allons , 
mon  cher,  les  moyens  ne  sont  rien ,  il  faut  voir  la  fin. 

LE  MARQUIS ,  à  part. 

Oh  !  mon  courage  !  soutiens-moi  jusqu'au  bout!...  On  dirait 
qu'un  nuage  de  sang  me  passe  devant  les  yeux. 

TOUS. 

Parlez ,  parlez,  marquis  !  Le  nom  de  la  femme  ! 


REVUE  DE  PARIS.  71 

LE  MARQUIS,  jouatit  négligemment  avec  son  cure-dent. 

Cette  femme?...  Je  vais  bien  vous  étonner,  ou  peut-être  ne 
pas  vous  étonner  du  tout. 

TOUS, 

Voyons ,  dites  donc ,  marquis  !  Le  nom  !  le  nom  ! 

DES  ROCHES. 

Il  n'oserait  !  Il  m'épouvante  ! 

SERPENTINE. 

Tu  nous  fais  mourir  d'impatience.  Cette  femme,  c'est  une  des 
nôtres? 

LE  Marquis. 

Pas  encore...  mais,  quant  à  présent...  c'est  une  très-grande 
dame. 

serpem-ine. 

Une  femme  mariée?  une  femme  du  monde? 

le  marquis. 

Pardieu!  je  le  crois  bien.  Une  femme  mariée,  une  femme  du 
meilleur  monde;  dix-huit  ans  à  peine,  jolie  comme  un  ange,- 
avec  cela,  audacieuse  et  dissimulée,  fine  et  perfide;  une  perfec- 
tion... diabolique. 

serpentine. 

Et  il  y  a  un  mari  ? 

LE  marquis. 

Certainement ,  il  y  a  un  mari  ;  je  le  connais  beaucoup,  c'est 
un  galant  homme ,  fort  au-dessus  des  petites  misères  de  la  vie 


72  KEVUE  DE  PARIS. 

humaine,  et  qui  serait,  pardieu!  aussi  insouciant  que  moi  des 
légèretés  de  sa  femme.  Du  reste,  homme  d'assez  de  cœur  pour 
qu'on  ne  le  soupçonne  pas  de  faiblesse,  homme  d'assez  d'esprit 
pour  parler  de  sa  mésaventure  comme  d'autre  chose,  sans  fiel  ni 
rancune.  Et  au  fait,  à  sa  place,  moi,  je  dirais:  —  Après  tout, 
cette  chère  enfant  n'est-elle  pas  dans  l'âge  des  amours?  moi 
mari ,  ai-je  le  droit  de  me  plaindre?  raontre-t-elle  quelque 
préférence  pour  ses  amants?  Non  ,  elle  leur  est  aussi  infidèle 
qu'à  moi.  Pauvre  ange,  n'est-ce  pas  de  sa  part  une  attention 
délicate  que  de  mettre  ainsi  mon  amour-propre  à  couvert? 

TOUS. 

Mais  le  nom...  le  nom?.. 

SERPE5Ti:^E. 

Dis  donc  vite ,  marquis ,  tu  nous  fais  languir.  Voyons  le 
nom  de  la  femme... 

LE  MARQUIS. 

Eh  bien  !..  c'est  M""^  la  marquise  de  Beauregard,  née  Dolorès 
Pablo ,  ma  femme  !  {La  plupart  des  convives  se  lèvent  avec 
stupeur.  Le  marquis,  resté  assis,  vide  lentetne7it  son  verre, 
et  s' adressant  à  M.  Florès.)  Oui,  votre  cousine  Dolorila  :  vous 
direz  ça  de  ma  part  à  l'inca,  à  l'excellent  beau-père  Pablo. 
{Regardant  les  convives  d'un  air  surpris.)  Ah  ça  !  qu'avez- 
vous?  quelles  figures  renversées?  Comment,  vous  voilà  tous 
consternés,  parce  que  la  maîtresse...  de  ce  pauvre  Des  Roches 
lui  a  fait  une  infidélité  en  faveur  de  M.  Labirinte  ! 

EWEN  DE  KER-ELLio ,  à  denù-voix  au  marquis. 

Monsieur,  je  suis  votre  témoin,  si  vous  voulez. 

LE  MARQUIS  ,  tOUjOUrS  dSSis. 

Mon  témoin?  D'abord  ,  je  vous  remercie  de  votre  offre,  ba- 
ron ;  mais  pourquoi  faire ,  mon  témoin  ?  je  ne  suis  pour  rien 


REVUE  PE  P\R1S.  73 

là-dedans...  moi  ?  C'est,  à  celle  heure  uue  affaire  à  régler  entre 
notre  Solon  et  Des  Roches  ;  ça  ne  me  regarde  plus...  mes  droits 
sont  subrogés  à  Des  Roches ,  comme  disent  les  procureurs. 
Maintenant  ces  messieurs  connaissent  le  nom  de  la  femme  ; 
c'est  à  eux  de  décider  si  elle  vaut  la  peine  qu'on  se  coupe  la 
gorge  pour  elle.  Quant  à  moi....  si  j'étais  à  la  place  de  Des 
Roches...  ma  foi,  je  me  contenterais  de  casser  quelque  membre 

à  M.  Labirinte.  Mais si  nous  prenions  le  café  ,  et  si  nous 

parlions  d'autre  chose?  Donne-moi  à  boire  de  ta  jolie  main 
blanche,  Serpentine.  J'espère  que  mon  histoire  vaut  bien  celle 
de  la  duchesse  de  Mirepont? 

(En  disant  ces  mots  ,  le  marquis  a  sonné  ;  les  gens  viennent  pour 
servir  le  café ,  l'on  se  lève  de  table  et  l'on  passe  au  salon. 
Cette  scène  a  été  tellement  inattendue,  elle  est  tellement  em- 
barrassante pour  tous  les  spectateurs,  elle  est  si  en  dehors  des 
lieux  communs  et  des  phrases  banales,  que  les  convives,  silen- 
cieux et  consternés,  échangent  à  peine  quelques  paroles.  Le 
marquis  est  de  trop  bon  goût,  il  souffre  trop  lui-même,  malgré 
son  apparente  insouciance,  pour  prolonger  davantage  celte 
situation  embarrassante  pour  tous.) 

lE  MARQUIS ,  avec  noblesse  et  gaieté. 

Ah  ça!  messieurs...  il  est  bien  entendu  que  cette  aventure 
est  trop  originale,  et  que  les  masques  en  sont  trop  connus  pour 
èlre  tenue  secrète;...  ça  va  défrayer  les  causereries  du  monde 
pendant  au  moins  huit  grands  jours.  Je  vous  recommande 
donc  la  plus  extrême  indiscrétion...  Oui ,  sérieusement...  Et  je 
vous  sais  trop  de  mes  amis  pour  avoir  besoin  de  vous  prier  de 
m'avertir,  dans  le  cas  oij  quelqu'un  se  permettrait  d'attaquer, 
sous  quelque  point  de  vue  que  ce  soit,  ou  ma  conduite,  ou  mon 
caractère  en  cette  circonstance...  C'est  pour  cela  qu'encore 
une  fois  je  vous  recommande  la  plus  grande  indiscrétion. 

(Tous  sortent.) 


74  REVUE  DE  PARIS. 

XIV. 

LA  LETTRE. 

En  sortant  du  Rocher  de  Cancale,  le  marquis,  pour  jouer 
jusqu'au  bout  le  rôle  qu'il  s'était  imposé ,  se  fit  voir  à  l'Opéra 
et  chez  trois  ou  quatre  personnes  qui  recevaient  ce  soir-là. 

Nous  le  répétons,  le  colonel  Koller  avait  une  telle  réputation 
de  férocité  ,  sa  mort  vengeait  tant  de  funestes  rencontres  ,  le 
marquis  était  si  généralement  aimé ,  que  personne  n'interpréta 
défavorablement  l'indifférence  qu'il  témoignait  à  la  suite  de  ce 
malheureux  duel. 

M.  de  Beauregard  ne  fut  ni  plus  ni  moins  gai  qu'à  l'ordinaire 
dans  les  réunions  oii  il  se  trouva.  Il  importait  à  sa  vanité  de  pa- 
raître complètement  indifférent  à  la  trahison  de  sa  femme,  et 
de  faire  croire  que  la  scène  du  Rocher  de  Cancale  avait  été 
l'expression  sincère  de  cette  insouciance. 

Vers  une  heure  du  matin,  il  rentra  chez  lui. 

Pour  expliquer  la  violence  du  désespoir  auquel  il  se  livra 
lorsqu'il  fut  seul ,  il  faut  dire  et  la  véritable  cause  de  son  duel 
avec  le  colonel  Koller,  et  comment  le  marquis  avait  surpris  le 
secret  des  coupables  liaisons  de  sa  femme. 

La  veille,  il  avait  reçu  par  la  poste,  et  sous  enveloppe,  plu- 
sieurs lettres  de  Des  Roches  à  M™^  de  Beauregard,  et  un  billet 
de  celle-ci  adressé  le  jour  même  à  M.  Labirinte. 

La  marquise  avait  reproché,  devant  d'autres  domestiques,  de 
graves  infidélités  à  une  de  ses  femmes  ;  celle-ci  s'était  vengée 
de  sa  maîtresse  en  la  trahissant,  M""^  de  Beauregard  ayant  eu 
l'incroyable  imprudence  de  conserver  cette  fille  pour  confi- 
dente, de  la  charger  d'un  nouveau  billet  pour  M.  Labirinte,  et 
de  lui  laisser  la  garde  du  coffret  qui  contenait  les  lettres  du 
capitaine  Des  Roches,  coffret  que  la  marquise  avait  placé 
pour  plus  de  sûreté  chez  sa  femme  de  chambre. 

Cette  découverte  fut  un  coup  de  foudre  pour  le  marquis. 

Après  deux  heures  de  réflexions,  son  parti  fut  pris. 

Le  soir,  il  parut  au  club;  il  semblait  encore  plus  gai  que 
d'habitude.  Il  entra  dans  la  salle  de  billard;  une  partie  était 
engagée. 


REVUE  DE  PARIS.  75 

L'un  des  joueurs  était  le  colonel  KoIIer. 

Nous  l'avons  dit ,  le  marquis,  aussi  brave  que  personne  au 
monde,  avait  plusieurs  fois  très-poliment,  mais  très-fermement 
fait  sentir  au  colonel  que  ses  forfanteries  sanguinaires  étaient 
de  mauvais  goût;  par  caprice  ou  par  considération  pour  un 
homme  qui  avait  fait  vaillamment  ses  preuves,  le  colonel  avait 
toujours  patiemment  enduré  ces  observations  du  marquis. 

Ce  soir-là,  en  visant  une  bille,  le  colonel  dit  à  M.  de  Beaure- 
gard  : 

—  Marquis,  aussi  vrai  que  j'ai  saigné  mon  dernier  poulet,  e^ 
petit  jeune  homme  de  dix-neuf  ans  que  sa  maman  a  iant  pleuré, 
je  ferai  cette  rouge  au  milieu. 

—  Ça  n'est  pas  vrai,  —  dit  M.  de  Beauregard,  et,  au  moment 
où  le  colonel  allait  jouer,  il  lui  poussa  violemment  le  coude 
avec  le  bout  de  sa  canne. 

Le  colonel  se  retourna  furieux  et  les  lèvres  tremblantes  de 
rage  : 

—  Marquis  ,  si  vous  ne  me  donnez  pas  à  l'instant  des  ex- 
plications sur  votre  slupide  plaisanterie,  vous  aurez  affaire  à 
moi  ! 

M.  de  Beauregard  reprit  avec  hauteur  : 

—  Je  ne  plaisante  qu'avec  mes  amis,  monsieur. 

—  Mais  c'est  donc  une  insulte?  —  s'écria  le  colonel. 

—  C'est  une  insulte ,  —  dit  froidement  le  marquis. 

Le  colonel  resta  un  moment  stupéfait  de  cette  audace,  ne 
comprenant  pas  qu'on  osât  ainsi  s'attaquer  à  lui.  Puis  partant 
d'un  éclat  de  rire  féroce  :  —  C'est  dit ,  —  s'écria-t-U  ,  —  je 
vous  mettrai  en  terre  demain  matin  ;  je  suis  insulté,  je  choisis 
le  pistolet,  et  je  tirerai  le  premier,  ça  me  va;  je  n'ai  jamais 
tué  de  marquis. 

Il  n'y  avait  pas  d'accommodement  possible  entre  les  deux 
adversaires;  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  les  conditions  et  le 
lieudu  duel  furent  arrêtés  séance  tenante  :  on  devait  se  ren- 
contrer le  lendemain  matin  près  des  carrières  de  Charenlon. 

Après  s'être  longtemps  promené  dans  sa  chambre  avec  agi- 
tation, le  marquis  avait  ouvert  une  cassette,  il  y  avait  pris  les 
lettres  qu'on  lui  avait  envoyées,  les  avait  mises  sous  une  en- 
veloppe ,  puis ,  s'asseyant  à  son  secrétaire,  il  avait  écrit  en  ces 
termes  à  la  marquise  : 


76  REVUE  DE  PARIS. 

u  Jeudi,  une  heure  du  matîn. 

«  Dolorita  mîa ,  vous  m'avez  trompé  ;  les  lettres  que  vous 
trouverez  sous  celte  enveloppe  ,  qui  renferme  mon  testament , 
vous  prouveront  que  je  sais  tout.  Je  me  bats  demain  malin 
avec  le  colonel  KoUer,  il  tirera  le  premier,  je  l'ai  provoqué 
pour  cela.  Je  ne  vous  ai  point  espionnée,  le  hasard  m'a  tout 
appris. 

»  Une  de  vos  femmes ,  que  vous  avez  maltraitée  sans  doule , 
aura  voulu  se  venger  ;  elle  m'a  adressé  ces  lettres  :  je  vous  les 
renvoie. 

»  Vous  avez  dix-huit  ans  ,  à  peine  ;  vous  êtes  douée  d'une 
physionomie  candide,  d'une  dissimulation  profonde,  d'un  ca- 
raclère  impénétrable  ;  avant  d'avoir  lu  ce  que  j'ai  lu ,  je  vous 
regardais  comme  la  plus  vertueuse  des  femmes.  Je  ne  vous 
fais  pas  de  reproches,  j'ai  mérité  ce  qui  m'arrive. 

«  Voici  l'heure  de  vous  expliquer  le  mystère  de  ma  conduite 
envers  vous. 

»  Devant  mes  amis,  j'affectais  de  vous  parler  de  mes  maî- 
tresses, je  raillais  cruellement  les  maris  assez  ridicules  pour 
être  amoureux  de  leurs  femmes  j  je  vous  reprochais  gaiement 
d'être  indifférente  aux  hommages  dont  on  vous  entourait. 

»  Seul  avec  vous,  je  changeais  de  langage;  je  me  mettais  à 
vos  pieds  que  je  baisais  en  esclave;  seul  avec  vous,  je  poussais 
la  tendresse ,  la  passion  jusqu'à  la  folie  ;  seul  avec  vous,  je  ne 
trouvais  pas  de  paroles  assez  amoureuses  pour  vous  dire  :  Do- 
lorita,  je  t'aime... 

«  Vous  ne  me  demandiez  aucune  explication  sur  mes  maî- 
tresses, votre  charmante  ingénuité  ne  se  démentait  pas,  votre 
caractère  était  d'une  égalité,  d'une  sérénité  parfaites  ;  je  vous 
voyais  enfin  si  gravement  heureuse  de  mon  amour  (votre  figure 
est  à  la  fois  candide  et  sérieuse),  que  je  me  persuadais  (jue 
vous  regardiez  mes  affectations  d'infidélité  comme  des  plaisan- 
teries, ou  bien  qu'ayant  pénétré  les  secrets  motifs  de  ces  appa- 
rences, vous  vous  sentiez  assez  aimée  pour  pardonner  ma  lâche 
et  mauvaise  honte. 

»  Je  me  trompais. 

«  Peut-être  n'avez-vous  seulement  jamais  soupçonné  la  vio- 


i 


KEVUL  DE  PARIS.  77 

ItMice  de  mon  amour  pour  vous,  el  mes  luttes  cruelles  pour  ca- 
cher cet  amour. 

»  Peut-être  avez-vous  cru  que  je  vous  abandonnais  ,  vous... 
vous,  adorable  enfant,  pour  de  misérables  créatures  depuis 
longtemps  flétries. 

»  Peut-être  enfin  n'a vez-vous  jamais  soupçonné  la  vérité? 

»  Oui,  vous  m'aurez  cru  grossièrement  infidèle,  insolemment 
indifférent  j  les  protestations  passionnées  du  tête-à-tête  n'auront 
pas  cicatrisé  les  blessures  douloureuses  de  mon  dédain  appa- 
rent. Cela  est  juste  ,  Dolorès,  je  ne  vous  accuse  pas;  mainte- 
nant, apprenez  la  cause  de  ces  contradictions,  je  ne  veux  pas 
même  que  vous  me  regrettiez. 

»  Je  suis  né  bon  ,  généreux  ,  sensible  ;  et ,  toute  ma  vie ,  j'ai 
lâché  de  paraître  égoïste  ,  insouciant  et  moqueur.  J'ai  feint  le 
vice  comme  tant  d'autres  feignent  la  vertu.  Je  suis  en  cela 
plus  misérable  encore  que  les  hypocrites  en  bien;  ils  recher- 
chent les  applaudissements  des  gens  de  cœur;  je  ne  recherchai 
jamais  que  les  applaudissements  des  gens  corrompus. 

»  Il  serait  trop  long  de  vous  dire  comment,  élevé  par  un 
oncle,  débris  vivant  du  siècle  passé,  un  des  coryphées  de  l'é* 
poque  la  plus  scandaleuse  du  règne  de  Louis  XV,  comment , 
dis-je,  j'appris  presque  en  naissant  à  railler  les  sentiments  les 
plus  purs  ,  à  ne  connaître  d'autres  lois  que  celle  du  plaisir ,  à 
regarder  comme  vulgaires,  bourgeois  et  ridicules,  les  devoirs 
les  plus  sacrés  ;  comment  enfin  je  pris  la  détestable  habitude 
d'affecter  el  d'exagérer  les  vices  que  j'avais  et  surtout  ceux 
que  je  n'avais  pas,  afin  d'égaler,  par  mon  désordre,  par 
l'éclat  de  mes  aventures ,  les  héros  de  la  régence. 

y>  J'ai  le  courage  brutal  qui  consiste  à  jouer  sa  vie  pendant 
dix  minutes  ,  mais  je  suis  le  plus  lâche  des  hommes  lorsqu'il 
s'agit  d'affronter  les  sarcasmes  d'une  centaine  de  sots  débau- 
chés; il  est  vrai  que  je  suis  le  Lucifer  de  ce  monde  infernal;  il 
est  vrai  que  j'ai  été  plus  avant  que  personne  dans  la  théorie 
du  vice,  et  que  j'ai  fait,  par  mes  principes,  pâlir  les  plus 
effrontés. 

»  Cela  est  bien  beau,  n'est-ce  pas,  mon  enfant?  mais  ce 

n'est  rien  encore...  Cent  fois  j'ai  violenté  les  plus  charmants, 

les  plus  doux  penchants.  J'étais  fait  pour  adorer  ce  qui  est  pur 

et  beau,  pour  ressentir  des  joies  ineffables  dans  cette  adora- 

5  7 


7»  REVUE  DE  PARIS. 

tion,  et,  de  gaieté  de  cœur,  et  souvent  avec  répugnance,  je 
me  suis  abandonné  à  ce  qui  était  hideux  et  corrompu. 

»  Je  vous  l'assure,  Dolorès,  celui  qui  emploierait  à  se  per- 
fectionner l'énergique  opiniâlrelé  que  j'ai  mise  à  me  pervertir, 
deviendrait  un  héros.  Mon  cœur  déjouait  presque  toujours  les 
honteuses  combinaisons  de  mon  esprit.  J'élais  allé.en  Amérique 
avec  les  intentions  les  plus  cupides,  les  plus  égoïstes;  je  vou- 
lais épouser  sans  amour  une  fille  douée  de  grands  biens;  qu'ai- 
je  fait?  Je  me  suis  passionnément  épris  de  vous,  et  je  suis 
revenu  moins  riche  qu'avant  mon  départ. 

«  Mais  vous  concevez...  laisser  deviner  au  monde  que  le 
marquis  de  Beauregard  ,  le  marquis  de  Beaurega)  d ,  iugez 
un  peu,  ce  grand,  cet  illustre  roué  ,  avait  fait  une  telle  école  ! 
c'était  impossible;  je  redoublai  donc  de  faste...,  et  l'on  me 
crut  enrichi  par  mon  mariage...,  j'affichai  deux  maîtresses  au 
lieu  d'une...,  et  Ton  crut  ijue  je  vous  dédaignais;  bien  plus,  en 
traitant  ainsi  la  femme  qui,  aux  yeux  du  monde,  avait  augmenté 
ma  fortune,  je  faisais  acte  de  fière  indépendance;  mes  soins 
eussent  été  taxés  de  valelage  intéressé. 

»  «  Et  tout  cela  était  mensonge.  Dolorifa  viia,  vos  grâces 
naïves ,  votre  touchante  ingénuité  ,  avaient  fait  sur  moi  une 
profonde  impression  ;  je  ne  savais,  je  ne  sais  encore  rien  de 
plus  séduisant  que  vous  ;  de  ma  vie  je  n'ai  rien  aimé  autant 
que  vous;  vous  avez  été  la  seule  femme  dont  j'aie  été  profon- 
dément ,  douloureusement  jaloux. 

»  Les  cyniques  et  atroces  plaisanteries  que  je  faisais  à  mes 
amis ,  en  les  engageant  à  s'occuper  de  vous,  me  brûlaient  les 
lèvres. 

c.  Chaque  jour  je  sentais  s'augmenter  ma  passion  pour  vous; 
votre  conduite,  en  apparence,  pleine  de  réserve,  de  froideur 
et  de  dignité,  redoublait  ma  confiance  et  mon  audace. 

n  Oui  ,  je  me  plaisais  A  braver  un  péril  que  je  ne  redoutais 
pas.  J'appelais  insolemment  des  adorateurs  autour  de  vous, 
parce  que  je  vous  croyais  la  plus  vertueuse  des  femmes;  enfin, 
je  semblais  dédaigner  le  précieux  trésor  que  tous  m'enviaient 
et  dont  j'élais  intérieurement  si  fier  et  si  jaloux. 

«  Ainsi  ma  détestable  vanité  de  vices  était  satisfaite,  et  mon 
amour  aveugle  et  confiant  faisait  chaque  jour  de  nouveaux 
progrès. 


REVUE  DE  PAÎIIS.  79 

«  A  celte  heurt*,  pourquoi  vous  menliiais-je ,  Dolorès?  Je 
puis  tout  vous  dire  :  écoutez  donc  le  dernier,  mais  le  plus  beau 
projet  que  j'aie  fait  de  ma  vie. 

»  Vous  me  paraissiez  si  sûrement  éprouvée  par  deux  ans  de 
sévère  constance  ,  vous  me  paraissiez  avoir  si  souverainement 
bravé  les  dangers  donl  je  vous  avais  entourée,  qu'hier,  en  pen- 
sant à  vous,  un  éclair  de  bon  sens  avait  illuminé,  pour  moi, 
tout  un  nouvel  horizon. 

»  Je  m'étais  dit  que  l'âge  arrivait,  que  jusqu'alors  moi  si 
corrompu  ,  moi  si  sceptique  ,  j'avais  absolument  vécu  pour  les 
autres,  en  sacrifiant  mes  véritables  goûts  à  la  plus  détestable 
des  réputations;  au  contraire,  en  abandonnant  ces  vains  plai- 
sirs ,  en  me  retirant  avec  vous  dans  notre  terre,  je  pouvais 
terminer  ma  vie  le  plus  heureusement  du  monde.  La  nuance 
de  froideur  que  parfois  je  remarquais  en  vous  devait  s'effacer, 
selon  moi ,  du  moment  où  ma  vie  entière  vous  serait  consacrée. 
Telles  étaient  mes  intentions,  Dolorès,  lorsque  j'ai  reçu  ces 
lettres...  ces  lettres  ! 

»  Ce  fut  un  moment  terrible  ;  je  vous  dis  vrai.  Le  coup  porta 
d'abord  au  cœur;  ce  fut  un  grand  déchirement,  ce  fut  une 
grande  douleur,  mais  sans  haine ,  mais  sans  colère  contre  vous  ; 
à  cette  souffrance  il  se  mêlait  encore  je  ne  sais  quoi  de  tendre, 
de  compatissant  pour  vous. 

»  J'eusse  été  père,  un  enfant  adoré  eût  levé  la  main  sur 
moi ,  que  je  ne  me  serais  pas  courroucé  ,  n'est-ce  pas  ?  j'aurais 
pleuré.  Eh  bien  !  c'est  ce  que  j'ai  fait;  oui,  Dolorès,  j'ai  pleuré.... 
Moi ,  moi  !...  Comme  vous  allez  rire  avec  Des  Roches  ou  Labi- 
rinle! 

»  Ceci  a  été  mon  premier  mouvement,  toujours  généreux  et 
bon.  La  réflexion,  l'habitude  perverse,  sont  venues  souiller 
cette  noble  douleur  de  Técume  des  plus  basses  colères. 

«  J'ai  frémi  de  rage  en  songeant  que  moi,  vieilli  dans  l'in- 
trigue, moi,  cité  par  mes  succès  et  par  mon  adresse,  j'étais 
joué  par  vous  !  par  un  enfant  !  joué  partout  et  toujours  !  votre 
apparente  naïveté  avait  eu  raison  de  ma  rouerie  intéressée.... 
vous  m'aviez  amené  à  vous  épouser.  Pendant  que  je  me  pava- 
nais de  votre  vertu,  vous  aviez  ourdi  les  trahisons  les  plus 
noires,  les  |)lus  hardies! 

»  Vous ,  Dolorès  !  vous  !...  Et  je  vous  ai  vue  si. souvent  dor- 


8d  REVUE  DE  PAIlIS. 

mil"  du  sommeil  paisible  d'un  enfant;  votre  respiration  était 
douce  et  facile,  pas  un  remords  ne  soulevait  votre  poitrine, 
pas  une  inquiétude  n'agitait  votre  cœur;  une  vierge  de  quinze 
ans,  dormant  sous  Tégide  maternelle  et  rêvant  du  bon  Dieu  et 
âes  anges,  n'aurait  pas  goûté  un  plus  chaste  repos! 

«  El  celle  figure  angélique,  ce  regard  pur,  ce  front  chaste, 
peuvent  cacher  de  telles 

»  Mais  non,  non...  pas  de  reproches,  pas  de  reproches, 
Dolorès ,  un  dernier  mot  ;  sachez  pourquoi  j'ai  provoqué  le 
colonel  Koller. 

»  Un  homme  comme  moi  devait  rire  le  premier  de  votre 
trahison,  el  échapper  au  ridicule  en  la  divulguant;  me  battre 
avec  l'un  ou  l'autre  de  vos  araanls,  c'était  me  faire  bafouer.  Et 
pourtant ,  la  vie  m'est  insupportable  à  cette  heure...  Me 
brûler  la  cervelle  moi-même,  cela  était  inouï,  exorbitant;  je 
crois.  Dieu  me  damne,  qu'on  ne  l'aurait  pas  cru,  lors  même 
que  l'on  m'aurait  vu  le  pistolet  au  poing. 

«  J'ai  donc  voulu  charger  quelqu'un  de  ce  soin  :  voilà  pour- 
quoi j'ai  été  insulter,  ce  soir,  le  colonel  Koller,  avec  qui  je  me 
bats  demain  matin. 

»  Au  point  de  vue  de  ce  que  j'appelle  mes  principesj  cela 
est  bizarre...  je  le  sais;  cela  est  stupide,  je  le  crois  ;  cela  est  de 
la  dernière  inconséquence,  je  l'avoue;  le  marquis  de  Beaure- 
gard  se  tuer  ou  se  faire  tuer,  parce  que  sa  femme  l'a  trompé... 

»  Vous  êtes  bien  jeune,  mon  enfant,  mais  vous  reconnaîtrez 
un  jour  qu'il  n'y  a  souvent  rien  de  plus  logique  que  l'invrai- 
semblance ;  d'ailleurs,  je  me  serais  tué  moi-fnême  que  cela 
aurait  peut-être  mis  sur  la  voie  de  la  vérité ,  et  je  suis  encore 
assez  coquet  pour  craindre  le  ridicule  outre-tovihe. 

«  J'ai,  de  tout  temps,  dit  très-haut  que  le  cynisme  sangui- 
naire du  colonel  me  révoltait  ;  mon  duel  et  ma  mort  s'explique- 
ront très-naturellement  ainsi. 

»  Adieu  donc,  bon  cher  enfant.  Il  me  reste,  je  crois,  cin- 
quante mille  écus  chez  mes  gens  d'affaires  ,  mon  hôtel  à  Paris , 
et  ma  terre,  sur  laquelle  votre  douaire  est  hypothéqué;  cela 
vous  fait  environ  soixante  mille  livres  de  rente.  Croyez-moi  (je 
ne  parle  pas  par  jalousie),  restez  veuve  ;  vos  dix-huit  ans,  votre 
figure  virginale,  votre  ténébreuse  audace,  vous  aideront  à 
vous  divertir  beaucoup. 


REVUE  DE  PARIS.  81 

»  Adieu  !  et  pour  jamais,  adieu!... 
P,  S.  »  Il  est ,  pardieu ,  bizarre  que  je  me  fasse  tuer  pour 
cela.  » 

Cette  lettre  écrite ,  M.  de  Beauregard  l'avait  mise  sous  enve- 
loppe avec  d'autres  papiers,  l'avait  cachetée,  et  écrit  pour 
suscription  :  Ceci  est  mon  testament;  il  sera  remis  à  madame 
de  Beauregard. 

Quelques  autres  dispositions  prises,  le  marquis  s'était  couché 
et  endormi  comme  un  César.  —  A  six  heures ,  ses  témoins 
étaient  venus  l'éveiller.  A  huit  heures ,  la  rencontre  avait  eu 
lieu.  —  Par  un  incroyable  hasard  ,  le  colonel  avait  manqué  le 
marquis ,  et  lui  avait  seulement  enlevé  une  boucle  de  cheveux 
agitée  par  le  vent. 

Par  quel  contraste  étrange  M.  de  Beauregard,  qui  avait  été 
chercher  la  mort,  qui  s'y  était  résolu,  qui  l'attendait  sans 
pâlir,  s'était-il  repris  avec  ardeur  à  la  vie,  ce  premier  péril 
passé  ? 

Fut-ce  instinct  de  conservation,  réflexion  tardive  ou  brusque 
consolation  ?  nous  ne  chercherons  pas  à  expliquer  ce  phéno- 
mène. Toujours  est-il  que  le  marquis ,  après  avoir  essuyé  le 
feu  du  colonel ,  n'eut  pas  un  instant  l'intention  de  tirer  en 
l'air,  ce  qui  assurait  sa  mort,  car  son  adversaire  n'était  pas 
homme  à  le  manquer  deux  fois. 

Pourtant,  lorsque  M.  de  Beauregard  tint  le  colonel  au  bout 
de  son  pistolet,  il  se  sentit  quelques  scrupules,  car  il  était 
l'agresseur  ;  mais  il  réfléchit  très-à  propos  que  ce  féroce  duel- 
liste avait  presque  toujours  provoqué  ses  victimes,  que  ce 
serait  délivrer  la  société  d'un  fléau.  Bref,  il  tira  et  le  tua. 

De  même  que  l'amour  de  la  vie  avait  succédé,  chez  M.  de 
Beauregard  ,  à  la  lésolulion  de  mourir,  de  même  la  manière  de 
juger  la  conduite  de  sa  femme  se  modifia  aussi.  Son  ressenti- 
ment n'en  fut  pas  moins  profondément  amer,  mais  son  infer- 
nale affectation  de  cynisme,  un  moment  comprimée,  revint 
d'autant  plus  impérieuse  qu'il  n'avait  plus  de  ménagements  à 
garder  avec  une  femme  coupable. 

Une  nouvelle  appréhension  vint  renforcer  la  résolution  de 
M.  de  Beauregard  j  les  maris  sont  toujours  les  derniers  instruits 
de  leurs  infortunes;  il  avait  peut-être  été  le  seul  à  ignorer  la 

7. 


89  REVUE  DE  PARIS. 

conduite  audacieuse  de  la  marquise?  Peul-êlre  il  était,  depuis 
longtemps  ,  la  risée  du  monde  ? 

A  celle  pensée,  le  marquis  bondit  de  rage.  Il  eut  de  san- 
glantes visions,  mais  la  réflexion  calma  cette  fureur;  il  s'ar- 
rêta au  projet  que  nous  lui  avons  vu  mettre  à  exécution  au 
dîner  du  Rocher  de  Cancale ,  projet  qui  lui  semblait  sauver 
les  apparences  du  ridicule,  et  mettre  les  rieurs  de  son  côté, 
dans  le  cas  où  la  conduite  scandaleuse  de  la  marquise  serait 
connue. 

Souffrant  comme  il  souffrait ,  car,  la  fièvre  du  duel  passée, 
la  préoccupation  de  la  mort  éloignée ,  il  n'en  ressentait  que 
plus  vivement  celte  profonde  et  secrète  blessure;  souffrant 
comme  il  souffrait ,  disons-nous  ,  et  dans  son  amour  et  dans  sa 
confiance  ,  ne  lui  avait-il  pas  fallu  un  terrible  et  malheureux 
courage,  un  puissant  empire  sur  lui-même,  pour  stoïquement 
dissimuler  sa  douleur ,  ainsi  que  nous  Pavons  vu  le  faire  ? 

Maintenant  que  Ton  sait  tout  ce  qu'avait  coulé  à  M.  de  Beau- 
regard  son  apparente  indifférence,  on  comprendra,  nous  le 
répétons,  la  violence  de  son  désespoir  lorsqu'après  cette  terri- 
ble soirée ,  il  se  retrouva  seul  chez  lui,  en  face  delà  réalité  de 
sa  position. 

I 
XV. 

l'entrevue. 

On  peut  juger,  d'après  la  lettre  que  le  marquis  de  Beaure- 
gard  avait  écrite  à  sa  femme,  de  la  pénible  contrainte  qu'il 
s'était  imposée,  et  de  la  douleur  profonde  que  cachait  son  ap- 
parente insouciance. 

II  faut  tout  dire. 

Sans  doule  Taffectation  d'indifférence  de  M.  de  Beauregard, 
au  sujet  de  la  trahison  de  la  marquise,  semble  cynique  et 
odieuse.  Pourtant  ce  n'était  pas  absolument  par  forfanterie  de 
vice  ,  par  mépris  des  usages ,  qu'il  avait  agi  de  la  sorte  ;  il  sa- 
vait qu'après  un  tel  éclat  sa  femme  serait  presque  dans  Pim- 
possibilité  de  reparaître  dans  le  monde;  et  la  jalousie,  nous 
n'osons  dire  l'amour  du  marquis ,  s'en  applaudissait. 


REVUE  DE  PARIS.  83 

Si  coupable  que  fût  Dolorès ,  M.  de  Beauregard  l'aimait  en- 
core; il  se  persuadait,  autant  par  indulgence  que  par  orgueil 
que  son  dédain  ,  que  son  mauvais  exemple  ,  avaient  seuls  causé 
les  égarements  de  la  marquise;  il  espérait  que  désormais, 
obligée  de  vivre  dans  la  retraite,  elle  lâcherait,  à  force  de  dé- 
vouement et  de  tendresse,  de  faire  oublier  ses  torts,  et  qu'un 
généreux  pardon  la  ramènerait  peut-être  tout  à  fait  au  bien. 

Et  puis  enfin  ,  ainsi  qu'il  l'avait  écrit  à  la  marquise,  M.  de 
Beauregard,  pour  la  première  fois  de  sa  vie,  avait  ressenti  le 
vague  besoin  d'une  existence  calme  et  retirée,  singulière  ironie 
du  destin  ,  qui  lui  envoyait  ces  salutaires  pensées  au  moment 
oïl  l'indigne  conduite  de  M™^  de  Beauregard  rendait  ces  vœux 
presque  impossibles. 

Le  marquis  ne  savait  s'il  devait  faire  lire  à  Dolorès  la  lettre 
qu'il  lui  avait  écrite  la  veille ,  alors  qu'il  se  croyait  sur  le  point 
d'être  tué  par  le  colonel  Koller.  Peut-être,  en  apprenant  com- 
bien elle  avait  été  aimée,  la  jeune  femme  ressentirait-elle  des 
remords  plus  douloureux  ,  un  repentir  plus  profond.  D'un 
autre  côté,  devait-il  lui  laisser  connaître  tout  l'empire  qu'elle 
avait  eu  sur  lui ,  alors  qu'elle  venait  de  se  conduire  si  indigne- 
ment? 

Dans  cette  incertitude ,  le  marquis  aima  mieux  s'abstenir 
jusqu'à  ce  qu'il  eût  vu  comment  M°»e  de  Beauregard  suppor- 
terait la  terrible  révélation  qu'il  allait  lui  faire;  car,  nous 
l'avons  dit ,  elle  ignorait  encore  la  trahison  de  sa  femme  de 
chambre. 

Malgré  son  habitude  du  monde ,  malgré  sa  connaissance  des 
femmes,  M.  de  Beauregard  ne  savait  à  quoi  attribuer  les  cou- 
pables faiblesses  de  la  marquise;  elle  était  si  jeune,  elle  avait 
une  physionomie  si  candide,  elle  lui  avait  toujours  semblé  si 
sérieuse,  si  chaste ,  qu'il  ne  pouvait  croire  que  toutes  ces  appa- 
rences fussent  absolument  mensongères,  et  qu'à  cet  âge  ou 
pût  être  doué  d'une  si  profonde  dissimulation. 

Disons  aussi  que  (à  son  insu  peut-être)  l'orgueil  du  marquis 
se  révoltait  à  la  pensée  d'être  trompé  comme  le  plus  vulgaire 
des  maris.  Il  cherchait  des  causes  singulières,  mystérieuses,  à 
la  conduite  de  sa  femme,  conduite  qui  résultait  dune  dépra- 
vation naturelle.  Décidé  à  ne  prendre  une  résolution  définitive 
qu'après  l'explication  qu'il  allait  avoir  avec  sa  femme,  il  era- 


84  REVUE  DE  PARIS. 

porta  les  lettres  du  capitaine  Des  Roches  et  de  M.  Labirinte,  et 
se  rendit  chez  la  marquise,  au  risque  d'interrompre  son  som- 
meil par  cette  foudroyante  révélation. 

L'appartement  du  marquis  était  par  convenance  fort  éloigné 
de  celui  de  sa  femme.  Elle  occupait  l'aile  gauche  de  l'hôtel 
dont  lui  occupait  l'aile  droite.  Plusieurs  grands  salons  sépa- 
raient ces  deux  corps  de  logis.  La  lune  jetait  une  clarté  bril- 
lante dans  les  pièces  immenses  que  M.  de  Beauregard  traversa 
pour  arriver  à  l'appartement  de  sa  femme.  Il  y  entra  si  dou- 
cement, que  Dolorès.  plongée  dans  son  premier  sommeil,  ne 
l'entendit  pas  ;  un  moment  il  la  contempla  en  silence  à  la  pâle 
lueur  d'une  lampe  d'albâtre  suspendue  au  plafond. 

Les  rideaux  du  lit  et  la  tenture  de  celle  chambre  étaient  de 
mousseline  blanche  doublée  de  soie  cerise.  Les  meubles  de 
citronnier,  recouverts  de  satin  blanc  semé  de  bouquets  de 
roses,  et  délicatement  ornés  d'ivoires  sculptés  du  plus  beau 
travail,  étaient  en  harmonie  avec  ces  draperies  diaphanes  cou- 
leur de  neige  rosée. 

La  marquise  endormie  disparaissait  à  demi  au  milieu  de 
flots  de  batiste  et  de  dentelles  qui  bouillonnaient  autour  de 
ses  oreillers  ;  sous  un  couvre-pied  de  soie  et  d'édredon,  garni 
du  plus  beau  point  d'Angleterre,  se  dessinait  vaguement  la 
pose  gracieuse  et  nonchalante  de  Dolorès  ;  une  de  ses  man- 
ches à  demi  relevée  laissait  voir  un  bras  rond ,  ferme  et  blanc, 
sur  lequel  reposait  sa  jolie  tête  virginale;  ses  bandeaux  de 
cheveux  noirs  apparaissaient  à  travers  la  valencienne  de  son 
ravissant  petit  bonnet  à  la  baigneuse  ;  sa  bouche  humide,  ver- 
meille, à  demi  ouverte,  laissait  échapper  un  souffle  frais  et 
léger  ;  la  douce  chaleur  du  sommeil  colorait  d'un  vif  incarnat 
ses  joues  à  fossettes. 

Jamais  la  délicieuse  fantaisie  de  Greuze  ne  créa  des  traits 
plus  tins  ,  plus  charmants,  une  physionomie  plus  coquettement 
naïve;  jamais  l'ivoire,  le  carmin  et  l'outre-mer  de  sa  divine 
palette  ne  se  fondirent  en  un  teint  plus  transparent,  plus  pur 
et  plus  délicatement  nuancé  de  demi-teintes  azurées. 

La  marquis  s'approcha  du  lit  à  pas  lents,  la  tète  baissée  sur 
sa  poitrine  ;  il  regarda  longtemps  sa  femme  avec  une  expres- 
sion de  douleur,  de  colère  et  d'amour  :  un  rire  amer  affleura 
ses  lèvres,  il  dit  d'une  voix  sourde  : 


REVUE  DE  PARIS.  85 

—  Avec  une  physionomie  si  candide,  qui  croirait  pourtant?... 
Dolorès  fit  un  léger  mouvement,  déplia  son  bras  gauche  sur 

lequel  reposait  sa  tête,  et  poussa  un  léger  cri  de  surprise  à  la 
vue  de  son  mari. 

Le  marquis  attachait  sur  elle  un  coup  d'œil  fixe,  presque 
menaçant. 

—  Quelle  heure  est-il  donc  ?  Que  voulez -vous  ,  mon  ami?  •— 
dit  la  marquise  en  se  mettant  sur  son  séant. 

M.  de  Beauregard  posa  son  flambeau  sur  un  guéridon, 
remit  les  lettres  qu'il  avait  apportées  à  sa  femme,  puis  il  at- 
tendit en  silence  le  premier  mot,  le  premier  geste,  le  premier 
cri  de  Dolorès. 

La  marquise,  d'abord  étonnée,  prit  les  lettres,  les  reconnut, 
et  parut  les  froisser  dans  ses  mains  cachées  sous  un  des  plis 
du  couvre-pied. 

Elle  ne  pâlit  pas ,  ses  traits  demeurèrent  impassibles. 

M.  de  Beauregard  lui  dit  enfin  d'une  voix  profondément 
émue  : 

— -  Eh  bien  !  Dolorès  ? 

La  marquise  resta  muette,  la  tête  toujours  baissée,  les  mains 
toujours  cachées. 

M.  de  Beauregard ,  attribuant  le  silence  de  sa  femme  à  la 
confusion,  s'approcha  d'elle,  et  reprit  avec  plus  d'amertume 
et  de  chagrin  que  de  colère  : 

—  Vous  me  trompiez,  Dolorès  !  C'était  bien  mal. 
Dolorès  ne  répondit  rien. 

Impatienté  de  ce  silence  obstiné,  le  marquis  lui  prit  la  main 
en  s'écriant  : 

—  Au  moins ,  parlez-moi! 

En  attirant  à  lui  les  mains  de  sa  femme,  M.  de  Beauregard 
fit  tomber  sur  le  tapis  une  foule  de  petits  morceaux  de  papiers. 

La  marquise  avait  d'abord  songé  à  lacérer  sournoisement  les 
lettres  qui  l'accusaient. 

M.  de  Beauregard  resta  confondu  de  cette  froide  audace  j  il 
s'attendait  à  des  pleurs,  à  des  regrets,  à  des  protestations  de 
repentir.  Il  trouvait  une  femme  imperturbable  qui  ne  songeait 
qu'à  faire  disparaître  les  preuves  de  sa  faute.  Cet  accueil  si 
différent  de  celui  qu'il  attendait  bouleversa  toutes  ses  idées. 
Indigné,  il  s'écria  : 


86  REVUE  DE  PARIS. 

—  Voilà  qui  est  infâme  !  Oserez-voiis  ,  madame ,  nier  ces 
lettres  maintenant  déchirées?  Croyez-vous  que  je  n'ai  pas 
d'autres  preuves  de  votre  trahison? 

Dolorès  ne  répondit  rien. 

—  Mais,  madame,  —  dit  le  marquis  en  frappant  du  pied 
avec  colère ,  — voulez-vous  donc  me  mettre  hors  de  moi? 
Comment  !  pas  un  mot!  pas  un  mol  ! 

—  Je  n'ai  rien  à  vous  dire,  monsieur, —- reprit  Dolorès 
d'un  ton  parfaitement  calme. 

—  Et  ces  lettres ,  madame  ,  ces  lettres  ? 
Même  silence  de  la  part  de  la  marquise. 

M.  de  Beauregard  conlinua  en  tâchant  de  se  contraindre  : 

—  Tout  à  Theure  ,  madame  ,  je  pouvais  attribuer  votre  mu- 
tisme à  la  honte,  à  rabattement:  mais,  puisque  vous  avez 
conservé  assez  de  présence  d'esprit  pour  mettre  ces  lettres  en 
morceaux ,  ne  jouez  donc  plus  la  confusion,  je  ne  suis  pas 
votre  dupe.  Après  une  conduite  telle  que  la  vôtre,  j'ai,  je  crois, 
madame,  le  droit  d'attendre  de  vous  quelques  paroles  de  re- 
pentir. 

Dolorès  resta  muette. 

Pour  la  première  fois  de  sa  vie  le  marquis,  exaspéré,  fut 
sur  le  point  de  se  livrer  à  un  acte  de  brutalité  envers  une 
femme;  il  ferma  les  poings  avec  rage  ;  mais,  rougissant  de 
son  emportement,  il  s'éloigna  brusquement  du  lit  de  sa  femme, 
et  se  laissa  tomber  sur  un  canapé  en  cachant  sa  figure  dans 
ses  mains. 

Sans  que  son  mari  s'en  aperçût  et  avec  une  prestesse  mer- 
veilleuse, la  marquise  revêtit  une  robe  de  chambre  placée  sur 
un  fauteuil  à  côté  de  son  lit,  mit  ses  pied  nus  dans  des  pantou- 
fles, approcha  une  chaise  de  la  cheminée  et  ranima  le  feu. 

A  ce  bruit,  le  marquis  se  retourna,  il  vit  sa  femme  assise. 
Elle  avait  ôté  son  bonnet,  et  du  plat  de  sa  petite  main  blanche 
elle  lissait  les  noirs  bandeaux  de  ses  cheveux,  le  front  toujours 
impassible,  le  regard  toujours  impénétrable. 

M.  de  Beauregard,  vaincu  ,  dominé  par  ce  sang-froid  dia- 
bolique, prit  un  fauteuil,  l'approcha  de  la  cheminée,  affecta 
un  calme  qu'il  était  bien  loin  de  ressentir,  et  dit  à  Dolorès  : 

—  Pardieu,  madame,  je  m'aperçois  que  vous  n'aimez  guère 
les  explications  conjugales.  Votre  silence  est  très-signiticalif. 


REVUE  DE  PARIS.  87 

A  solte  question  pas  de 'réponse....  Je  comprends!  J'ai  les 
preuves  de  votre  double  infidélité.  Je  vous  les  montre,  espérant 
au  moins  de  vous  quelques  paroles  de  repentir  ;...  rien...  Votre 
physionomie  est  restée  de  marbre  ;  vous  êtes  jugée.  Sur  cent 
femmes  réveillées  en  sursaut  par  un  mari,  dans  une  circon- 
stance pareille,  il  n'en  est  pas  une  qui  n'eût  au  moins  témoigné 
de  rémolion  ,  de  l'épouvante.  Vous  êtes  restée  imperturbable. 
Et  vous  n'avez  pas  dix-huit  ans,  madame  !  Allons,  cela  pro- 
met. Mais  il  ne  s'agit  pas  de  reproches.  Puis-je ,  sans  trop 
d'indiscrétion,  madame,  savoir  vos  intentions  pour  l'avenir? 

—  Je  ne  vous  comprends  pas  bien,  monsieur. 

—  Je  vous  demande,  madame,  si  vous  croyez  que  désor- 
mais nous  puissions  vivre  dans  les  mêmes  rapports  que  par  le 
passé? 

—  Jugez-en ,  monsieur. 

—  Ainsi,  —  s'écria  le  marquis  avec  un  sourire  de  persiflage 
amer,  —vous  daignerez  me  faire  la  grâce  de  rester  en  bons 
termes  avec  moi? 

—  Si  vous  le  désirez,  monsieur. 

—  Et  si  je  ne  le  désire  pas,  madame!  —  s'écria  le  marquis 
courroucé,  —  et  si  je  chasse  de  ma  maison  une  femme  cou- 
pable? 

—  J'en  sortirai ,  monsieur,  —  dit  Dolorès  en  boutonnant 
tranquillement  les  manchettes  de  sa  robe  de  chambre. 

M.  de  Beauregard  se  leva  brusquement  ;  il  était  hors  de  lui. 
Après  avoir  marché  quehjue  temps,  il  vint  se  rasseoir. 

—  Et  dans  le  cas,  madame,  où,  poussant  la  générosité 
jusqu'ù  la  faiblesse,  je  serais  assez  lâche  pour  vous  pardonner, 
pourrais-ie  compter  qu'à  l'avenir  votre  conduite  serait  digne 
de  ma  clémence? 

—  Je  l'ignore,  monsieur. 

—  Comment  !  madame,  en  admettant  que  j'oublie  le  passé  , 
vous  ne  me  garantissez  pas  même  l'avenir? 

—  Je  ne  prévois  pas  les  événements,  monsieur. 

—  Voilà  de  la  franchise  ,  au  moins  ;  je  vous  en  rends  raille 
grâces,  madame;  je  suis  trop  heureux  que  vous  daigniez  au 
moins  me  laisser  l'incertitude.  Et  vous  croyez  que  je  me  con- 
tenterai de  cela? 

—  Voue  seul  savez  cela ,  monsieur. 


88  REVUE  DE  PARIS. 

—  Voilà,  pardieu!  madame,  des  réponses  d'iîne  candeur 
angéliquej  je  suis  seulement  très-étonné  que  vous  ne  me  rap- 
peliez pas  mes  amours  scandaleux ,  le  cynisme  avec  lequel 
j'aflBchais  mes  maîtresses,  les  mauvais  conseils  que  je  vous 
donnais  en  vous  encourageant  à  la  coquetterie;  ce  sont  pour- 
tant de  belles  et  foudroyantes  réponses  à  faire  à  mes  reproches, 
madame.  De  grâce,  pourquoi  ne  me  les  adressez-vous  pas? 
Oh  !  d'honneur ,  marquise ,  vous  me  ménagez ,  —  ajouta  M.  de 
Beauregard  avec  ironie. 

—  Vous  avez  agi ,  monsieur ,  comme  il  vous  a  plu. 

—  Mais  avouez  au  moins  que  je  vous  ai  froissée,  que  je  vous 
ai  blessée,  que  je  vous  ai  humiliée  ;  ainsi ,  votre  infidélilé  aura 
l'excuse  du  dépit ,  de  la  vengeance. 

—  Je  n'ai  jamais  ressenti  de  dépit. 

—  Jamais ,  madame? 

—  Jamais ,  monsieur. 

Et  Dolorès  boutonna  son  autre  manchette. 
Le  marquis  était  outré. 

—  Ainsi  .  madame,  ma  conduite  n'a  en  rien  influencé,  dé- 
cidé la  vôIre  ? 

—  En  rien  ,  monsieur. 

—  Ainsi ,  madame ,  c'est  de  gaieté  de  cœur,  c'est  par  cor- 
ruption ,  que  vous  vous  êtes  ainsi  dégradée? 

—  Je  n'excuserai  pas  mes  torts  par  un  mensonge ,  monsieur. 

—  Pardieu  !  madame,  vous  choisissez  là  une  jolie  occasion 
d'honorer  la  vérité! 

—  Vous  m'interrogez  .  je  vous  réponds,  monsieur. 

—  Ainsi  j'aurais  été  pour  vous  en  public  ce  que  j'étais  pour 
vous  dans  notre  intimité,  c'est-à-dire  le  plus  empressé  des 
amants,  je  n'aurais  pas  feint  aux  yeux  de  tous  mon  indiffé- 
rence pour  vous  ,  que  vous  m'eussiez  trompé  de  même? 

—  Je  l'ignore ,  monsieur  ;  le  passé  qui  n'a  pas  été  m'est 
aussi  inconnu  que  l'avenir. 

—  Très-bien  ,  madame  j  vous  vous  exprimez  d'une  façon 
nette  et  brève;  avec  vous  on  va  droit  au  fait.  Soit.  Eh  bien! 
pour  parler  net ,  je  commence  par  vous  défendre  de  recevoir 
chez  vous  M.  Des  Roches  ou  M.  Labirinte. 

—  C'est  votre  droit,  monsieur. 

—  Dans  huit  jours,  vous  partirez  pour  ma  terre  du  Dauphiné. 


REVUE  DE  PARIS.  89 

La  maïqiiis  altendit  avec  anxiété  la  réponse  de  sa  femme. 

—  Je  désire  ,  monsieur  ,  rester  à  Paris  cet  hiver. 

—  El  moi ,  je  ne  le  veux  pas,  madame  ;  vous  m'accompagne- 
rez en  DaujiJiiné. 

— -  Si  j'y  suis  obligée  ,  j'obéirai ,  monsieur. 

—  Et  ce  sera  sans  doute  pour  vous  y  montrer  aussi  avenante 
que  vous  l'êtes  à  cette  heure? 

—  Oui,  monsieur. 

—  Et  vous  espérez  ainsi  me  lasser  et  me  forcer  de  revenir  à 
Paris  ? 

—  Je  l'espère,  monsieur. 

—  Et  si  je  ne  me  lasse  pas ,  madame  ? 

—  Vous  vous  lasserez  ,  monsieur. 

Ces  derniers  mots  furent  dits  d'un  ton  si  ferme ,  si  dur ,  que 
le  marquis  tressaillit.  Le  flegme  audacieux  de  celle  femme  le 
confondait.  Jusqu'alors  il  l'avait  trouvée  soumise  ,  froide,  ré- 
servée, silencieuse,  mais  il  ne  l'aurait  jamais  supposée  ca- 
pable de  celte  résolution.  Sa  colère,  tour  à  tour  contenue  et 
excitée,  ne  put  se  contraindre  plus  longtemps;  il  se  leva  et 
s'écria  : 

—  Je  suis ,  pardieu  !  bien  sot  de  m'occuper  ainsi  de  ce  qui 
vous  convient  ou  non,  madame,  et  de  vous  considérer  encore 
comme  ma  femme,  après  la  façon  dont  je  vous  ai  traitée  ce 
soir.  Oui,  madame,  ce  soir,  au  Rocher  de  Cancale ,  à  un 
dîner  de  garçons,  j'ai  mis  en  présence  vos  deux  amants ,  j'ai 
fait  lire  à  Des  Roches  votre  dernier  billet  à  M.  Labirinte .  je 
les  ai  raillés,  je  les  ai  mis  aux  prises,  et  j'ai  fini  par  dire  à  mes 
amis,  qui  demain  le  rediront  à  tout  Paris,  que  la  méprisable 
héroïne  de  celte  aventure  était  ma  femme.  Et  voilà  comme  je 
me  venge,  et  voilà  comme  des  gens  de  ma  sorte  traitent  les 
femmes  qui  les  trompent. 

—  Vous  avez  fait  cela,  monsieur  ?  dit  la  marquise  sans  lever 
les  yeux. 

—  Oui,  madame.  Oh  !  je  ne  suis  pas,  moi,  de  ces  sols  maris 
qui  s'éplorent  et  qui  prennent  au  tragique  de  tels  accidents. 
Vous  auriez  peut-être  voulu  me  voir  triste  et  abattu  ? 

—  Chacun  fait  de  son  honneur  ce  qui  lui  convient,  monsieur. 

—  Et  le  monde,  madame,  comment  croyez-vous  qu'il  vous 
accueille  désormais? 

o  s 


90  REVUE  DE  PARIS. 

—  Le  monde  fera  comme  vous ,  monsieur  j  séparez-vous  de 
moi,  le  monde  se  séparera  de  moi. 

—  Ainsi,  vous  ne  m'avez  jamais  aimé?  jamais  !  — s'écria 
douloureusement  le  marquis  ,  arrivant  sans  transition  à  cette 
question. 

Dolorès  resta  muette. 

—  Et  pourquoi  m'avez-vous  épousé ,  alors,  madame? 

—  Le  désir  d'aller  à  Paris  et  de  vivre  dans  le  grand  monde 
m'a  fait  oublier  la  disproportion  d'âge  qui  existait  entre  nous, 
monsieur. 

Jamais  M.  de  Beauregard  n'avait  songé  qu'il  avait  vingt-cinq 
ans  de  plus  que  sa  femme;  Thabitude  des  succès,  les  avantages 
qu'il  réunissait  d'ailleurs,  ne  lui  avaient,  pour  ainsi  dire,  ja- 
mais permis  de  s'apercevoir  qu'il  avançait  en  âge.  et  qu'il  at- 
teindrait la  vieillesse  lorsque  Doloiès  entrerait  dans  le  prin- 
temps de  la  vie...  Révélation  d'autant  plus  terrible  pour  un 
homme  du  caractère  de  M.  de  Beauregard,  qu'elle  lui  était  faite 
par  sa  femme,  qui  venait  de  le  blesser  si  cruellement  dans  sa 
jalousie ,  dans  son  amour  et  dans  son  orgueil. 

Rien  de  plus  commun  chez  les  gens  de  plaisir  que  cet  oubli 
de  la  proportion  des  âges.  Un  homme  de  quarante  ans  suppose 
à  peine  qu'une  femme  de  vingt  ans  puisse  le  trouver  |)îus  que 
mûr.  Mais  qu'une  circonstance  imprévue,  brutale,  le  force  de 
compter  avec  lui-même,  c'est  avec  autant  d'envie  que  d'amer- 
tume qu'il  regrette  la  jeunesse,  la  jeunesse,  avantage  inap- 
préciable dont  chaque  jour  l'éloigné  de  plus  en  plus. 

Les  réponses  sèches  et  dures  de  Dolorès  renversaient  toutes 
les  prévisions  du  marquis  et  le  jetaient  dans  une  voie  inextri- 
cable. 

Devait-il  faire  un  éclat  sérieux,  après  avoir  affiché  tant  d'in- 
souciance? devait-il  continuer  de  jouer  le  même  rôle?  devait-il 
contraindre  sa  femme  à  abandonner  le  monde,  dans  l'espoir 
que  la  solitude  et  que  ses  soins  la  ramèneraient  à  des  sentiments 
meilleurs?  devait-il  enfin  se  séparer  complètement  de  la  mar- 
quise et  la  renvoyer  à  ses  parents? 

Cette  dernière  résolution  eùi  été  la  plus  sage,  la  plus  digne, 
mais  elle  blessait  le  misérable  amour-propre  de  M.  Beaure- 
gard ,  qui  tenait  à  passer  pour  un  mari  peu  vulgaire  j  d'ailleurs 


REVUE  DE  PARIS.  91 

il  lui  aurait  ainsi  fallu  renoncer  à  Dolorès ,  qu'il  aimait  encore 
malgré  lui. 

Il  était  sous  le  coup  de  pensées  trop  amères  et  trop  poi- 
gnantes pour  prendre  en  ce  moment  une  détermination  déci- 
cisive. 

Après  un  nouveau  silence  ,  il  se  leva  et  dit  à  la  marquise  : 

—  Demain  ,  madame  ,  vous  saurez  mes  dernières  intentions. 
Je  veux  croire  que  vous  vous  y  conformerez. 

—  J'attendrai  vos  ordres,  monsieur,  —  dit  Dolorès. 
Le  marquis  regagna  son  appartement. 


XVI. 


LA.  RESSEMBLANCE. 

Ewen  de  Ker-Ellio  avait  ressenti  une  impression  douloureuse 
à  la  suite  de  la  scène  du  Rocher  de  Cancale,  et  sa  répugnance 
pour  la  vie  de  Paris  s'en  était  encore  augmentée.  Chaque  soir, 
en  rentrant  dans  son  bruyant  hôtel  garni  de  la  rue  Montmar- 
tre, il  regrettait  son  paisible  manoir  de  Treif-Harllog ,  qu'il 
aurait  eu  bien  vite  regagné,  sans  l'invitation  à  dîner  de 
M.  Achille  Dunoyer  et  sans  quelques  formalités  relatives  au 
placement  de  ses  fonds  chez  ce  banquier. 

En  félicitant  sincèrement  Ewen  de  sa  guérison  et  de  ses  pro- 
jets de  mariage  avec  quelque  bonne  héritière  bretonne,  le  bon 
abbé  de  Kérouëlian  lui  annonç-iit  qu'il  avait  fait  quelques  ou- 
vertures aux  parents  de  M'i^  Yvonne  de  Kergalek;  on  atten- 
dait le  retour  du  jeune  baron  pour  donner  suite  à  ces  prélimi- 
naires. 

Ewen  s'ennuyait  fort  à  Paris,  mais  il  s'api)laudi8sait  de  plus 
en  plus  d'y  être  venu  ;  grâce  à  ce  voyage ,  il  s'était  arraché  à 
ses  folles  rêveries,  il  était  rentré  dans  une  voie  sage  et  raison- 
nable. 

On  n'a  pas  oublié  que  le  baron  devait  dîner  avec  son  cousin 
chez  M.  Achille  Dunoyer,  huit  ou  dix  jours  après  la  scène  du 
Rocher  de  Cancale.  M.  de  Montai  ayant  averti  Ewen  ({u'il  ne 


92  REVUE  DE  PARIS. 

pourrait  aller  le  prendre,  celui-ci  se  rendit  seul  chez  le  ban» 
quier. 

Dans  sa  crainte  un  peu  provinciale  d'arriver  trop  tard,  M.  de 
Ker-Ellio  arriva  beaucoup  trop  tôt. 

Un  domeslique,  qui  avait  ôté  une  livrée  ridiculement  galon- 
née pour  mettre  le  couvert  plus  à  son  aise,  introduisit  le  baron 
dans  le  salon,  en  le  priant  d'attendre  M™*  Héloïse  Dunoyer,  et 
en  murmurant  fort  iraperlinemment  :  —  Que  sans  doute  la 
montre  de  monsieur  avançait,  qu'il  s'était  levé  sans  doute  de 
bon  matin,  qu'on  n'arrivait  jamais  de  si  bonne  heure ,  etc.,  etc. 
—  Ce  disant,  il  alla  chercher  un  bâton  armé  d'une  petite  bougie 
et  commença  d'allumer  les  lustres  et  les  candélabres. 

Ewen  resta  seul. 

Pour  faire  comprendre  la  scène  qui  va  suivre  ,  il  est  néces- 
saire d'entrer  dans  quelques  détails  sur  la  disposition  de  l'ap- 
partement où  elle  va  se  passer. 

En  face  de  la  cheminée,  surmontée  d'une  glace,  s'ouvrait  la 
porte  de  la  bibliothèque  de  M.  Dunoyer.  Cette  pièce,  seulement 
éclairée  par  une  lampe  à  abat-jour,  était  assez  obscure  ;  le  sa- 
lon resplendissait  de  clarté. 

Ewen  ,  debout  devant  la  cheminée,  tournait  le  dos  à  la  porte 
de  la  bibliothèque,  et  regardait  machinalement  dans  la  glace. 
Quelle  fut  sa  stupeur  !  Il  y  vit  tout  à  coup  apparaître  une  figure 
absolument  semblable  à  celle  que  représentait  le  portrait  mys- 
térieux de  Treff-Harllog  ! 

Comme  dans  ce  fatal  portrait,  le  visage,  d'une  blancheur 
de  marbre,  se  détachait  éclatant  et  lumineux  sur  un  fond  Irès- 
sombre. 

Comme  dans  ce  fatal  portrait ,  la  figure  était  d'un  ovale  par- 
fait, le  nez  fin  et  droit,  les  yeux  noirs,  grands  et  surmontés  de 
longs  sourcils  hardiment  accusés. 

Jamais  ressemblance  n'avait  été  plus  frappante. 

On  comprend  ce  prodige. 

Thérèse  s'était  rendue  dans  le  salon  par  la  bibliothèque  ; 
l'épaisseur  des  tapis  avait  amorti  le  bruit  de  ses  pas  ;  à  l'aspect 
d'un  étranger,  elle  s'était  un  moment  arrêtée  dans  la  pénombre 
formée  par  la  baie  de  la  porte,  et  l'image  de  la  jeune  fille 
s'était  réfléchie  dans  la  glace. 

Ewen  pâlit ,  un  instant  son  cœur  cessa  de  battre  ;  il  se  crut 


REVUE  DE  PARIS.  93 

le  jouet  d'une  illusion  ;  les  yeux  ardemment  fixés  sur  cette  ap- 
parition, il  retenait  sa  respiration. 

Bientôt  l'image  devint  moins  distincte,  s'effaça  peu  à  peu  et 
disparut. 

Autre  mystère  facile  à  expliquer. 

Thérèse,  intimidée,  s'était  retirée  à  reculons  sur  la  pointe  du 
pied. 

Ewen  ,  songeant  enfin  que  la  personne  dont  il  voyait  la 
figure  dans  la  glace  devait  être  derrière  lui ,  se  retourna 
brusquement. 

Thérèse  n'était  plus  là. 

Cette  étrange  rencontre,  rapprochée  de  la  non  moins  étrange 
existence  du  portrait  de  TrefF-Harllog ,  aurait  vivement  im- 
pressionné un  homme  d'un  caractère  moins  romanesque  que 
celui  d'Ewen. 

Qu'on  juge  de  ce  qu'éprouva  le  jeune  baron  ! 

M.  et  M™o  Du  noyer  entrèrent  dans  le  salon  et  s'excusèrent 
auprès  de  leur  convive  de  l'avoir  ainsi  fait  attendre.  Ewen  , 
dont  les  traits  étaient  visiblement  altérés,  leur  répondit  avec 
tant  de  distraction  ,  il  semblait  si  ému  ,  que  M.  Achille  et 
Mme  Héloïse  se  regardèrent  avec  surprise. 

Plusieurs  personnes  arrivèrent,  M.  de  Ker-Ellio  cacha  plus 
facilement  son  trouble. 

M.  de  Montai  entra  ;  peu  de  temps  après  lui  arrivèrent  Thé- 
rèse, sa  sœur  et  miss  Hubert. 

A  la  vue  de  Thérèse,  l'élonnement  de  M.  de  Ker-Ellio  redou- 
bla; aux  grandes  lumières,  la  ressemblance  était  plus  extraor- 
dinaire encore;  on  remarquait  jusqu'au  petit  signe  noir  que  la 
fille  du  banquier  avait  au-dessus  du  sourcil  gauche. 

Les  sages  résolutions  d'Ewen  s'évanouirent  comme  un  songe. 
L'amour  insensé  qu'il  avait  si  longtemps  nourri  se  réveilla  tout 
à  coup  avec  une  violence  inouïe;  c'était  Thérèse  qu'il  avait  si 
ardemment  aimée  dans  la  solitude!  Il  reporta  sur  elle  la  folle 
passion  que  lui  avait  inspirée  l'être  chimérique  dont  elle  lui 
offrait  la  vivante  image.  Il  n'en  douta  pas,  cette  jeune  fille 
devait  ressembler  en  tout  à  son  idole  chérie,  et  réunir  les  ado- 
rables qualités  qu'il  avait  rêvées.  La  fatalité  le  poussait  à  cet 
amour  ;  trop  de  circonstances  incroyables  l'avaient  rapproché 


94  REVUE  DE  PARIS. 

de  cette  femme  pour  qu'elle  n'exerçât  pas  sur  sa  vie  une  im- 
mense influence,  soit  en  mal,  soit  en  bien. 

Par  quelle  bizarrerie  celle  jeune  fille  offrait-elle  une  ressem- 
blance si  minutieuse  avec  une  femme  qui,  un  siècle  avant, 
avait  été  le  mauvais  génie  delà  famille  de  Ker-Ellio?  Ewen 
était-il  menacé  du  même  sort?  Sa  pensée  s'égarait  dans  ce 
chaos. 

Ces  violentes  préoccupations,  jointes,  à  la  timidité  naturelle 
d'Ewen .  ne  lui  permirent  pas  de  se  montrer  à  son  avanlage. 
Lors  même  que  Thérèse  n'eût  pas  été  plus  que  prévenue  en  fa- 
veur de  M.  de  Montai,  le  pen-kan-guer  eût  été  loin  de  produire 
sur  elle  une  impression  avantageuse. 

On  servit;  par  deux  fois  M.  Achille  Dunoyer  pria  M.  de  Ker- 
Ellio  de  donner  la  main  à  M^e  Héloise.  En  vain  celle-ci  fit  tous 
les  frais  possibles  pour  le  baron,  il  était  complètement  absorbé 
dans  la  contemplation  du  Thérèse.  La  jeune  fille  parla  peu, 
mais  elle  s'exprimait  avec  une  grâce  et  une  modestie  char- 
mante. Ewen  l'écoutait  dans  un  muet  ravissement  ;  jamais  voix 
plus  pure,  jamais  accent  plus  enchanteur  n'avaient  frappé  son 
oreille. 

Deux  ou  trois  fois  M.  de  Montai  ,  qui  se  plaisait  à  mettre 
Thérèse  en  valeur,  engagea  avec  elle  une  conversation  à  voix 
haute.  Ewen  admira  de  nouveau  l'esprit  charmant,  le  tact  par- 
fait de  la  jeune  fille,  dont  la  distinction  naturelle  ressortait 
davantage  encore  au  milieu  des  gens  vulgaires  qui  l'entou- 
raient. 

Nous  l'avons  dit,  la  figure  de  M.  de  Ker-Ellio  était  mâle  et 
sévère  ,  mais  sa  tournure  manquait  d'élégance;  et  bientôt  son 
étonnement ,  sa  distraction  ,  donnèrent  à  sa  physionomie  et  à 
ses  manières  quelque  chose  d'embarrassé  ,  de  hagard,  de  brus- 
que, qui  même,  en  pareille  compagnie,  pouvait  passer  pour 
un  manque  absolu  de  savoir-vivre. 

M.  Dunoyer  ne  se  méprit  pas  sur  la  véritable  cause  de  la 
préoccupation  d'Ewen. 

Plusieurs  fois  le  banquier  surprit  le  regard  d'admiration 
muette  et  pour  ainsi  dire  extatique  que  M.  de  Ker-Ellio  atta- 
chait sur  Thérèse.  Celte  révélation  donna  fort  à  penser  à 
M.  Achille ,  qui  parut  bientôt  enseveli  dans  de  profondes  ré- 


REVUE  DE  PARIS.  95 

flexions ,  dont  il  ne  sorlait  que  pour  jeter  tour  à  tour  les  yeux 
sur   Ewen  et  sur  Tliéièse 

Entre  les  autres  convives,  la  conversation  tomba  sur  le  fa- 
meux dîner  du  Rocher  de  Cancale,  qui  depuis  huit  jours  était 
le  sujet  de  toutes  les  conversations. 

M.  de  Montai,  en  sa  qualité  d'ami  du  marquis,  fut  accablé 
de  questions. 

—  Le  marquis  est  plus  riche  et  plus  gai  que  jamais ,  —  re- 
prit-il. —  Il  a  un  bonheur  insolent.  Il  a  appris  il  y  a  quatre 
jours  la  nouvelle  de  la  mort  de  son  beau-père,  don  Pablo,  qui 
laisse,  dit-on,  une  fortune  immense.  Ainsi  la  marquise  se 
trouve  maintenant  colossaleraent  riche.  Pour  passer  les  pre- 
miers jours  de  son  deuil,  Beauregard  est  allé  présider  à  une 
grande  partie  de  chasse  dans  la  forêt  de  Breleuil,  où  il  a  en- 
voyé son  équipage.  Ils  sont  là  une  vingtaine  de  mauvais  sujets. 
Dieu  sait  la  vie  qu'ils  vont  y  mener  pendant  les  quinze  jours 
que  durera  ce  déplacement! 

—  Bien  sûr  qu'ils  ont  des  demoiselles  avec  eux,  — dit 
Mme  Héloïse.  —  Et  sa  petite  femme,  qui  avait  l'air  si  bégueule, 
quelle  gaillarde  !  Est-ce  vrai  qu'on  ne  la  reçoit  plus  dans  le 
monde ,  et  que  depuis  l'histoire  du  Rocher  de  Cancale  il  est 
séparé  d'elle? 

—  Qui  ça  ?  le  Rocher  de  Cancale  ?  —  dit  M.  Achille  d'un 
air  malicieux. 

—  Oh!  que  c'est  joli,  —  repartit  lM™e  Héloïse  en  haussant 
les  épaules.  —Dites  donc,  Montai,  le  marquis  est-il  réellement 
séparé  d'avec  sa  femme? 

—  Pas  du  tout,  madame,  —  dit  Montai  ;  —  le  marquis  n'est 
nullement  séparé,  seulement  on  a  fait  justice  de  la  conduite 
de  M«>e  (Je  Beauregard ,  qui  a  eu  l'effronterie  de  se  représenter 
dans  le  monde. 

—  Comment  donc  cela?  —  dit  M^^e  Héloïse. 

—  Il  y  a  quelques  jours,  avant  le  deuil  de  la  marquise,  j'étais 
le  soir  chez  M"o  ja  duchesse  de  Noirmont  ;  M""**  de  Beauregard 
entra;  après  avoir  été  intrépidement  saluer  la  duchesse,  e!l(^ 
alla  s'asseoir  à  côté  de  deux  femmes  qui  se  levèrent  aussitôt 
d'un  air  indigné.  La  marquise  changea  de  place,  ses  voisines 
se  levèrent  encore.  Enfin,  après  vingt  minutes  d'un  silence 


98  REVUE  DE  PARIS. 

général ,  M™e  de  Beauregard  battit  bravement  en  retraite  sans 
avoir  sourcillé. 

— Mais  c'était  à  mourir  de  honte ,  —  dit  M™^  Héloïse. 

—  Oh  !  la  petite  marquise  a  sous  ce  rapport  la  vie  très-dure, 
—  dit  M.  de  Montai. 

La  conversation  changea. 

Malgré  sa  parenté  ,  malgré  l'espèce  de  liaison  qui  existait 
entre  lui  et  Ewen,  M.  de  Montai  entreprit  de  le  railler  pour 
briller  aux  yeux  de  Thérèse  sous  un  nouveau  jour.  Les  projets 
du  comte  furent  parfaitement  servis  par  la  distraction  de 
M.  de  Ker-EJlio;  celui-ci  ne  s'aperçut  pas  des  sarcasmes  de 
son  cousin,  et  il  fut,  selon  l'expression  consacrée,  complète- 
ment noyé. 

M™e  Héloïse  était  de  ces  gens  qui  ne  manquent  jamais  roc- 
casion  d'être  de  mauvais  goût.  Sans  respect  pour  les  plus  sim- 
ples règles  du  savoir-vivre  ,  oubliant  qu'elle  parlait  devant  ses 
filles,  elle  voulut  à  son  tour  plaisanter  le  baron.  Le  supposant 
pieux  en  sa  qualité  de  Vendéen,  elle  lui  débita  quelques  sottises 
impies  du  vieux  libéralisme,  et  lui  demanda  entre  autres  si  les 
curés  de  son  pays  ne  choisissaient  pas  de  jolies  filles  pour  gou- 
vernantes ,  et  s'ils  n'abusaient  pas  un  peu  du  confessionnal 
avec  leurs  pénitentes. 

M.  de  Ker-Ellio  avait  des  principes  religieux  très-arrêtés;  il 
était  habitué  à  considérer  avec  vénération  une  mère  de  famille 
entourée  de  ses  enfants  ;  tiré  de  sa  rêverie  par  les  imperti- 
nentes questions  de  M"^  Héloïse ,  il  fut  doublement  choqué  ,  et 
répondit  sèchement  : 

—  Madame ,  j'ai  appris  de  ma  mère  à  respecter  la  religion 
et  ses  ministres,  et  ils  méritent  cette  vénération. 

M°»e  Héloïse  ne  comprit  pas  ou  ne  voulut  pas  comprendre 
le  sens  de  cette  réponse,  et  riposta  avec  une  crànerie  voltai- 
rienne  toiit  à  fait  piquante. 

—  Ah  bien  !  par  exemple,  nous  autres  Parisiennes,  nous  éle- 
vons au  contraire  nos  enfants  dans  le  mépris  des  tartuffes  et 
des  bigots.  N'est-ce  pas,  Achille? 

M.  Achille ,  autre  espèce  d'esprit  fort,  répondit  avec  insou- 
ciance : 

—  Moi  je  me  moque  des  choses  religieuses  comme  de  colin- 


liEVUE  DE  PARIS.  97 

tampon.  Ce  sont  de  ces  sornettes  bonnes  à  débattre  entre  les 
femmes  et  les  cagots.  N'est-ce  pas,  cher  comte? 

M.  Achille  était  si  triomphant  de  posséder  à  sa  table  un 
homme  titré  ,  qu'il  ne  manquait  jamais  à  cette  appellation  no- 
biliaire. 

M.  de  Montai  savait  déjà  avec  quelle  dureté  le  banquier  trai- 
tait sa  tîlle  ,  il  crut  être  agréable  à  Thérèse  en  persiflant 
M.  Achille  ;  il  reprit  donc  en  tâchant  d'imiter  l'ironie  hautaine 
de  M.  de  Beauregard  : 

—  Je  vous  dirai  franchement,  mon  cher  monsieur  Dunoyer, 
que  nous  autres  nous  avons  des  idées  particulières  sur  la  re- 
ligion ;  c'est  affaire  de  caste ,  de  parti ,  de  bonne  compagnie  ,  - 
si   vous  voulez,  mais  enfin  ,  nous  nous  sommes  toujours  fait 
une  loi  de  respecter  les  prêtres  et  les  choses  religieuses. 

Ces  mots  nous  autres  établissaient  une  distinction  si  mar- 
quée entre  M.  de  Montai  et  M.  Dunoyer,  que  celui-ci  se  mordit 
les  lèvres  de  dépit  ;  M">«  Héloïse  rougit  jusqu'au  front. 

Ewen ,  absorbé  dans  ses  pensées ,  ne  prenait  plus  aucune 
part  à  la  conversation. 

—  Connu!  —  dit  M.  Achille;  —  vous  voulez  vous  servir  de 
la  religion  comme  d'un  moyen  pour  dominer  !  mais  enfoncé  le 
moyen!  enfoncé  par  la  révolution  de  89,  par  le  triomphe  du 
tiers-état!  Voyez-vous,  le  centre  de  la  chambre  ,  dont  mon 
père  faisait  partie  ,  constitue  la  seule  et  vraie  noblesse  de  nos 
jours  ;  il  n'y  a  plus  qu'une  aristocratie,  celle  de  la  fortune...  De 
notre  temps ,  un  duc  ne  trouverait  pas  quatre  sous  de  son  titre. 

—  Ce  qui  bien  certainement  n'arriverait  pas  si  les  titres  pou- 
vaient se  vendre  aux  bourgeois  enrichis ,  mou  cher  monsieur 
Dunoyer,  —  dit  le  comte  en  souriant. 

Nous  n'insisterons  pas  sur  la  suite  d'une  conversation  dont 
nous  venons  de  donner  ce  spécimen ,  et  dans  laquelle  M.  de 
Montai  fit  montre  d'une  impertinence  assez  spirituelle. 

On  se  leva  de  table. 

Un  des  convives  crut  être  agréable  à  M^^^  Héloïse  Dunoyer 
en  priant  Thérèse  de  chanter.  La  grosse  femme  rougit  de  dé- 
pit,  mais  elle  fut  forcée  d'engager  sa  fille  à  se  mettre  au 
piano.  Celle-ci  refusa  d'abord;  M.  de  Montai  insista;  d'un 
regard  furtif  elle  lui  fit  comprendre  qu'elle  se  rendait  A  sa 
seule  demande. 


98  REVUE  DE  PARIS. 

Thérèse  chanta  avec  tant  d'âme,  tant  de  goût,  tant  de  mé- 
thode; elle  fut  enfin  si  supérieure  à  elle-même,  que  sa  mère, 
furieuse  de  jalousie ,  l'interrompit  au  bout  d'un  quart  d'heure, 
en  lui  disant  : 

—  Thérèse  ,  cela  vous  fait  mal  à  la  poitrine...  C'est  assez, 
ma  chère. 

Ewen  était  dans  l'extase;  il  avait  été  moins  touché  du  véri- 
table talent  de  Thérèse  que  de  l'effet  profondément  sym- 
pathique que  sa  voix  mélodieuse  et  vibrante  lui  avait  fait 
éprouver. 

Par  deux  fois  M.  de  Ker-EUio  sentit  couler  ses  larmes.  Heu- 
reusement personne  ne  s'aperçut  de  cet  attendrissement  ridi- 
cule. 

Quelques  parties  de  whist  s'engagèrent. 

Ewen  profita  d'un  moment  où  personne  ne  faisait  attention 
à  lui  pour  sortir  de  chez  M.  Achille  Dunoyer. 

Ewen  de  Ker-Ellio  rentra  chez  lui  dans  un  état  voisin  de  la 
folie. 

Tantôt  il  s'abandonnait  à  une  joie  insensée  en  songeant  que 
ses  rêveries  ,  que  son  amour  idéal  n'avaient  été  qu'un  pressen- 
timent, et  que  la  femme  qui  pouvait  faire  le  bonheur  de  sa  vie 
existait  telle  qu'il  l'avait  lêvée.  Tantôt,  au  contraire,  il  restait 
morne,  accablé  de  désespoir.  Thérèse  ne  l'aimerait  peut-être 
jamais  ;  elle  avait  dû  concevoir  de  lui  une  première  impression 
défavorable. 

Nous  le  répétons ,  il  avait  suffi  à  Ewen  de  voir  M"«  Dunoyer 
pour  être  persuadé  qu'elle  était  douée  de  toutes  les  qualité  qu'il 
lui  supposait.  Il  la  connaissait  depuis  si  longtemps,  pour  ainsi 
dire,  que  cette  seule  entrevue  porta  son  amour  jusqu'au  délire. 
Le  surlendemain,  il  fut  sur  le  point  de  retourner  chez  le  ban- 
quier, mais  la  timidité  le  retint,  craignant  de  faire  quelque  éclat 
ridicule  et  de  ne  pouvoir  dominer  les  émotions  qui  l'agitaient  j 
il  voulut  attendre  que  l'efFervescence  de  son  esprit  s'apaisât. 

Il  n'en  fut  rien.  La  passion  d'Ewen  pour  Thérèse  fit  chaque 
jour  de  nouveaux  progrès.  C'était  la  même  violence  d'exalta- 
tion dont  il  avait  été  transporté  dans  la  solitude,  appliquée  à 
une  réalité  saisissante. 

Seul ,  sans  conseil ,  sans  ami ,  M.  de  Ker-Ellio  passait  des 
jours  entiers  dans  sa  sombre  petite  chambre  de  l'hôtel  garni  de 


REVUE  DE  PARIS.  99 

la  rue  Montmartre,  au  fond  de  ce  quartier  bruyant,  obscur  et 
infect,  ne  pouvant  s'arrêter  à  aucun  des  desseins  qui  fermen- 
taient dans  son  cerveau.  Plusieurs  fois  il  était  allé  chez  M.  de 
Montai .  vers  lequel  il  se  sentait  attiré  par  une  vive  sympathie, 
mais,  à  son  grand  regret,  on  lui  avait  toujours  répondu  que  le 
comte  était  absent.  Sachant  Tinlimilé  qui  unissait  son  cousin 
au  banquier,  il  comptait  beaucoup  ,  sinon  sur  son  appui ,  du 
moins  sur  son  avis  au  sujet  de  certaines  démarches  décisives 
qu'il  avait  résolu  de  tenter. 

Un  jour.  M.  de  Ker-Ellio ,  plus  heureux  que  de  coutume  , 
rencontra  M.  de  Montai. 

On  l'introduisit  chez  le  comte. 

Le  pen-ken-guer  était  plus  pâle,  plus  triste,  plus  abattu  qu'il 
ne  rélait  lorsque  l'abbé  de  Kérouëllan  l'avait  forcé  de  quitter 
Treff-Hartlog  pour  venir  à  Paris. 

M.  de  Montai  n'avait  pas  vu  son  cousin  depuis  le  jourdu  dîner 
de  M.  Diinoyer,  il  fut  frappé  de  l'altération  de  ses  traits. 

—  Qu'avez-vous ,  mon  cher  cousin  ?  —  s'écria-t-il.  —  Avez- 
vous  été  sérieusement  malade? 

—  Non,  —  répondit  Ewen  d'un  air  sombre,  —j'ai  été  un 
peu  souffrant.  Je  suis  venu  plusieurs  fois  pour  vous  voirj  on 
m'a  dit  que  vous  étiez  absent. 

—  En  effet ,  —  dit  M.  de  Montai  en  rougissant  malgré  lui, — 
j'étais  allé  chasser  quelques  jours  en  Normandie.  (M.  de  Montai 
mentait;  il  avait  été  pendant  ce  temps  renfermé  dans  le  petit 
appartement  qu'il  avait  loué  dans  la  maison  de  M.  Dtinoyer.) 
Mais,  —  reprit  M.  de  Montai ,  — je  regretterai  beaucoup  mon 
absence,  si  elle  m'a  fait  perdre  l'occasion  de  vous  être  bon  à 
quelque  chose. 

—  Vous  pouvez,  mon  cousin,  me  rendre  un  grand  service. 

—  Parlez,  parlez,  je  vous  en  conjure. 

Après  quelques  moments  de  silence  ,  Ewen  reprit  : 

—  Vous  m'avez  offert  vos  services  j  vous  êtes  un  loyal  pa- 
rent ,  je  puis  tout  vous  dire. 

M.  de  Montai ,  étonné  de  l'air  solonnel  du  baron ,  lui  lendit 
la  main. 

—  Parlez,  parlez ,  disposez  de  moi,  je  vous  en  conjure. 

—  Ne  me  croyez  pas  fou,  écoutez-moi,  et  vous  comprendrez 


100  REVUE  DE  PARIS. 

peut-élre  ma  posUion  étrange  et  fatale.  Après  la  guerre  de 
Vendée,  je  revins  chez  moi,  en  Bretagne,  vivre  dans  la  maison 
démon  père;  j'ai  toujours  aimé  la  solitude.  Il  y  a  quelques 
mois ,  à  force  de  rêver  sans  but ,  j'évoquai  un  idéal  ;  il  réunis- 
sait tous  les  charmes  que  j'aurais  désiré  rencontrer  dans  ma 
femme.  Il  y  avait  dans  ma  chambre  un  vieux  portrait  de  fa- 
mille représentant  une  personne  d'une  beauté  remarquable  ;  à 
force  de  contempler  celte  figure  charmante  ,  je  donnai  ses 
traits  à  mon  idéal,  et...,  faut-il  vous  faire  cet  aveu?....  je 
devins  amoureux  de  cette  peinture.... 

—  Mais  c'est  tout  un  roman,  mon  cousin. 

—  Oui ,  un  roman  absurde  et  douloureux.  Je  devins  donc 
amoureux  de  ce  portrait... ,  amoureux  comme  un  insensé.  Ma 
raonomanie  prit  un  caractère  si  sérieux  ,  que  mon  ancien  pré- 
cepteur ,  l'abbé  de  Kérouellan  ,  me  conseilla  de  quitter  la  Bre- 
tagne. Je  vins  à  Paris  5  les  distractions  devaient  calmer  ma 
raison.  En  effet,  je  ne  considérais  plus  ces  chimères  que  comme 
un  songe,  lorsque... 

—  Achevez  ;  vous  ne  sauriez  croire  combien  ce  récit  m'inté- 
resse. 

M.  de  Ker-Ellio  passa  la  main  sur  son  front  brûlant,  et  reprit 
à  voix  basse  : 

—  Lorsque  je  rencontrai  M"«  Thérèse  Dunoyer. 

—  Eh  bien  !  mon  cousin? 

—  Eh  bien  !  elle  ressemble  d'une  manière  frappante  au  por- 
trait dont  je  vous  ai  parlé. 

Et  Ewen  regarda  son  cousin  avec  angoisse. 

On  se  souvient  peut-être  que  M.  de  Montai  possédait  aussi  un 
portrait  de  son  arrière-grand'mère ,  femme  infernale  qui 
avait,  dit-on,  causé  de  terribles  malheurs  dans  la  famille  de 
Ker-Ellio. 

Malgré  ce  rapprochement  bizarre ,  malgré  l'inquiétude  que 
pouvait  lui  causer  l'amour  d'Ewen  ,M.  de  Montai  ne  trahit  pas 
son  émotion  ,  il  répondit  en  souriant  : 

—  Je  comprends ,  ou  plutôt  je  devine  :  vous  aimez  M^'"=  Du- 
noyer. Et  c'est  seulement  à  cause'de  cette  ressemblance  extraor- 
dinaire, mon  cher  cousin,  que  vous  tombez  amoureux  d'une 
femme  que  vous  voyez  pour  la  première  fois? 

—  Je  suis  sur,.,  je  dirais  presque  :  je  sais...  que  M"«  Dunoyer 


\ 


KliVLE  DE  PAR15.  101 

a  l'esprit,  les  qiialilés,  les  vertus,  que  je  lui  suppose.  C'est  mon 
rêve  réalisé,  je  le  sens  là. 

—  Je  le  désire  pour  M"«  Dunoyer  et  pour  vous;  mais  que 
puis-je  à  cela? 

—  J'ai  été  vingt  fois  sur  le  point  d'aller  trouver  M.  Dunoyer 
et  de  lui  demander  la  main  de  sa  fille. 

M.  de  Montai  resta  impassible,  et  dit  : 

—  Et!  qui  vous  en  a  empêché,  mon  cousin? 

—  L'immense  fortune  de  M.  Dunoyer,  l'excessive  beauté  de 
sa  fille,  —  répondit  Ewen  avec  accablement.  —  Jusqu'ici  je 
n'ai  pu  me  résoudre  à  une  démarche  qu'on  attribuerait  sans 
doute  à  la  cupidité  ou  à  une  prétention  ridicule  ;  mais  ,  à  cette 
heure,  cette  fatale  passion  me  domine  à  ce  point  que  je  veux 
tenter  un  coup  désespéré ,  au  risque  de  passer  pour  le  plus  stu- 
pide  ou  le  plus  présomptueux  des  hommes ,  car  je  n'ai  à  offrir 
à  M"«  Dunoyer  qu'une  fortune  modeste. 

—  Honorable,  vous  voulez  dire,  mon  cher  cousin;  sans 
compter  votre  nom,  bien  connu  en  Bretagne. 

—  Je  ne  m'abuse  pas,  —  dit  Ewen  en  secouant  la  tète  :  —  je 
n'ai  aucun  moyen  de  séduction,  mais  j'ai  pour  moi  un  amour 
sans  bornes,  un  cœur  loyal  et  dévoué.  Espérer  de  plaire  à 
Mlle  Dunoyer,  ce  serait  fou.  L'intéresser,  c'est  peut-être  possi- 
ble. Voici  mon  projet ,  sauf  l'avis  que  j'attends  de  vous.  J'irai 
trouver  M.  Dunoyer;  je  lui  exposerai  franchement  ma  position: 
l'intérêt  ne  me  guide  pas,  car  je  renoncerai  d'avance  aux  avan- 
tages qu'il  peut  faire  à  sa  fille  ;  je  lui  demanderai  à  avoir  en  sa 
présence  un  entretien  avec  elle.  Alors,  je  raconterai  tout,  et 
mon  amour  idéal,  et  l'histoire  de  ce  portrait  de  famille,  el  sa 
ressemblance  si  fatale  avec  M"^  Dunoyer  ,  et  mes  vœux  aussi 
ardents  qu'insensés. 

—  Votre  projet  est  bizarre. 

—  Je  le  sais;  ma  franchise  passera  peut-être  pour  de  la 
folie  ,  M.  Dunoyer  et  sa  fille  me  refuseront ,  à  moins  qu'ils  ne 
devinent  que,  malgré  ma  rude  écorce  ,  je  suis  digne  du  bon- 
heur que  j'ambitionne  ,  si  ce  bonheur  peut  se  payer  par  un 
dévouement  aveugle ,  par  une  tendresse  sans  bornes.  Mainte- 
nant, mon  cousin,  dites-moi,  vous  connaissez  intimement 
M.  Dunoyer;  sera-t-il  touché  de  la  franchise  de  mon  aveu? 
dois-je  plutôt  lui  demander  officiellement  la  main  de  sa  fiile? 

5  y 


10-2  REVUE  DE  PARIS. 

Dans  ce  cas,  vous  parlerez  pour  moi ,  sinon ,  j'écrirai  ce  soir  à 
M.  Diinoyer,  et  je  tenterai  moi-même  cette  démarche,  si  étrange 
qu'elle  soit. 

La  manière  nette,  précise,  dont  s'exprimait  Ewen  ne  laissait 
pas  le  moindre  doute  à  M.  de  Montai  sur  la  résolution  de  son 
cousin. 

Avant  toute  chose,  il  importait  au  comte  de  gagner  du  temps  ; 
nous  verrons  plus  tard  le  funeste  progrès  qu'il  avait  fait  dans 
le  cœur  de  Thérèse;  l'amour  de  cette  malheureuse  jeune  fille 
était  pour  lui  un  avenir  assuré,  une  fortune  brillante.  On 
comprend  ainsi  de  quelle  importance  étaient  pour  lui  les  confi- 
dences de  M.  de  Ker-Ellio  ;  elles  lui  montraient  le  péril  et  lui 
donnaient  presque  le  temps  de  l'éviter.  Après  quelques  minutes 
de  réflexion,  il  répondit  à  son  cousin  ,  en  lui  témoignant  l'inté- 
rêt le  plus  cordial  et  en  lui  serrant  la  main  : 

—  Votre  confiance  en  moi  sera  justifiée,  mon  cher  Ewen..,. 
laissez-moi  dire  :  mon  cher  ami;  de  telles  confidences  appar- 
tiennent à  l'amitié. 

—  Oh  !  je  ne  m'étais  pas  trompé,  —  dit  Ewen  en  serrant  à 
son  tour  avec  effusion  la  main  de  M.  de  Montai. 

—  Vous  me  consultez  ,  répondit  celui-ci ,  —  je  vous  parlerai 
franchement.  Votre  premier  moyen  ,  le  récit  de  votre  amour 
idéal .  l'aventure  du  portrait ,  sembleront ,  je  le  crains,  un  peu 
insolites  et  romanesques  à  un  homme  aussi  positif  en  affaires 
que  M.  Dunoyer.  Un  état  bien  en  règle  de  votre  fortune  lui 
plairait  davantage. 

—  Et  sa  fille...  sa  fille.. . ,  serait-elle  aussi  insensible  que  son 
père  à  cet  amour,  romanesque  sans  doute,  mais  auquel  le  roma- 
nesque n'ôle  rien  de  son  ardeur  et  de  sa  sincérité  ? 

—  Je  connais  assez  peu  M"^  Dunoyer,  mon  cher  cousin,  mais 
je  lui  crois  dans  l'esprit,  dans  le  caractère,  quelque  chose  du 
positif  de  son  père, 

—  Elle  !...  avec  ce  regard  doux  et  mélancolique...  avec  cette 
voix  touchante...  c'est  impossible!  —  s'écria  Ewen. 

—  Je  vous  répète  que  je  connais  fort  peu  M"'  Thérèse  ;  il  est 
possible  que  je  me  trompe  ;  quant  à  son  père  ,  je  suis  sûr  de  ce 
que  j'avance.  Croyez-moi  donc,  bornez-vous  à  une  simple  de- 
mande en  mariage  ,  et  je  me  ferai  un  plaisir  d'être  votre  inter- 
prète auprès  de  M.  Dunoyer. 


REVUE  DE  PARIS.  103 

—  Vous  êtes  généreux  et  bon  !  —  dit  Ewen  à  M.  de  Montai 
avec  expansion;  —  hélas!  maintenant,  mon  sort  va  se  décider 
d'une  manière  irrévocable.  Ah  !  je  ne  serai  pas  assez  heureux 
pour  réussir,  ce  serait  trop  beau!  Pourquoi  aurais-je  un  tel 
bonheur? 

—  Mais  pour  en  jouir,  mon  cher  cousin.  Ah  ça!  sérieuse- 
ment ,  il  ne  faut  pas  vous  décourager  ainsi  ;  je  suis  aussi  loin  de 
vous  dire  :  espérez,  que  de  vous  dire  :  désespérez;  d'un  côté 
votre  naissance  est  élevée  ,  votre  fortune  honorable,  vous  avez 
d'excellentes  qualités  ;  mais  d'un  autre  côté  M.  Dunoyer  est  fort 
riche,  il  peut  avoir  d'autres  vues  sur  sa  fille  ,  et  je  ne  crois  pas 
M"«  Dunoyer  capable  d'avoir  d'autres  vues  que  celles  de  ses 
parents ,  —  ajouta  hypocritement  M.  de  Montai.  —  Vous  voyez 
donc  bien  que  vos  bonnes  et  mauvaises  chances  se  compensent 
tellement  qu'il  est  impossible  de  préjuger  le  bon  ou  le  mauvais 
succès  de  votre  dessein.  Permettez-moi  seulement  de  vous  faire 
une  dernière  et  très-importante  recommandation,  et  cela  dans 
votre  intérêt  et  dans  celui  de  M"^  Dunoyer. 

—  Que  voulez-vous  dire? 

—  Rien  de  plus  délicat  et  de  plus  confidentiel  que  la  démar- 
che dont  vous  me  chargerez. 

—  Sans  doute. 

—  Or,  dans  le  cas  oîi  cette  affaire  manquerait,  il  serait 
désagréable  pour  vous  comme  pour  M"«  Dunoyer  que  tout  s'é- 
bruitât à  l'avance j  le  monde  est  méchant,  et  il  ne  manquerait 
pas  de... 

Evi^en  interrompit  M.  de  Montai  : 

—  Soyez  tranquille,  mon  cousin  ;  personne  au  monde,  excepté 
vous,  ne  sera  instruit  de  la  démarche  que  je  tente;  l'abbé  de 
Kérouéllan  ,  mon  vieil  ami ,  serait  ici ,  je  la  lui  tairais ,  je  vous 
en  donne  ma  parole. 

—  Autre  chose  :  M.  Dunoyer  est  très-méticuleux  en  af- 
faires ,  il  portera  le  même  scrupule  dans  Taffaire  dont  il  s'agit , 
il  voudra  écrire  en  Bretagne  pour  avoir  des  renseignements  sur 
vous,  etc.,  etc.;  tout  ceci  amènera  nécessairement  des  len- 
teurs, 

—  Cela  n'est  que  trop  vrai. 

—  Ètes-vous  assez  sûr  de  dominer  votre  impatience,  pour  ne 
pas  aller  auprès  de  M.  Dunoyer  terminer  vous-même  ce  que 


16i  REVUK  DE  PARIS. 

j'aurai  commencé?  Dans  ce  dernier  cas ,  je  préférerais  ne  pas 
m'en  mêler,  car  vous  concevez  que  mon  rôle... 
Ewen  interrompit  encore  le  comte. 

—  Je  suis  incapable  d'un  tel  manque  d'égards,  d'une  telle 
ingratitude  !  Je  vous  en  ai  donné  ma  parole  :  vous  seul  au 
monde  serez  instruit  de  ce  vœu;  de  vous  seul  j'attendrai  la  ré- 
ponse qui  doit  ruiner  ou  encourager  mes  espérances  ;  je  ne  ver- 
rai pas  M.  Dunoyer  avant  qu'il  ait  prononcé  sur  mon  sort  j  s'il 
refuse,  je  partirai  sans  le  revoir. 

—  Peut-être  aurez-vous  raison  ,  —  dit  M.  de  Montai  ;  —  il 
sera  temps  de  songer  à  cela  au  dernier  moment;  mais ,  Dieu 
merci ,  il  ne  faut  pas  prévoir  les  malheurs  d'aussi  loin.  Dès 
que  j'aurai  parlé  à  M.  Dunoyer ,  j'irai  vous  dire  comment  il  a 
reçu  votre  proposition ,  et  j'espère  vous  donner  de  bonnes  nou- 
velles. 

—  Mon  cousin^  —  dit  Ewen  d'un  ton  pénétré  en  serrant  les 
mains  de  M.  de  Montai  dans  les  siennes ,  —  de  ce  moment ,  en 
tout  et  pour  tout... ,  je  suis  à  vous. 

—  N'est-ce  pas  moi  qui  gagne  à  ce  marché,  —  dit  M.  de  Mon- 
tai, —  puisqu'en  faisant  si  peu  je  m'acquiers  un  ami? 

—  Je  sais  quelle  est  ma  reconnaissance.  A  bientôt  donc ,  mon 
cousin. 

—  A  bientôt  :  courage  et  espoir  ,  —  dit  M.  de  Montai. 
Ewen  secoua  tristement  la  tête,  et  ne  chercha  pas  à  cacher 

une  larme  qui  brilla  dans  ses  yeux;  puis,  serrant  encore  une 
fois  la  main  du  comte,  il  sortit  précipitamment. 

M.  de  Montai  le  regarda  s'éloigner  ;  puis,  haussant  les  épaules 
avec  mépris,  il  s'écria  : 

—  Ah!  le  triple  niais...  c'est  à  moi...  à  moi  qu'il  vient  confier 
ce  qu'il  appelle  ses  intérêts  les  plus  chers...  Allons...  allons... 
mon  étoile  resplendit  de  plus  en  plus.  Si  je  ne  me  trompe,  cet 
incident  habilement  exploité  me  servira  beaucoup.  Le  Breton  , 
fidèle  à  sa  promesse,  ne  retournera  pas  chez  M.  Dunoyer,  il 
altendra  ma  réponse;  je  le  tiendrai  en  suspens  durant  huit  ou 
dix  jours,  et  il  ne  faudra  pas  davantage,  au  point  où  en  sont 
les  choses  avec  Thérèse  ,  pour  n'avoir  plus  à  m'inquiéler  du 
Vendéen ,  dont  la  demande  en  mariage  me  viendra  ,  au  con- 
traire, en  aide,  pour  tenter  le  grand  coup...  Maintenant,  un 
mot  ii  Thérèse...  11  me  faut  absolument  demain  une  entrevue 


REVUE  DE  PARIS.  105 

avec  elle;  oh  !  elle  y  viendra  j  je  vais  lui  écrire  quelques  mots 
terribles. 

—  Ah  !  —  ajouta  M.  de  Montai  en  se  mettant  à  sa  table ,  ré- 
pondons aussi  à  Julie;  —  elle  se  repent,  elle  me  demande 
pardon  ;  elle  ne  paraît  pas  disposée  davantage  à  me  faire  l'hon- 
heur  de  me  donner  sa  main,  —  ajouta-l-il  avec  ironie  ;  —  ce 
qui  maintenant  me  désole,  en  effet,  beaucoup  ;  mais  elle  m'offre 
toujours  son  amour...  ce  qui  n'est  pas,  après  tout ,  absolument 
à  dédaigner...  en  y  mettant  du  mystère  toutefois;  car  Julie  peut 
toujours  passer  pour  une  distraction  très-agréable,  même  pour 
un  homme  qui  s'occupe  de  i\r^^  Dunoyer. 

Et  M.  de  Montai  écrivit  la  lettre  suivante  à  Thérèse  : 
(X  II  faut  absolement  que  je  vous  parle...  un  épouvantable 
malheur  menace  notre  amour...  c'est-à-dire  ma  vie.  Ce  sou* 
j'irai  en  haut ,  j'y  passerai  la  nuit;  demain  je  vous  attendrai  à 
ma  porte...  Votre  sœur  sort  à  trois  heures  avec  miss  Hubert, 
pour  sa  promenade  habituelle.  Prétextez  une  migraine  pour 
rester  chez  vous...  alors  vous  pourrez  monter  chez  moi...  il  n'y 
aura  aucun  danger...  Ah  !  Thérèse...  la  force  me  manque...  quel 
coup  affreux  !...  mes  larmes  coulent,  je  ne  puis  que  me  déses- 
pérer... » 

Après  avoir  écrit  ce  billet ,  M.  de  Montai  le  relut  tout  haut ,  et 
dit: 

—  Oui,  c'est  cela...  style  coupé...  menace  aussi  effrayante 
que  mystérieuse...  Elle  viendra...  La  dernière  fois,  elle  n'a  pas 
osé  s'aventurer  au  delà  de  quelques  pas  dans  l'antichambre,  et 
encore  son  émotion  a  été  si  violente  en  se  trouvant  seule  avec 
moi,  qu'elle  a  pâli...  mais  pâli  à  m'effrayer.  Heureusement, 
mon  respect  l'a  rassurée;  aussi,  demain  elle  n'hésitera  pas...  à 
s'avancer  plus  avant...  Maintenant,  à  Julie  :  autre  femme, 
autre  style. 

a  Tu  mériterais  bien,  méchant  démon,  que  je  te  tinsse  plus 
longtemps  rigueur;  mais  je  suis  trop  bon,  je  ne  puis  résister  à 
les  gentilles  petites  excuses;  oui ,  je  te  reverrai  comme  dans  le 
bon  temps  y  mais  à  condition  que  nous  ne  dirons  pas  un  mot 
d'une  folie  que  toi  seule  pouvais  inspirer,  et  dont  je  ris  mainte- 
nant comme  un  fou.  Adieu,  Julie,  je  l'embrasserai  après-demain 
matin,  attends-moi.  » 

Ces  deux  lettres  écrites ,  M.  de  .Montai  envoya  l'une  à  Julie, 

9. 


106  REVUE  DE  PARIS. 

et  l'autre  à  M"e  Rosalie,  femme  de  chambre  de  Thérèse,  qu'il 
avait  gagnée,  et  sous  le  couvert  de  laquelle  il  écrivait  à 
M^'^'  Dunoyer. 

Rien  de  plus  simple  que  la  manière  dont  M.  de  Montai  s'in- 
troduisait dans  l'immense  maison  occupée  par  M.  Dunoyer, 
dont  les  portes  étaient  constamment  ouvertes.  Tantôt,  après 
avoir  fait  une  visite  au  banquier,  au  lieu  de  redescendre,  il 
montait  au  quatrième  ;  tantôt ,  le  soir,  enveîoppé  d'un  manteau, 
les  yeux  cachés  par  des  lunettes  vertes,  il  passait  pour  le  iM.  Ber- 
nard, le  locataire  supposé,  gagnait  le  petit  escalier  de  service  . 
et  sortait  le  lendemain  soir  à  la  même  heure  et  grâce  au  mèmi^ 
déguisement. 


XVII. 

PROPOSITION. 

M.  de  Ker-Ellio  re\int  chez  lui  plus  calme.  Après  sa  conver- 
sation avec  M.  de  Montai ,  il  conservait  peu  d'espoir ,  mais  au 
moins  il  n'avait  pas  renoncé  à  son  vœu  le  plus  cher  sans  en  ten- 
ter la  réussite. 

Au  moment  oii  le  baron  rentrait  à  son  hôtel ,  un  des  garçons 
lui  dit  : 

—  Monsieur ,  il  y  a  ici  un  monsieur  qui  vous  attend  j  il  a 
demandé  à  quelle  heure  vous  rentriez  habituellement,  j'ai  ré- 
pondu que  vous  rentriez  sur  les  cinq  heures  ;  il  en  était  quatre 
et  demie.  Ce  monsieur  a  voulu  vous  attendre.  Il  est  là ,  dans  le 
salon. 

Très-étonné  de  cette  visite  ,  car  il  ne  connaissait  personne  A 
Paris ,  excepté  M.  de  Montai,  M.  de  Beauregard  et  M.  Dunoyer, 
Ewen  se  rendit  au  salon  commun.  Quelle  fut  sa  surprise  d'y 
trouver...  le  banquier! 

Quoique  la  venue  du  père  de  Thérèse  n'eût  rien  de  bien  ex- 
traordinaire pour  Ewen,  il  ne  put  s'empêcher  d'être  frappé  de  la 
bizarrerie  de  cette  rencontre  en  songeant  à  la  démarche  dont  il 
sortait  de  charger  M.  de  Montai. 

—  Vous  m'excuserez,  monsieur,  d'avoir  insisté  pour  vous 
allendie,  —  dit  le  banquier  à  Ewen;  —  mais,  ayant  quoi<iue 


REVUE  DE  PARIS.  107 

chose  d'assez  important  à  vous  communiquer,  je  n'ai  pas  voulu 
remettre  à  demain  le  plaisir  de  vous  voir. 

—  Monsieur,  je  suis  à  vos  ordres;  je  regrette  seulement  d'être 
obligé  de  vous  faire  monter  bien  haut  et  dans  un  bien  modeste 
logement,  —  dit  Ewen. 

—  Ailonsdonc,  monsieur,  vous  plaisantez  :  à  la  guerre  comme 
à  la  guerre,  en  voyage  comme  en  voyage. 

Une  fois  entré  et  assis  dans  la  chambre  de  M.  de  Ker-EUio , 
M.  Dunoyer  lui  dit  avec  autant  de  gaieté  que  de  cordialité  : 

—  Je  viens,  mon  cher  client,  vous  faire  gagner  beaucoup 
d'argent. 

—  Et  comment  cela ,  monsieur?  —  dit  Ewen  très-surpris, 

—  D'une  manière  bien  simple  ;  vous  avez  deux  cent  treize 
mille  francs  placés  chez  moi  à  cinq  pour  cent.  Je  devais  vous 
rembourser  cinquante  mille  francs  il  y  a  quinze  jours ,  et  le 
reste  de  la  somme  en  trois  payements  égaux,  de  deux  en  deux 
mois. 

—  Oui,  monsieur,  mais  je  vous  ai  prié  de  vouloir  bien  garder 
ces  fonds,  étant  dans  l'intention  de  retirer  la  somme  tout  à  la 
fois  pour  acheter  quelques  métairies  à  ma  convenance. 

—  Sans  doute;  mais  permettez-moi  de  vous  le  dire,  au  nom 
de  l'intérêt  que  vous  méritez ,  vous  ferez  là  un  pitoyable  place- 
ment. Les  terres  ne  rapportent  pas  au-delà  de  2  1/2  pour  100 
bien  nets ,  tandis  que  je  vous  propose  de  vous  associer  avec  moi 
dans  une  entreprise  qui,  en  quatre  ou  cinq  ans  ,  doublera  nos 
capitaux. 

Ewen  avait  été  élevé  par  son  père  dans  l'horreur  des  spécu- 
lations ,  et  il  était  resté  fidèle  à  ces  principes.  Les  fonds  placés 
chez  M.  Dunoyer  provenaient  d'une  très-ancienne  créance  dont 
feu  M.  de  Ker-Ellio  avait  hérité. 

Malgré  sa  défiance  et  son  antipathie  des  afi^aires  ,  Ewen  crut 
faire  un  coup  de  maître  en  acceptant  la  proposition  du  ban- 
quier. Il  répondit  à  M.  Dunoyer  : 

—  J'avais  songé  ,  monsieur  ,  à  un  autre  placement;  mais  j'y 
renonce,  moins,  je  vous  assure  ,  par  l'espérance  du  gain  que 
vous  m'offrez,  que  pour  continuer  et  resserrer  des  relations 
que  vous  m'avez  jusqu'ici  rendues  très-agréables. 

M.  Dunoyer  s'attendait  si  peu  à  cette  aveugle  facilité  de  la 
part  de  M.  de  Ker-Ellio  ,  qu'il  ne  put  s'empêcher  de  lui  dire  : 


108  REVUE  DE  PARIS, 

—  Comment!  vous  acceptez  sans  savoir  seulement  ce  que  je 
vous  propose ,  sans  me  demander  les  garanties  que  je  puis  vous 
offrir? 

—  Vous  m'avez  dit,  monsieur,  que  cela  était  avantageux? 

—  Sans  doute  ,  et  je  vous  !e  prouverai... 

—  Puisque  vous  me  Taffirraez ,  monsieur ,  cela  m'est  prouvé. 

—  Ma  foi ,  monsieur ,  sans  compliment ,  les  gens  comme  vous 
sont  rares  ;  je  n'en  reviens  pas...  Diable!  savez-vous  que  vous 
auriez  tort  de  jouer  ce  jeu-là  avec  tout  le  monde  ?  Dieu  merci , 
ma  maison  est  solide  et  connue,  mais... 

—  Croyez-moi,  monsieur,  —  dit  Ewen  en  interrompant  le 
banquier  ,  —  je  n'agis  pas  par  étourderie,  par  insouciance  ,  je 
sais  en  qui  je  place  ma  confiance. 

—  Ah  !  monsieur,  ce  que  vous  me  dites  là  me  touche  au-delà 
de  toute  expression  ,  —  dit  le  banquier  avec  effusion  ,  —  c'est 
l'occasion  de  répéter  ce  que  je  disais  tout  à  Theure  :  les  hommes 
comme  vous  sont  rares...  On  est  maintenant  si  avide,  si  happe- 
chair,  si  rapace! 

—  Dans  votre  profession,  monsieur,  avec  vos  relations  d'af- 
faires ,  vous  devez  être  mieux  que  personne  à  même  de  vous 
apercevoir  chez  les  autres  de  cette  cupidité? 

—  A  qui  le  dites-vous  ,  monsieur  !  Ma  position  est  double  à 
cet  égard-là  ,  et  comme  banquier  et  comme  père  d'une  fille  à 
marier. 

Ewen  tressaillit,  devint  pourpre  ,  baissa  les  yeux  ,  et  ne  ré- 
pondit rien. 

—  M.  Dunoyer  s'aperçut  de  l'embarras  d'Ewen  ,  sourit  et  re- 
prit : 

—  Ainsi ,  moi,  par  exemple ,  j'ai  une  fille...  qui  n'est  pas  une 
beauté,  c'est  vrai,  qui  est  un  peu  sauvage,  un  peu  originale, 
c'est  encore  vrai  ;  mais  elle  a  reçu  la  meilleure  éducation  du 
monde  ;  elle  a  eu  une  gouvernante  anglaise  ;  elle  est  enfin  plutôt 
l)ien  que  mal.  J'en  appelle  à  votre  franchise  bretonne,  monsieur 
de  Ker-Ellio? 

Ewen  avait  repris  son  sang-froid ,  il  répondit  sincèrement  et 
naïvement  : 

—  Je  trouve  mademoiselle  votre  fille  beaucoup  plus  que 
belle...  Je  n'ai  jamais  vu  une  physionomie  à  la  fois  plus  tou- 
chante et  plus  expressive. 


REVUE  DE  PARIS.  109 

—  Vous  dites  cela  pour  me  flalter...;  mais  c'est  égal,  en 
n'acceptant  pour  elle  que  la  moitié  de  vos  compliments,  c'est 
déjà  fort  gentil.  Eh  bien  î  croiriez-vous  que  le  premier  mot  des 
jennes  gens  qui  pensent  à  ma  fille  est  toujours  :  Combien 
a-t-elle  en  mariage? 

—  Ah  !  monsieur. 

—  Ça  vous  étonne ,  ça  vous  révolte ,  et  c'est  comme  ça...  On 
sait  pourtant  que  je  suis  riche,  et  que,  dans  le  cas  où  je  ne 
ferais  pas  beaucoup  de  mon  vivant  pour  Thérèse...,  après  ma 

mort,  il  y  aura  sûrement  un  bel  inventaire Eh  bien  !  non  , 

on  veut  jouir  tout  de  suite  ;  on  ne  parle  que  dot ,  on  ne  pense 
que  dot,  on  ne  rêve  que  dot.  Ah  !  mon  cher  monsieur  de  Ker- 
Ellio ,  un  père  qui  a  une  fille  à  marier  est  bien  malheureux  ! 

Et  M.  Achille  Dunoyer  poussa  un  soupir  hypocrite  en  regar- 
dant sournoisement  M.  de  Ker-EUio  pour  juger  de  l'effet  que 
produirait  sur  lui  cette  liraàe  patertielle. 

Obtenir  la  main  de  Thérèse  était  i)Our  Ewen  un  bonheur  si 
improbable,  il  lui  aurait  semblé  si  fabuleux  que  M.  Dunoyer 
vînt  pour  ainsi  dire  la  lui  offrir,  que  le  baron  ne  saisit  aucune 
des  allusions  que  le  banquier  lui  offrait  si  complaisamment,  et 
il  répondit  simplement. 

—  J'aurais  pourtant  cru  .monsieur,  que ,  possédant  une  fille 
aussi  complètement  douée  que  M^'^  Thérèse ,  vous  n'auriez 
qu'à  choisir  parmi  les  plus  choisis. 

—  Est-ce  que  je   me  serais  trompé?  —  pensa  M.  Dunoyer; 

—  essayons  encore.  Ces  Bretons  ont  la  tête  si  dure,  qu'il  faut 
frapper  à  tour  de  bras.  —  Il  reprit  tout  haut  :  —  Sans  doute, 
jJai  à  choisir,  mon  cher  monsieur  de  Ker-Ellio;  mais  jusqu'à 
présent,  dans  ce  beau  choix-là,  je  n'ai  rien  trouvé  qui  vaille. 
Vous  concevez  que  le  bonheur  d'une  fille  qui  vous  est  chère..., 
c'est  important...;  aussi  je  n'ai  jamais  voulu  marier  Thérèse 
à  des  freluquets,  à  des  étourneaux  ,  à  des  gens  dissipés,  qui 
la  rendraient  malheureuse.  Ce  que  j'aurais  voulu..,  —  et 
M.  Dunoyer  appuya  sur  les  mots  avec  tant  d'intention  ,  que  le 
baron  fut  enfin  forcé  de  comprendre  les  avances  du  banquier  , 

—  ce  que  j'aurais  voulu  pour  Thérèse,  mon  cher  monsieur  de 
Ker-Ellio,  c'aurait  été  un  homme  d'une  naissance  distinguée, 
sage ,  rangé  ,  loyal ,  sérieux  ,  maître  de  son  bien ,  qui  aurait , 
je  suppose,  passé  sept  ou  huit  mois  de  l'année  dans  sa  terre. 


110  REVUE  DE  PARIS. 

et  qui  serait  venu  à  Paris  deux  ou  trois  mois  d'hiver  tout  au 
plus.  Car  Thérèse  déteste  le  monde,  Paris...,  oui,  ça  vous 
paraît  singulier,  à  son  âge...,  c'est  pourtant  comme  ça...;  en 
un  mot,  pour  la  rendre  heureuse,...  mais  ce  qui  s'appelle 
très-heureuse,...  il  faudrait  se  résigner  à  passer  à  la  campagne 
au  moins  un  hiver  sur  deux.  Mais  allez  donc  parler  de  cela  à 
un  tas  de  farceurs  qui  ne  connaissent  que  Paris,  toujours  Paris, 
rien  que  Paris  ! 

—  Comment  !  —  s'écria  Ewen,  —  M"^  Thérèse  a  ces  goûts 
simples  et  retirés? 

—  Si  elle  les  a,  monsieur  !  C'est  une  vraie  petite  sauvage, 
et  c'est  encore  cela  qui  la  rend  si  difficile  à  établir,  du  moins 
de  manière  à  ce  qu'elle  soit  heureuse. 

Ewen  n'osait  se  livrer  encore  aux  espérances  qui  venaient  en 
foule  l'assaillir;  il  restait  muet,  oppressé. 

—  II  ne  mord  pas  ,  il  ne  mord  pas ,  —  pensa  le  banquier.  — 
Ma  foi,  encore  un  essai,  et,  si  celui-là  manque,  c'est  que  je 
me  serai  trompé. 

II  reprit  tout  haut ,  en  affectant  un  grand  air  de  bon- 
homie : 

—  Tenez,  mon  cher  monsieur  de  Ker-Ellio,  je  vais  vous 
dire  quelque  chose  qui  va  vous  sembler  bien  saugrenu  ;  mais , 
comme  ça  n'a  rien  que  de  flatteur  pour  vous,  vous  m'excuse- 
rez  Eh  bien!  si  j'avais  à  m'imaginer  un  mari  pour  Thérèse, 

vous  m'enlendez  bien?  un  mari  pour  Thérèse....  je  n'irais  pas 
chercher  mon  modèle  bien  loin  ;  je  voudrais  tout  bonnement 
pour  elle  un  mari  qui  vous  ressemblât. 

—  Il  serait  possible!....  Comment  !....  Ah  !  monsieur,....  je 
n'ose  croire...  je  n'ose  vous  dire  que  M^^'  Thérèse...  a  été... 
serait  aussi  à  moi  mon  idéal  ! 

—  Allons  donc  !  Vraiment,  cette  grande  fille  pâle  et  mélan- 
colique vous  plairait,  malgré  sa  sauvagerie?....  Et  pourquoi 
ne  me  le  dites-vous  pas?...  Ce  n'est  pas  l'usage  de  faire  ces 
demandes-là  soi-même,  je  le  sais;  mais,  ma  foi,  au  diable 
l'usage  quand  il  s'agit  du  bonheur  de  deux  êtres  faits  l'un  pour 
l'autre... 

—  Tenez,  monsieur,  —  dit  Ewen  avec  une  émotion  profonde, 
—  pardonnez-moi...  je  crois  rêver...  je  ne  puis  croire... 

—  C'est  pourtant  bi''n  simple;  si  Thérèse  vous  convient,  je 


REVUE  DE  PARIS.  111 

VOUS  la  dorme  de  tout  mon  cœur,  car  vous  êtes  le  mari  que 
j'aurais  désiré  pour  elle. 

—  Mais  elle!...  elle,  monsieur!...  Ah!  je  vous  l'avoue,  votre 
consentement  ne  serait  rien  sans  le  sien  ! 

—  T<^nez,  monsieur  de  Ker-Ellio ,  —  dit  le  banquier  après 
un  moment  de  silence,  —  avec  les  gens  comme  vous  ,  on  doit 
jouer  cartes  sur  table.  J'étais  venu  ici  pour  vous  pressentir  au 
sujet  de  ce  mariage. 

—  Il  serait  vrai  ! 

—  Et  vous  comprenez  que  je  n'aurais  pas  tenté  cette  démar- 
che sans  être  sûr  de  l'agrément  de  Thérèse. 

—  Elle  consent ,  monsieur  !  elle  consent  ! 

' —  Je  vous  réponds  de  son  consentement,  et  elle  sera  parfai- 
tement heureuse  avec  vous,  c'est  moi  qui  vous  le  dis...  Vous 
concevez  néanmoins  que,  ignorant  vos  intentions  et  craignant 
qu'elle  ne  vous  convînt  ou  pas,  je  n'avais  pas  dû  d'abord 
vous  parler  plus  clairement  que  je  ne  l'ai  fait. 

—  Et  vous  êtes  sûr,  monsieur,  que  W^o  Thérèse  consentira? 

—  Écoutez-moi  :  elle  n'a  toute  sa  vie  eu  qu'un  rêve,  qu'une 
pensée;  c'est  de  vivre  dans  une  espèce  de  solitude,  loin  du 
monde,  avec  ses  livres,  sa  musique  et  son  mari ,  si  elle  en 
trouvait  un  qui  pût  s'arranger  de  ces  goûts-là.  Elle  est  roma- 
nesque en  diable ,  je  vais  même  vous  dire  quelque  chose  de  bien 
plus  fort  ;  elle  a  une  passion  ,  mais  une  folle  passion  ,  pour  la 
Bretagne. 

—  Il  serait  vrai! 

—  Romanesque  comme  elle  est,  c'est  tout  simple.  Enfin, 
l'automne  dernier,  elle  rabâchait  toujours  du  bord  de  la  mer  , 
des  bruyères  ,  des  rochers,  etc.  Vous  comprenez  que  ça  me 
rendait  très-inquiet,  car  parler  des  bruyères  et  de  rochers  à 
nos  dandys  ,  à  nos  lions 

—  Monsieur,  —  dit  Ewen  en  interrompant  le  banquier,  — 
si  M'ie  Thérèse  consent  à  me  donner  sa  main... 

—  Je  vous  dis  que  c'est  tout  consenti. 

—  Je  vous  devrai...  je  lui  devrai  plus  que  la  vie...  Lorsque 
vous  saurez  les  circonstances  mystérieuses  qui  se  rattachent  à 
ce  mariage,  auquel  je  n'ose  encore  croire...,  vous  verrez,  mon- 
sieur ,  qu'il  y  a  là  quelque  chose  de  providentiel  pour  mon 
bonheur ,  et ,  j'ose  le  dire  ,  pour  celui  de  M"«  Thérèse. 


113  KEVUE  DE  PARIS. 

—  Comment!  quelles  circonstances? 

—  Permettez-moi  de  vous  les  taire  jusqu'au  moment  où  vous 
me  présenterez  à  M"«  votre  fille;  là,  devant  vous,  je  lui  dirai 
tout,  et,  je  l'espère,  elle  jugera  de  ma  reconnaissance  pas- 
sionnée par  le  bonheur  que  je  lui  devrai.  Ce  qui  vous  prouvera 
encore,  monsieur^  combien  j'ai  le  droit  d'être  à  la  fois  heureux 
et  surpris  de  ce  bonheur  inattendu,  c'est  que  tout  à  l'heure 
j'avais  prié  M.  de  Montai,  mon  cousin,  de  vous  demander 
M"<=  Thérèse  en  mariage;  il  devait  demain  tenter  auprès  de 
vous  celte  démarche. 

—  Voyez  un  peu,  mon  cher  monsieur,  comme  ça  se  rencon- 
tre... J'étais  allé  hier  chez  Montai  pour  le  prier  d'être  mon 
intermédiaire  auprès  de  vous ,  mais  il  était  à  la  campagne.  Ne 
sachant  pas  qu'il  dût  revenir  si  tôt,  et  préférant,  après  tout , 
m'en  rapporter  à  moi-même ,  trouvant  un  prétexte  tout  na- 
turel dans  l'affaire  dont  j'avais  à  vous  entretenir,  je  me  suis 
adressé  directement  à  vous,  et,  ma  foi,  je  m'en  loue  fort. 

—  Maintenant,  monsieur,  un  mot,  un  seul  mot,  si  désa- 
gréable qu'il  soit ,  sur  les  affaires  d'intérêt,  pour  n'y  plus  re- 
venir. La  seule,  mais  l'inexorable  condition  que  je  mets  à  mon 
mariage  ,  est  de  ne  rien  accepter  de  vous.  Mes  terres  me  rap- 
portent quinze  mille  francs  environ  ;  joignez  à  cela  les  fonds 
que  j'ai  chez  vous,  soixante  mille  francs,  je  crois,  d'économies 
chez  mon  notaire  de  Rennes,  et  qui  serviront  à  remeubler  ma 
vieille  maison  d'une  manière  digne  de  M"e  Thérèse.  Telle  est 
ma  fortune,  bien  modeste  sans  doute,  mais,  je  le  vois  avec 
un  plaisir  indicible,  suffisante  pour  satisfaire  aux  goûts  de 
Mlle  Thérèse. 

—  Avec  des  gens  délicats  comme  vous,  l'on  s'entend  tou- 
jours parfaitement,  mon  cher  monsieur  de  Ker-Ellio Vou- 
lez-vous me  laisser  dire  :  mon  cher  gendre? 

—  Tenez,  monsieur,  —  dit  Ewen  presque  avec  effroi,  — 
cela  est  trop  beau....  trop  heureux;....  je  ne  puis  croire,.... 
non,  je  ne  puis  croire  que  cela  soit. 

—  Mais  qu'y  a-t-il  donc  de  si  étonnant?  Vous  êtes  un  excel- 
lent parti  pour  Thérèse  ;  elle  vous  plaît,  vous  me  convenez... 

—  Oui ,  oui  ;  mais  quand  vous  saurez  combien  mon  bonheur 
doit  me  paraître  extraordinaire... 

—  Eh  bien  !  ma  foi ,  ce  sera  tant  mieux.  Après  ça,  je  m'étais 


REVUE  DE  PARIS.  lîo 

bien  aperçu  que  vous  en  te?iiez  la  première  fois  que  vous  avez 
vu  Tiiérèse...  à  diner...  oui...  Oh  !  moi,  je  suis  un  finaud  j... 
mais  j'étais  loin  de  penser  que  ça  tournerait  en  passion...  Ah 
ça!  après-demain  soir,  à  neuf  heures,  je  vous  présenterai  à 
ma  famille  comme  mon  gendre  futur;  d'ici-là  ,  je  vais  faire 
dresser  un  projet  de  contrat  et  régler  quelques  autres  forma- 
lités sur  lesquelles  nous  nous  entendrons  facilement,  je  n'en 
doute  pas...  Adieu  donc,  mon  cher  monsieur  de  Ker-Ellio.... 
Ma  foi,  en  entrant  dans  cette  maison,  j'avais  un  espoir... 
bien  vague,...  et  je  ne  croyais  pas  qu'il  dût  se  réaliser  si 
promplement. 

—  Ainsi,  monsieur,  vous  croyez  que  M"^  Thérèse... 

—  Vous  m'en  feriez  trop  dire...  pour  la  modestie  de  cette 
pauvre  fille,  séducteur  que  vous  êtes  !  —  dit  M.  Dunoyer  en 
souriant.  —  Ainsi  donc ,  à  après-demain  neuf  heures. 

Et  il  sortit. 

Nous  renonçons  à  peindre  la  joie ,  la  stupeur  de  M.  de  Ker- 
Ellio. 

Quoiqu'il  ne  crût  pas  avoir  manqué  à  la  parole  donnée  à 
M.  de  Montai ,  il  courut  chez  lui  pour  le  prévenir  qu'un  inci- 
dent aussi  heureux  qu'inattendu  rendait  son  intervention 
inutile.  Il  ne  rencontra  pas  le  comte  ;  on  lui  dit  même  qu'on 
ne  savait  pas  s'il  rentrerait  coucher. 

Ewen  lui  écrivit  ce  qu'il  voulait  lui  dire. 

Maintenant  quelques  mots  expliqueront  la  brusque  proposi- 
tion de  mariage  que  le  banquier  avait  faite  à  Ewen. 

Malgré  sa  fortune,  M.  Dunoyer  était  quelquefois  gêné,  ses 
immenses  spéculations  absorbaient  tous  ses  capitaux  disponi- 
bles, et  le  remboursement  considérable  qu'il  devait  faire  à 
Ewen  ,  dans  un  espace  de  temps  rapproché  ,  l'embarrassait  un 
peu,  quoiqu'il  eût  mis  la  totalité  de  la  somme  à  sa  disposition 
im  terme  de  leurs  échéances. 

Nous  l'avons  dit,  M.  Achille  Dunoyer  avait  deviné  l'impres- 
sion profonde  que  Thérèse  avait  faite  sur  M.  de  Ker-Ellio.  Un 
projet  qui  lui  avait  paru  fou  d'abord ,  mais  bientôt  très-exécu- 
table, était  subitement  venu  à  la  pensée  du  banquier. 

Il  s'agissait  de  marier  Ewen  à  Thérèse. 

Cette  union  présentait  plusieurs  avantages  à  M.  Achille  Du- 
5  10 


114  REVUE  DE  PARIS. 

noyer  :  —  marier  Thérèse  sans  dot,  —  le  débarrasser  de  cette 
jeune  fille  dont  la  vue  lui  rappelait  souvent  d'odieux  souvenirs, 
—  avoir  le  libre  maniement  des  fonds  du  baron  au  lieu  de  les 
lui  rembourser  très-prochainement. 

M.  Achille  Dunoyer  appartenait  à  une  famille  où  l'on  s'était 
livré  à  des  spéculations  si  diverses,  qu'il  avait  eu  très-jeune, 
et  par  tradition  ,  une  sorte  de  connaissance  des  hommes  qui  se 
bornait  à  les  ranger  en  deux  classes  :  —  dupes  et  fripons.  — 
Du  premier  coup  d'œil  il  avait  rangé  M.  de  Ker-Ellio  dans  la 
catégorie  des  dupes. 

Or  ,  selon  M.  Achille  ,  en  supposant  qu'en  effet  le  baron  eût 
été  vivement  frappé  de  la  beauté  de  Thérèse  ,  il  devait  être  en- 
chanté de  répouser  et  se  montrer  très-accommodant  sur  les 
questions  d'intérêt;  quant  aux  renseignements  sur  la  moralité 
d'Ewen.  ça  avait  été  la  dernière  préoccupation  de  M.  Dunoyer. 
D'ailleurs  les  gens  qui  appartenaient  à  la  classe  oii  il  plaçait  le 
pen-kan-guer  étaient  \.o\i]o\iv^ plus  qu'honnêtes,  comme  disait 
feu  le  père  Dunoyer. 

On  voit  que  les  prévisions  de  M.  Dunoyer  ne  le  trompèrent 
en  rien,  et  que  M.  de  Ker-Ellio  alla  au-devant  de  ses  vœux  les 
plus  chers. 

Malheureusement  les  projets  du  banquier  devaient  rencon- 
trer de  grands  obstacles.  Thérèse  Dunoyer  aimait  passionné- 
ment M.  de  Montai;  elle  était  en  correspondance  avec  lui  ;  sa 
perte,  son  déshonneur,  ne  dépendaient  plus  que  d'une  occasion 
et  de  l'audace  de  l'homme  dont  M"'  Julie  n'avait  pas  voulu 
pour  mari. 

Nous  croyons  avoir  suffisamment  exposé  le  caractère  roma- 
nesque de  la  fille  du  banquier  .  sa  funeste  éducation,  l'injuste 
dureté  de  ses  parents  à  son  égaid  pour  expliquer,  sinon  i  our 
excuser  sa  conduite  coupable.  Lors  de  sa  première  entrevue 
avec  elle,  M.  de  Montai  n'avait  pas  justifié  par  ses  manières 
cavalières  la  réputation  de  don  Juan  que  M.  Achille  Dunoyer 
lui  avait  faite.  Ce  fut  un  adroit  calcul  de  la  part  du  comte;  il 
eût  sans  cela  excité  ranlipalhie  de  Thérèse,  qui ,  nous  l'avons 
dit ,  éprouvait  alors  pour  René  un  naïf  et  chaste  amour  et  qui 
eût  quitté  avec  délices  la  bruyante  vie  parisienne  pour  les 
austères  solitudes  de  la  Bretagne. 

^^ous  avons  encore  dit  comment  M.  de  Moulai,  surprenant 


REVUE  OE  PAPxIS.  1Î5 

le  secret  des  lectures  de  Thérèse  ,  avait  pris  une  physionomie 
pensive,  mélancolique  ,  dont  la  pauvre  enfant  fut  d'autant  plus 
touchée  que  M.  Dunoyer  lui  avait  fait  un  tout  autre  portrait  de 
son  nouvel  ami. 

M.  de  Montai  ne  manquait  ni  de  finesse  ni  de  pénétration  ;  il 
devina  bientôt  que  Thérèse  avait  plutôt  des  instincts  nobles  et 
généreux  que  des  principes  arrêtés  5  que  son  esprit  était  exalté 
par  de  dangereuses  lectures  ,  son  àme  aigrie  par  les  mauvais 
traitements  ;  qu'elle  ne  pouvait  avoir  enfin  ni  confiance  ni  vé- 
nération pour  son  père  ou  pour  sa  mère  :  le  comte  vit  d'un 
coup  d'œil  toute  l'influence  qu'il  pouvait  prendre  sur  cette  jeune 
fille  absolument  livrée  à  elle-même  et  que  rien  ne  défendait 
contre  les  pièges  qu'il  lui  tendait. 

Il  voulut  plaire ,  séduire  5  il  plut ,  il  séduisit.  Jamais  ,  dans  la 
société  de  sa  mère,  Thérèse  n'avait  rencontré  un  homme  qui 
pût  être  comparé  à  M.  de  Montai,  et  puis  il  la  regardait  d'un 
air  si  doux  et  si  triste,  il  comprenait,  il  s'assimilait  si  bien  les 
poétiques  inspirations  de  René  ,  la  vie  mondaine  lui  était  de- 
venue tout  à  coup  si  à  charge  :  n'avait-il  pas  abandonné  une 
jeune  femme  dont  les  hommes  les  plus  à  la  mode  se  disputaient 
la  conquête,  pour  venir  passer  des  journées  entières  dans  le 
petit  appartement  qu'il  avait  loué  dans  la  maison  de  M.  Du- 
noyer? Cet  homme  si  recherché  ne  délaissait-il  pas  le  monde 
pour  venir  goûter  le  souverain  bonheur  de  demeurer  sous  le  même 
toit  que  Thérèse?  Enfin  son  amour  n'étail-il  pas  aussi  ardent 
qu'honnête?  S'il  n'avait  pas  d'abord  fait  sa  demande  au  ban- 
quier, c'est  qu'avant  tout  il  avait  voulu  s'assurer  de  l'agrément 
de  Thérèse,  car  il  ne  comprenait  qu'un  mariage  d'amour,... 
d'amour  aussi  passionné  que  partagé. 

Il  est  inutile  de  dire  que  l'homme  que  nous  avons  vu  si  bas, 
si  insinuant,  si  souple,  si  rampant  auprès  de  M'^^  Julie  ,  et  qui 
était  parvenu  à  tromper  cette  fille  à  force  de  flatteries  et  de 
feintes  tendresses  ,  que  l'homme  qui  n'avait  pas  reculé  devant 
l'indigne  prostitution  du  souvenir  sacré  de  sa  mèrej  que  M.  de 
Montai,  en  un  mot,  rompu  à  toutes  les  dissimulations,  à  toutes 
les  ruses ,  à  toutes  les  perfidies ,  devait  facilement  s'emparer 
d'un  cœur  jeune,  ardent,  sincère,  qui,  comprimé,  blessé  de- 
puis tant  d'années,  croirait  aux  premières  assurances  de  ten- 
dresse qui  lui  seraient  faites,  et  serait  aussi  reconnaissant 


116  REVUE  DE  PARIS. 

de  l'amour  qu'il  éprouverait  que  de  celui  qu'il  inspirerait. 

Bien  peu  de  jeunes  filles,  hélas  !  dans  la  position  de  Thérèse, 
auraient  résisté  à  cette  séduction ,  séduction  d'autant  plus  dan- 
gereuse qu'elle  semblait  avoir  le  but  le  plus  honorable. 

Pour  s'expliquer  les  succès  de  M.  de  Montai  et  de  ses  pareils, 
succès  qui  étonnent  toujours  profondément  quand  on  songe 
aux  misérables  qualités  des  hommes  qui  les  obtiennent,  il  faut 
chercher  des  comparaisons  ou  des  analogies  dans  les  classes 
les  plus  infimes ,  les  plus  honteuses  de  la  société. 

On  verra  que  presque  toujours  ces  hommes  doivent  leurs 
succès  à  une  hypocrisie  aussi  odieuse  qu'adroite ,  qui  consiste 
soit  à  invoquer  comme  appui,  comme  soutiens,  des  personnes 
faibles  et  confiantes,  soit  à  valeter  bassement  autour  des  êtres 
flétris. 

Ces  ignobles  femmes ,  honte  et  rebut  de  leur  sexe,  qui  expient 
leur  corruption  par  les  mépris  qu'elles  souffrent,  ne  sont  pas 
les  plus  hideuses  créatures  de  la  fange  où  elles  s'agitent;  il  y 
a  encore  un  degré  au-dessous  de  cette  infamie...  Oui,  il  est  des 
hommes  qui  sont  pour  ces  espèces  ce  que  M.  de  Montai  était 
pour  M"«  Julie. 

Tour  à  tour  esclaves  abjects  ou  tyrans  impitoyables  de  ces 
créatures,  ces  hommes  les  flattent  et  les  volent,  les  servent  et 
les  battent,  les  craignent  et  les  dominent,  les  consolent  surtout 
de  leur  dégradation  en  leur  prouvant  qu'il  est  des  êtres  plus 
dégradés  qu'elles,  puisqu'ils  recherchent  leur  horrible  amour 
et  qu'ils  donnent  à  ces  malheureuses  l'occasion  d'exercer  la 
charité...  La  charité,  admirable  vertu  qu'on  retrouve  toujours 
au  moins  à  l'état  d'instinct  dans  le  cœur  des  femmes  les  plus 
perdues. 

M.  de  Montai  n'était  pas  autre  chose  qu'un  de  ces  types  re- 
poussants ,  mais  dégrossi ,  mais  poli,  mais  façonné  aux  usages 
du  monde;  du  reste  même  servilité,  même  égoïsme,  même 
flatterie  basse  et  intéressée  quand  il  espérait  assouvir  sa  cupi- 
dité ;  même  insolence  brutale  lorsqu'il  éprouvait  une  déception 
ou  un  refus  ;  enfin  même  habitude  de  jouer  le  bon  pauvre  en 
s'adressant  toujours  à  la  charité^  à  la  pitié  des  femmes ,  en 
exploitant  habilement  ses  malheurs,  malheurs  sans  noblesse  et 
sans  dignité  .  infortune  méritée  par  le  désordre  le  plus  égoïste  ; 
chez  M.  de  Montai  enfin  comme  chez  les  hommes  dont    nous 


REVUE  DE  PARIS.  117 

parlons,  même  profanation  des  sentiments  les  plus  saints,  des 
paroles  les  plus  sacrées ,  en  les  parodiant  dans  leurs  cupides  et 
immondes  tendresses. 

Si  méprisables  que  soient  ces  hommes,  à  quelque  classe  qu'ils 
appartiennent,  il  résulte  même  de  leurs  détestables  mœurs  une 
habitude  de  dissimulation  dangereuse,  quelque  chose  d'hum- 
ble,  de  plaintif ,  de  doucereux,  d'insinuant,  de  servilement 
dévoué,  qui  plaît  aux  femmes  de  l'espèce  de  W^^  Julie,  parce 
qu'elles  utilisent  les  Montai,.,  ou  qui  trompe  des  enfants  comme 
Thérèse,  parce  que  les  âmes  bonnes  et  sincères  s'intéressent 
toujours  à  ce  qui  semble  souffrir. 

On  verra  tout  à  l'heure  que  c'était  surtout  en  s'adressant  A 
la  pitié,  à  la  charité  de  Thérèse,  que  M.  de  Montai  avait  fait 
dans  son  cœur  les  progrès  les  plus  décisifs. 

M.  de  Beauregard  avait  justement  prédit  au  comte  l'issue  de 
ses  rapports  avec  le  banquier.  M.  Achille  et  M^'^  Héloïse  se 
glorifièrent  pendant  quelque  temps  de  recevoir  dans  leur  inti- 
mité un  homme  d'un  certain  monde.  M.  Dunoyer  prêta  même 
environ  deux  cents  louis  à  M.  de  Montai,  qui  trouva  charmant 
de  subvenir  avec  cet  argent  aux  dépenses  qu'il  avait  faites  pour 
mettre  en  œuvre  son  plan  de  séduction  à  l'égard  de  Thérèse  ; 
mais,  ne  retirant  pas  de  la  connaissance  du  comte  les  avan- 
tages qu'il  en  avait  espérés  pour  s'introduire  au  sein  de  la 
jeunesse  dorée,  le  banquier  se  lassa  d'être  ce  qu'il  appelait 
dans  son  langage  une  vache  à  lait,  et  il  témoigna  peu  à  peu 
beaucoup  de  refroidissement  à  M.  de  Montai. 

Si  indifférent  que  fût  M.  Dunoyer  pour  Thérèse,  il  ne  l'eût 
jamais  mariée  à  M.  de  Montai,  qu'il  savait  ruiné  complète- 
ment; le  banquier  ,  d'accord  avec  M™e  Héloïse,  qui  cachait  de 
moins  en  moins  son  aversion  pour  sa  fille,  ne  voulait  lui  don- 
ner qu'une  dot  des  plus  minimes;  or,  un  gendre  pauvre  lui 
eût  été  à  charge. 

Le  comte  fut  satisfait  des  obstacles  qu'il  prévoyait ,  ils  de- 
vaient irriter  encore  la  passion  de  Thérèse  et  la  pousser  à  sa 
perte.  Bien  certain  de  l'amour  profond  qu'il  inspirait,  il  dévoila 
un  jour  à  Thérèse  le  prétendu  secret  qu'il  lui  avait  caché 
jusque-là. 

Fondant  en  larmes,  le  comte  avoua  à  la  jeune  fille  qu'il 
était  pauvre,  qu'il  touchait  à  la  misère.  Longtemps  il  avait, 

10. 


118  REVUE  DE  PARIS. 

disait-il,  compté  sur  le  gain  d'un  procès,  mais  il  lui  fallait 
renoncer  ù  tout  espoir,  le  procès  était  perdu.  C'était  non  la 
misère  ,  l'affreuse  misère  à  laquelle  il  allait  être  réduit  qu'il 
craignait;  non,  le  suicide  le  mettrait  à  l'abri  de  ces  souffrances; 
mais  ce  qu'il  déplorait,  c'était  la  nécessité  de  renoncer  à  la 
main  de  Thérèse.  Elle  était  trop  riche...  pour  que  lui,  mainte- 
nant si  pauvre,  pût  songer  à  l'épouser,  sa  délicatesse  s'oppo- 
sait k  un  tel  mariage. 

Ces  scrupules  venaient  sans  doute  un  peu  tard,  mais  M"«  Du-' 
noyer  était  incapable  de  faire  cette  réflexion.  Au  contraire,  sa 
généreuse  fierté  s'indigna  de  ce  que  M.  de  Montai  osât  faire  un 
pareil  calcul.  Elle  lui  reprocha  amèrement  de  songer  àd'autres 
intérêts  qu'à  ceux  de  leur  amour.  Était-ce  sa  faute ,  à  lui ,  si 
elle  était  riche? 

M.  de  Montai  fut  inflexible. 

La  scène  dont  nous  venons  de  parler  s'était  passée  dans  le 
jardin  de  Monceau.  Miss  Hubert  étant  malade,  M"e  Dunoyer  sor- 
tait depuis  quelques  jours  avec  une  femme  de  chambre  et 
sa  jeune  sœur.  M.  de  Montai,  nous  l'avons  dit ,  avait  gagné  la 
femme  de  chambre  ;  celle-ci  emmenait  Clémentine  et  ménageait 
les  téte-à-tête  de  Thérèse. 

M.  de  Montai  laissa  la  malheureuse  jeune  fille  désolée,  épou- 
vantée, maudissant  les  scrupules  du  comte.  Elle  passa  une  nuit 
déplorable  ;  elle  reconnut  toute  la  violence  de  son  amour  pour 
M.  de  3Iontal ,  en  songeant  qu'elle  pouvait  le  perdre  par  une 
mort  affreuse. 

Nous  ne  savons  rien ^de  plus  touchant,  déplus  sacré,  que 
la  pauvreté  lorsqu'elle  est  fière  et  silencieuse  avec  les  indiffé- 
rents, ou  qu'elle  entretient  l'amitié  de  ses  privations  courageu- 
sement ou  même  douloureusement  souffertes  ;  mais  faire  ce 
que  faisait  M.  de  Montai ,  mais  forcer  l'intérêt  et  l'amour  d'une 
jt;une  fille  riche,  en  offrant  incessamment  à  ses  yeux  les 
tableaux  les  plus  sinistres  ,  mais  lui  parler  du  froid  et  de  la 
faim  (ju'on  endurera  un  jour  ,  des  haillons  dont  on  se  vêtira, 
et  enfin  du  suicide  qui  mettra  seul  un  terme  à  cette  horrible 
Vie,  cela  est  ignoble,  cela  est  le  dernier  terme  de  la  plus  infâme 
jonglerie. 

Le  lendemain  de  l'entrevue  du  jardin  de  Monceau  ,  Thérèse, 


REVUE  DE  PARIS.  119 

entendant  M.  de  Moulai  marcher  dans  son  petit  appartement, 
écrivit  ces  mots  à  la  hâte  : 

«  Il  faut  que  je  vous  parle  ;  attendez-moi  chez  vous.  Ma  sœur 
sort  à  trois  heures.  » 
Puis  elle  monta  et  glissa  ce  billet  sous  la  porte. 
Malgré  l'effrayante  gravité  de  cette  démarche,  à  trois 
heures  Thérèse  entrait  chez  M.  de  Montai  pour  la  première  fois, 
pâle,  désespérée,  suppliante  j  elle  le  conjura  de  ne  pas  la  rendre 
à  tout  jamais  malheureuse ,  et  d'aller  demander  sa  main  à  M. 
Dunoyer,  qui  ne  pourrait  la  lui  refuser. 

M.  de  Montai  se  garda  bien  d'abuser  cette  fois  de  l'aveugle 
confiance  de  Thérèse  ;  il  la  calma,  il  la  rassura,  il  lui  reprocha 
même  l'imprudence  de  sa  visite ,  la  supplia  de  redescendre 
en  hâte ,  et  lui  promit  de  réfléchir  à  ce  qu'elle  venait  de  lui 
dire. 

Ce  fut  deux  jours  après  le  rendez-vous  que  M.  de  Ker-EUio 
vint  confier  à  M.  de  Montai  son  amour  pour  M'^^  Dunoyer,  et 
qu'en  rentrant  chez  lui,  Ewen  trouva  le  banquier  qui  l«i  accorda 
j)osilivement  la  main  de  Thérèse. 

On  a  vu  qu'après  son  entretien  avec  son  cousin,  M.  de  Montai 
avait  écrit  deux  lettres,  l'une  à  M^^' Julie,  l'autre  à  Thérèse. 
Cette  dernière  li^lre  était  mystérieuse,  menaçante,  et,  dans 
les  cil  constances  que  nous  avons  exposées  ,  Thérèse  ne  pou- 
vait manquer  d'accourir  à  l'entrevue  que  lui  demandait  le 
comte. 

Le  lendemain,  à  trois  heures ,  M"e  Dunoyer  était  chez  lui. 

L'appartement  que  M.  de  Montai  occupait  dans  la  maison  du 
banquier  se  composait  de  trois  petites  pièces ,  une  antichambre 
en  entrant ,  à  gauche  un  cabinet  non  meublé ,  à  droite  la 
chambre  à  coucher,  oîi  le  comte  conduisit  Thérèse. 

Après  avoir  fermé  la  porte,  le  comte  tomba  à  genoux  devant 
la  jeune  fille  sans  prononcer  une  parole ,  cachant  sa  figure 
dans  ses  deux  mains. 

Thérèse,  pâle,  épouvantée,  se  soutenant  à  peine,  s'appuyait 
au  marbre  de  la  cheminée  :ses  grands  yeux  noirs  étaient  voilés 
de  larmes ,  ses  lèvres  tremblaient  convulsivement ,  son  sein 
battait  avec  violence. 

Après  quelques  minutes  de  silence  ,  M.  de  Montai  releva  son 
visage  inondé  de  pleurs  (  cet  homme  savait  pleurer  ) ,  et , 


120  REVUE  I)E  PARIS. 

joignant  les  mains ,  il  s'écria  d'une  voix  entrecoupée  par  les 
sanglots  : 

—  C'en  est  fait  !  adieu  ,  Thérèse  !  et  pour  toujours  adieu  ! 

Les  traits  de  M.  de  Montai  étaient  jolis  ,  réguliers;  sa  dou- 
leur factice  artistement  ménagée,  sa  pâleur  délicate,  donnaient 
à  sa  figure  une  expression  touchante.  Lorsqu'il  répéta  d'une 
voix  douloureusement  émue  :  c'en  est  fait ,  adieu  ,  et  pour  tou- 
jours adieu!...  —  Thérèse  se  sentit  bouleversée  jusqu'au  foud 
de  l'âme  ,  son  désespoir ,  sa  pitié  ,  son  amour ,  s'exaltèrent  à  ce 
point ,  qu'oubliant  son  effroi ,  elle  s'écria  avec  une  incroyable 
résolution  : 

—  Non  ,  non ,  jamais  !  Je  ne  sais  ce  que  vous  allez  encore 
m'apprendre ,  je  ne  sais  ce  qui  nous  menace  ;  mais  rien . 
entendez-vous,  rien  au  monde  ne  me  séparera  de  vous  ! 

—  Mais,  Thérèse  ,  je  suis  pauvre!  mais,  après  quelques  fai- 
bles ressources  bientôt  épuisées ,  je  n'aurai  plus  d'autre  pers- 
pective que  la  misère  ,  que  la  misère  la  plus  affreuse  ! 

—  Oh  !-mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  —  dit  Thérèse  en  éclatant  en 
sanglots. 

—  Je  n'aurai  pas  seulement  de  quoi  manger  du  pain;  car, 
malheureusement,  je  n'ai  aucune  ressource  en  moi-même...  je 
ne  suis  bon  à  rien.  Élevé  dans  le  luxe,  je  n'ai  jamais  songé  à  un 
pareil  avenir.  Ma  santé  s'oppose  à  ce  que  je  gagne  ma  vie  par 
un  travail  manuel. 

—  Lui ,  lui ,  réduit  là  ,  grand  Dieu  ! 

—  Je  l'avoue,  c'est  faible,  c'est  lâche,  mais  je  n'aurai  jamais 
la  force  de  supporter  la  pauvreté.  Songez  donc,  Thérèse  !  avoir 
froid,  avoir  faim,  ne  savoir  où  reposer  sa  tête,  et  cela,  pendant 
une  longue  vie ,  peut-être.  Oh  la  mort  !  mille  fois  plutôt  la 
mort  que  cette  horrible  existence. 

—  Mais,  moi ,  moi,  que  deviendrai -je  ,  si  vous  vous  tuez! 
Mais  c'est  d'un  affreux  égoïsme,  ce  que  vous  dites  là.  Com- 
ment, parce  que  le  hasard  me  donne  quelque  bien  ,  et  que  le 
hasard  vous  ruine ,  il  vous  faut  renoncer  à  mon  amour ,  ù 
la  vie... 

—  Thérèse ,  il  serait  infâme  à  moi  de  vous  associer  à  mon 
sort  misérable.  La  fatalité  a  pesé  sur  ma  vie  tout  entière;  et 
c'est  au  moment  où  j'entrevoyais  le  bonheur  ,  le  seul  vrai  bon- 
heur ,  qu'il  faut  y  renoncer.  Ah  !  c'est  horrible  î 


REVUE  DE  PARIS.  121 

Et.  M.  de  Montai  répandit  des  larmes  hypocrites. 

—  Tenez,  voyez-vous ,  Edouard  ,  vous  me  rendrez  folle  ,  — 
s'écria  Thérèse  presque  avec  égarement;  —  votre  cruelle  déli- 
catesse me  poussera  à  quelque  excès. 

.  —  Thérèse,  calmez-vous,  au  nom  du  ciel,  calmez-vous  ! 

—  Ce  soir,  je  dirai  tout  à  mon  père,  —  reprit  Thérèse  avec 
un  ton  de  résolution  calme  et  forte  qui  effraya  le  comte.  C'était 
parler  trop  tôt  pour  ses  projets. 

—  Thérèse,  gardez-vous  en  bien  ! 

—  Soyez  tranquille,  Edouard,  je  ménagerai  votre  délicatesse. 
Vous  l'avez  dit  vous-même,  jamais  vous  n'avez  été  plus  heureux 
que  dans  ce  modeste  réduit.  Que  faut-il  pour  vivre  à  la  cam- 
pagne, dans  quelque  coin  ignoré?  bien  peu  de  chose.  Eh  bien! 
je  ne  demanderai  à  mon  père  que  ce  qui  est  strictement  néces- 
saire pour  vivre  ainsi.  Est-ce  encore  trop?  —  s'écria  M'''=  Du- 
noyer  à  un  mouvement  de  secret  effroi  de  M.  de  Montai,  qu'elle 
interpréta  comme  l'expression  d'un  implacable  désintéresse- 
ment.—Eh  bien!  je  ne  lui  demanderai  rien...,  rien, Edouard.... 
Je  travaillerai  ;  je  sais  coudre,  broder  ;  notre  éducation  ,  à  nous 
autres  femmes ,  toute  futile  qu'elle  semble,  nous  crée  des  res- 
sources pour  les  jours  mauvais.  De  votre  côté ,  Edouard,  vous 
vous  ingénierez,  vous  trouverez  le  moyen  d'augmenter  notre 
bien-être  ;  sinon  ,  je  travaillerai  pour  deux.  Ne  craignez  rien  , 
l'amour  me  donnera  du  courage,  de  la  force;  nous  n'aurons 
d'obligation  à  personne,  nous  ferons  comme  tant  de  pauvres 
ménages  qui  vivent  heureux  et  contents. 

—  Moi,  vous  condamner  à  une  condition  si  cruelle!  vous  , 
habituée  au  luxe!  oh!  jamais!  —  s'écria  M.  deMontal,  effrayé 
du  désintéressement  de  la  jeune  fille.  —  Mais,  lors  même  que  je 
m'y  résignerais ,  que  j'accepterais  votre  offre  si  généreuse ,  il 
est  trop  tard. 

—  Comment  ? 

—  Ce  billet  que  je  vous  ai  écrit.... 

—  Eh  bien  !  il  annonçait  un  nouveau  malheur,  c'est  vrai.... 
mon  Dieu  !  Et  ce  malheur,  quel  est-il? quel  est-il? 

—  Je  vous  en  conjure,  Thérèse,  tranquillisez-vous ,  sinon  je 
ne  dis  plus  rien. 

—  Allons,  je  suis  calme,  je  suis  calme;  parlez,  je  vous 
écoute. 


122  REVUE  DE  PARIS. 

-—  Vous  avez  VU  ici  M.  de  Ker-Eliio.... 

—  Ce  Breton  dont  vous  vous  êtes  tant  moqué  ? 

—  Comment  le  trouvez-vous? 

—  Moi? 

—  Oui  ;  que  pensez-vous  de  lui? 

—  Mon  Difcu  !  je  n'en  pense  rien.  Vous  l'avez  ridiculisé,-  cela 
m'a  fâchée  pour  cette  sauvage  Bretagne,  que  j'ai  toujours 
aimée  d'instinct. 

—  Et  sa  figure? 

—  Quelles  questions  vous  me  faites?  Je  ne  l'ai  pas  remar- 
quée ;  il  m'a  semblé  très-insignifiant.  Mais  à  quoi  bon  tout  cela? 

—  Vous  allez  le  savoir  :  M.  le  baron  de  Ker-Ellio ,  mon 
cousin ,  a  au  moins  vingt  mille  livres  de  rente  en  propriétés 
en  Bretagne,  et  une  somme  assez  considérable  placée  chez 
votre  père. 

—  Ensuite,  ensuite. 

—  M.  de  Ker-Ellio  demande  votre  main. 

—  Ma  main  ! 

—  Hier,  il  m'a  chargé  d'être  son  interprète  auprès  de  votre 
père.  Comprenez-vous  maintenant?  Vous  le  voyez,  tout  est 
perdu,  je  ne  puis  plus  même  accepter  votre  offre  généreuse? 

—  Parce  que  M.  de  Ker-Ellio  demande  ma  main  ?...  mais  vous 
êtes  fou  ! 

—  Que  dites-vous?.. 

—  C'est  là  le  malheur  qui  nous  menace  ? 

—  N'est-ce  donc  rien  ? 

—  Rien...  si  vous  m'aimez  comme  je  vous  aime. 

—  Thérèse ,  ce  langage... 

—  Je  dois  le  tenir ,  puisque  vous  ne  le  tenez  pas...  Qu'avez- 
vous  répondu  à  M.  de  Ker-Ellio? 

—  Que  je  ferais  sa  demande  à  votre  père. 

—  Vous  avez  promis  cela... 

—  Je  l'ai  promis...  je  ne  pouvais  le  lui  refuser  sans  éveiller 
ses  soupçons. 

—  Vous  avez  eu  tort,  il  fallait  lui  dire  :  Thérèse  m'aime,  Je 
l'aime...  sa  main  est  à  moi. 

—  Thérèse,  je  vous  dis  que  votre  exaltation  m'épouvante... 
vous  affectez  un  calme  que  vous  ne  ressentez  pas. 

—  Ferez-vous  cette  demande  à  mon  père? 


REVUE  DE  PARIS.  12ô 

—  J'ai  donné  ma  parole  à  mon  cousin...  je  ne  pouvais  faire 
autrement...  sans  risquer  de  nuire  à  votre  réputation. 

—  Ah  !  vous  ne  m'aimez  pas  autant  que  je  vous  aime  !  Je  ne 
craindrais  pas  de  la  risquer  pour  vous,  moi,  cette  réputation... 
Mais,  si  vous  avez  promis ,  il  faut  tenir  cette  promesse...  De- 
mandez ma  main  à  mon  père  pour  ce  monsieur  dont  l'amour 
est  venu  si  vite. 

—  On  sait  votre  père  si  riche,  Thérèse. 

—  C'est  la  fille  du  riche  banquier  que  ce  Breton  veut  épouser, 
je  n'en  doute  pas. 

—  Ainsi  je  demande  votre  main  à  votre  père  pour  mon 
cousin. 

—  Mon  père  m'en  parle...  je  refuse ,  et  je  lui  dis  que  jamais 
je  n'aurai  d'autre  époux  que  vous. 

—  Hélas  !  Thérèse,  votre  père  voyant  d'un  côté  un  homme 
riche,  sage,  rangé,  habile  dans  la  gestion  de  ses  intérêts ,  et  de 
l'autre  un  homme  bientôt  réduit  à  la  misère... 

—  Mon  père  préférera  votre  cousin  à  vous ,  c'est  clair. 

—  Hélas!  sans  doute. 

—  Mais  moi,  je  vous  préférerai  à  votre  cousin,  et  comme 
ma  main  m'appartient,  j'aurai  raison. 

—  Votre  père  insistera. 

—  Je  serai  inébranlable. 

—  Il  vous  maltraitera. 

—  J'y  suis  faite. 

—  Il  me  fermera  sa  porfe. 

—  Je  viendrai  ici,  et  je  vous  dirai  :  Edouard  ,  je  suis  à  vous, 
je  suis  votre  femme,  disposez  de  moi...  vous  êtes  loyal  et  gé- 
néreux, partons.... 

—  Et  si  je  refuse  de  vous  associer  à  mon  misérable  sort... 

—  Si  vous  refusez... 

—  Oui... 

—  Si  vous  refusez...  ce  ne  sera  pas  pour  vivre  misérabie, 
n'est-ce  pas  ?  ce  sera  pour  vous  tuer... 

M.  de  Montai  baissa  la  tête  d'un  air  sombre,  et  ne  répondit  rien. 

—  Je  comprends...  vous  vous  tuerez...  plutôt  que  d'accepter 
le  dévouement  d'une  femme  qui  vous  demande  de  partager 
avec  vous  son  bien  si  vous  y  consentez ,  voire  pauvreté  si  vous 
préférez  être  pauvre... 


i24  REVUE  DE  PARIS. 

—  Tiiéicse...  vous  êtes  sans  pitié. 

—  Et  vous  donc...  Eh  bien,  si  vous  faites  cela,...  comoit: 
maintenant  mon  cœur  est  en  vous ,  ma  vie  est  en  vous  ,  le  seul 
bonheur  que  je  puisse  prétendre  est  en  vous...  Si  vous  vous 
tuez...  je  me  tuerai 

—  Thérèse  ! 

—  Ceci  n'est  pas  un  vain  mol..:  vous  me  connaissez...  vous 
savez  la  résolution  de  mon  caractère.  A  cette  heure,  je  suis 
chez  vous;  pour  y  venir  ,  pour  en  sortir,  je  brave  la  honte,  ma 
perle;  jugez ,  d'après  cela,  ce  qu'il  me  resterait  à  faire  ,  et  ce 
que  je  ferais,  si  l'homme  pour  lequel  je  sacrifie  autant  se  tuait 
lâchement! 

—  Lâchement,  Thérèse  ! 

—  Lâchement...,  vous  auriez  peur  de  mon  amour  ! 

Il  est  impossible  de  rendre  la  sublime  énergie  de  l'accent  de 
Thérèse  en  prononçant  ces  derniers  mots. 

M.  de  Montai  parut  dominé,  vaincu  par  cette  résolution, 
et  il  s'écria  dans  un  transport  d'amour  merveilleusement  feint  : 

—  Eh  bien  !  oui ,  oui ,  Thérèse,  je  serai  digne  de  ton  admi- 
rable dévouement,  je  serai  digne  de  loi,  je  m'élèverai  à  ta 
hauteur,  fille  adorable!  j'abjurerai  mes  scrupules...  je  n'aurai 
qu'un  vœu,  qu'un  but,  celui  de  l'appartenir  par  des  nœuds  in- 
dissolubles. Oui,  Thérèse,  je  te  le  jure  par  un  serment  que  je 
n'ai  jamais  invoqué  en  vain,  —  reprit  M.  de  Montai  d'une  voix 
solennelle, —je  vous  le  jure  par  le  souvenir  de  ma  pauvre 
mère...  Quoi  qu'il  arrive,  je  suis  à  vous,  et  pour  toujours 
à  vous. 

—  Et  moi  !  —  s'écrîa  Thérèse  avec  exaltation ,  —  et  moi , 
qui  n'ai  au  monde  rien  de  plus  saint  et  de  plus  sacré  que  mou 
amour,  au  nom  de  cet  amour,  je  vous  jure,  Edouard,  quoi 
qu'il  arrive,  de  n'être  jamais  qu'à  vous ,  oui,  pour  jamais  je 
suis  à  vous! 

Et  la  jeune  fille,  le  regard  brillant ,  le  front  radieux,  tendit 
ses  deux  mains  à  M.  de  Montai. 

Celui-ci  leva  les  yeux  au  ciel,  et  eut  l'exécrable  impudence 
de  prononcer  ces  paroles  sacrilèges  d'une  voix  qu'il  sut  rendre 
touchante  : 

—  Ma  mère,  du  haut  du  ciel ,  bénis  nos  fiançailles. 

Puis  il  poussa  cette  odieuse  comédie  jusqu'à  passer  à  l'un 


REVUE  DE  PAKIS.  125 

des  doigls  de  Thérèse  un  anneau  (celui  qu'il  avait  déjà  donné  à 
M''-^  Julie) ,  en  lui  disant ,  d'un  ton  ému  et  en  versant  quelques 
larmes  : 

—  Thérèse ,  dans  ma  pauvreté...  j'ai  encore  un  trésor  inap- 
préciable... C'est  l'anneau  que  ma  pauvre  mère  mourante  m'a 
donné  en  me  bénissant.  Que  cet  anneau  sacré...  soit  le  gage  de 
nos  promesses  ! 

—  Ah!  vous  m'aimez  comme  je  vous  aime...  puisque  vous  me 
faites  un  tel  sacrifice.  J'en  serai  digne ,  et  je  l'accepte,  —  s'é- 
cria Thérèse  avec  ivresse  en  baisant  l'anneau  avec  autant  de 
respect  que  de  reconnaissance;  et,  fondant  en  larmes,  elle 
ajouta  :  —  Devant  Dieu  ,  devant  votre  mère ,  Edouard  ,  je  suis 
votre  femme. 

A  ce  moment  le  roulement  d'une  voiture  retentit  sous  la  voûte 
de  la  porte  cochère. 

—  Mon  père ,  —  s'écria  Thérèse  avec  eflFroi ,  —  il  peut  ra'en- 
voyer  chercher. 

—  Vite,  vite,  descendez,  —s'écria  M.  de  Montai,  —  que 
décidons-nous  ? 

—  Que  je  suis  à  vous. 

—  A  toi,  Thérèse,  oh!  oui,  à  toi,  à  toi;  seulement  laisse- 
moi  réfléchir  quelques  jours  à  ce  que  nous  devons  faire;  ne 
parle  pas  encore  à  ton  père. 

—  Ne  dois-je  pas  vous  obéir  en  tout  maintenant,  Edouard? 

—  Demain  ,  si  tu  peux,  ici,  à  trois  heures,  ma  Thérèse  bîen- 
aimée ,  je  te  dirai  ce  que  j'aurai  résolu.  Viendras-tu  ,  dis,  mon 
ange? 

—-Si  je  viendrai,  Edouard?  Oh,  oui,  oui,  maintenant  je 
viendrai  sans  remords  et  sans  crainte,  —  dit  la  jeune  fille  en 
montrant  à  M.  de  Montai  l'anneau  de  sa  mère  qu'il  lui  avait 
donné  et  en  baisant  encore  cette  bague  avec  vénération. 

—  Ange,  ange  adoré,  —  s'écria  M.  de  Montai  en  tombant  à 
genoux  et  en  couvrant  les  mains  de  Thérèse  de  baisers  pas- 
sionnés. 

La  jeune  fille,  par  un  mouvement  d'une  grâce  charmante,  se 
baissa,  et,  efifleurant  chastement  de  ses  lèvres  le  front  de  M.  de 
Montai ,  elle  dit  à  voix  basse  : 

—  Mon  Edouard ,  ce  premier  baiser  au  nom  de  votre  mère. 
Puis ,  ouvrant  vivement  la  porte  ,  Thérèse  disparut. 

5  11 


126  REVUE  DE  PAHIS. 


XVIII. 


LE  Mariage. 


Le  lendemain  du  jour  où  Thérèse  avait  juré  à  M.  de  Monlal 
(îe  ne  jamais  appartenir  qu'à  lui,  la  jeune  fille,  mandée  par  son 
père  vers  les  deux  heures  après  midi,  descendait  chez  sa  mère, 
accompagnée  de  miss  Hubert. 

Contre  son  habitude,  M™«  Héloïse  se  trouvait  dans  le  cabinet 
de  son  mari. 

M.  Achille  ayant  dit  à  la  gouvernante  qu'il  avait  à  parler  à 
Thérèse,  celle-ci  resta  seule  avec  sa  mère  et  son  père,  assez 
intimidée  de  la  manière  solennelle,  presque  sévère,  avec  laquelle 
on  Taccueillait. 

—  M.  Dunoyer,  après  s'être  assuré  que  personne  ne  pouvait 
l'entendre,  ferma  la  porte  de  son  cabinet,  revint  auprès  de 
Thérèse,  et  lui  dit  d'un  air  grave  et  sentencieux  : 

—  Quoique  vous  n'ayez  pas  toujours  mérité  ce  que ,  moi  et 
votre  mère,  nous  avons  fait  pour  vous,  nous  allons  vous  donner 
une  nouvelle  marque  de  noire  inlérêt. 

—  Et  Dieu  veuille  que  mademoiselle  ne  soit  pas  ingrate  pour 
cela  comme  pour  le  reste  !  —  dit  aigrement  M™^  Héloïse. 

Certains  incidenls  de  la  conférence  qui  allait  avoir  lieu  pou- 
vant éveiller  de  fâcheux  souvenirs  dans  l'esprit  du  banquier,  au 
sujet  de  la  naissance  de  Thérèse,  M™^  Héloïse  voulait  apaiser 
les  ressentiments  de  M.  Achille  en  se  montrant  très-dure  envers 
sa  fille. 

Thérèse  était  habituée  depuis  trop  longtemps  aux  brutalités 
de  sa  mère  pour  s'en  affecter  ou  même  s'en  étonner  ;  selon  son 
habitude,  elle  baissa  la  tête  et  garda  le  silence. 

—  Quand  je  vous  le  disais!  —  s'écria  U^^  Héloïsej  —  elle 
reste  muette  comme  une  tanche  !  C'est  ainsi  qu'elle  est  sensible 
aux  bontés  qu'on  a  pour  elle. 

—  Le  fait  est ,  Thérèse ,  que  vous  avez  la  détestable  habitude 
de  ne  jamais  répondre  aux  reproches  qu'on  vous  fait;  il  n'y  a 
rien  de  plus  impertinent  que  cela. 


REVUE  DE  PARIS.  127 

—  Entendez-vous  ce  qu'on  vous  dit  ?  —  s'écria  M'"^  Héloïse  ; 
—  voyez,  la  sournoise,  si  elle  lèvera  seulement  le  nez  de  dessus 
ses  genoux? 

Thérèse  redressa  la  tête  et  regarda  tristement  sa  mère. 

—  Hum!  —  dit  celle-ci  avec  ironie,  —  quand  il  s'agit  de 
prendre  une  mine  hypocrite  .  vous  êtes  bonne  là  ,  c'est  sûr. 

—  Vous  êtes  bien  sévère  pour  moi,  ma  mère,  —  dit  Thérèse 
d'une  voix  émue. 

—  Pourquoi  pas  injuste,  tout  de  suite? 

—  Calme-toi ,  Héloïse  ,  calme-toi ,  —  dit  M.  Achille  ;  —  si 
elle  avait  eu  l'intention  de  le  manquer  ,  elle  le  regretterait 
tout  à  l'heure  ,  en  apprenant  comme  nous  sommes  bons  pour 
elle. 

II  est  une  espèce  de  gens  (M.  et  M™^  Dunoyer  étaient  de  ce 
nombre)  qui  font  le  bien  avec  tant  de  mauvaise  grâce  qu'ils 
semblent  le  faire  à  regret;  la  suite  de  cet  entretien  prouvera 
que  ,  malgré  l'amertume  de  ces  premières  paroles  ,  le  banquier 
et  sa  femme  croyaient  annoncer  à  leur'fille  une  chose  qui  lui 
serait  agréable.  Peut-être  même  faudrait-il  attribuer  l'aigreur 
de  M™e  Héloïse  à  l'envie  que  lui  inspirait  le  sort  futur  de  sa  fille, 
quoiqu'elle  vît  cependant  arriver  avec  satisfaction  le  moment  de 
se  séparer  de  Thérèse,  et  d'être  ainsi  délivréed'une  comparaison 
peu  flatteuse. 

M.  Dunoyer  continua  ,  en  redoublant  de  solennité  : 

—  Vous  allez  bientôt  avoir  dix-huit  ans,  Thérèse;  vous  êtes 
en  âge  d'être  mariée. 

La  jeune  fille  sentit  son  cœur  se  serrer;  elle  rassembla  toutes 
ses  forces ,  afin  de  pouvoir  lutter  coutre  VoTa^,e  qu'elle  pré- 
voyait. Un  pressentiment  l'avertissait  qu'il  ne  s'agissait  pas  de 
M.  de  Montai. 

M.  Achille  Dunoyer  reprit  : 

—  Vous  êtes  en  âge  d'être  mariée,  et,  par  le  plus  grand  ha- 
sard, nous  avons  réussi  à  trouver  pour  vous  un  parti ,  mais 

un  parti  inespéré. 

—  Pour  ça,  oui,  bien  inespéré,  —  répéta  M'"*  Héloïse,  ne 
pouvant  cacher  sa  jalousie. 

—  Le  temps  de  publier  vos  bans ,  —  reprit  M.  Dunoyer,  —  et 
vous  serez  msriée.  J'espère  que  vous  êtes  satisfaite? 

M.  et  M™o  Dunoyer  s'attendaient  à  une  explosion  de  recon- 


128  REVUE  DE  PARIS. 

naissance  de  la  part  de  Thérèse  ;  ils  furent  d'abord  surpris,  puis 
irrités  de  son  silence. 

—  Eh  bien!  tu  vois,  Achille,  voilà  la  reconnaissance  de 
cette  demoiselle  !  Par  un  mot ,  par  un  signe...  Quand  je  te  le 
disais,  Achille,  qu'elle  était  indigne  d'un  pareil  bonheur  !... 
Mais  bah  !  bah  !  tout  cela  ce  sont  des  frimes.  Elle  grille  d'être 
mariée  ;  mais  mademoiselle  veut  faire  la  duchesse  ;  elle  croit  sans 
doute  que  ce  serait  mauvais  genre  de  paraître  heureuse  d'attra- 
per un  mari. 

—  Avant  de  me  trouver  heureuse ,  ma  mère,  il  faut  au  moins 
que  je  sache  à  qui  vous  prétendez  me  marier,  —  dit  Thérèse 
en  regardant  fixement  M™e  Héloïse. 

—  Je  prétends!  —  s'écria  M™^  Héloïse  indignée,  —  je  pré- 
tends! l'entends-tu  ,  Achille,  je  prétends? 

—  I!  me  semble  en  effet,  Thérèse,  —  dit  le  banquier,  qui 
afifectait  de  garder  beaucoup  de  sang-froid ,  —  que  vous  vous 
servez  d'expressions  fort  inconvenantes.  Nous  ne  prétendons 
pas,...  nous  entendons ,  nous  voulons  vous  marier,  parce  que 
ce  mariage  nous  arrange  et  qu'il  n'y  a  pas  une  seule  objection  à 
y  faire. 

—Mais  au  moins  faudrait-il  que  je  connusse  la  personne  dont 
il  s'agit ,  et  que  cette  personne  me  convînt,  —  dit  Thérèse  d'une 
voix  ferme. 

M.  et  M™e  Dunoyer  se  regardèrent  en  haussant  les  épaules. 

—  Si  ça  ne  fait  pas  pitié  î  —  s'écria  M™<^  Héloïse  en  éclatant 
de  rire;  —  mademoiselle  voudrait  sans  doute  faire  un  mariage 
d'amour? 

—  Ne  lui  réponds  pas,  Héloïse...  Vous  saurez,  Thérèse,  que 
la  personne  dont  il  est  question  vous  convient  parfaitement.  Il 
s'agit  d'un  jeune  homme,  riche  et  noble. 

—  Baron,  rien  que  ça!  —s'écria  M™^  Héloïse,  —  baron  ! 
Et  cette  demoiselle  qui  fait  des  façons  pour  être  baronne,  en- 
core. 

—  En  un  mot,  il  s'agit  de  M.  le  baron  de  Ker-Ellio,  qui  a 
dîné  ici  il  y  a  plusieurs  jours,  —  dit  M.  Achille.  —  Maintenant 
j'espère  que  vous  allez  enfin  nous  remercier.  La  fortune  territo- 
riale de  M.  de  Ker-Ellio  est  fort  belle;  il  a  plus  de  deux  cent 
mille  francs  placés  chez  moi ,  et  au  moins  quinze  mille  livres  de 
rente  en  tcnrs  en  Bretagne,  ce  qui  est  superbe.  Après-demain 


REVUE  DE  PARIS.  129 

soir,  je  vous  présenterai  formellement  votre  futur,  et  dans  un 
mois  vous  serez  mariée. 

—  Mais  M.  de  Ker-Ellio  ne  me  connaît  pas  plus  que  je  ne  le 
connais,  —  dit  Thérèse,  qui  hésitait  et  sentait  les  larmes  lui 
venir  aux  yeux.  —  Je  ne  nie  pas  ses  qualités ,  seulement  je  n'ai 
pu  les  apprécier;  de  son  côté...,  il  ignore  mon  caractère... 
Comment  a-t-il  pu... 

—  Esl-ce  que ,  par  hasard  ,  vous  auriez  l'audace  de  songer  à 
me  désobéir?  —  s'écria  M.  Dunoyer  d'une  voix  sourde  en  s'ap- 
prochant  de  sa  fille. 

—  Achille,  lu  le  vois ,  elle  est  capable  de  tout,  —  dit  M^^e  Hé- 
loïse.  —  Elle  nous  fera  mourir  de  chagrin. 

—  Il  s'agit  du  sort  de  ma  vie  entière,  et  je  suis  décidée  à  ne 
consulter  que  mon  cœur  pour  m'engager  éternellement ,  —  ré- 
pondit bravement  Thérèse. 

—  L'entends-tu,  Achille,  l'effrontée?  —  s'écria  M™e  Hé- 
loïse. 

—  Ah  ça  !  Thérèse ,  décidément  êtes-vous  folle?  Croyez-vous 
que,  pour  vos  beaux  yeux,  je  manquerai  l'occasion  de  vous 
établir  à  ma  convenance  ,  et  mieux  que  je  n'aurais  jamais  pu 
l'espérer  ? 

—  Mais  cela  fait  pitié  !  cela  fait  mal  !  —  s'écria  M""*  Héloise. 
—  Refuser  d'être  baronne  avec  plus  de  vingt-cinq  raille  livres  de 
rente!  Qu'espérez-vous  donc  trouver  pour  époux?  un  prince? 
Ne  dirait-on  pas ,  en  vérité ,  que  vous  êtes  sortie  de  la  cuisse  de 
.Jupiter  ! 

Cette  délicate  allusion  à  la  naissance  de  Thérèse  ne  fut  pas 
heureuse.  M.  Achille  fronça  les  sourcils. 

M'"e  Héloïse  comme  toujours  regretta,  mais  trop  tard,  ses 
maladroites  paroles;  heureusement  pour  elle,  M.  Achille,  lui 
sachant  gré  sans  doute  de  sa  dureté  envers  Thérèse,  fitretomber 
toute  sa  colère  sur  celle-ci.  Il  s'écria,  les  narines  gonflées  de 
colère  et  l'écume  aux  lèvres  : 

—  Ah  !  c'est  une  lutte  que  vous  voulez  engager  avec  moi , 
mademoiselle  !  Eh  bien  !  soit ,  nous  lutterons.  Ah  !  vous  ne  sa- 
vez pas  encore  à  qui  vous  avez  affaire?  vous  ne  savez  pas  que 
d'un  mol  je  i)uis  vous  faire  rentrer  à  cent  pieds  sous  terre?  Vous 
ne  m'avez  jamais  donc  vu  en  colère ,  hein  ?  mais  regardez-moi 
donc,  à  la  fin  ,  —  s'écria  M.  Achille  en  prenant  brutalement  les 

11. 


130  REVUE  DE  PARIS. 

deux  mains  de  Thérèse  dans  les  siennes  et  en  la  forçant  à  le 
regarder  en  face. 

Dans  le  paroxisme  de  sa  colère  ,  cet  homme  était  hideux. 

M™'  ïïéloïse,  ravie  de  voir  le  courroux  de  son  mari  détourné 
sur  Thérèse  ,  se  joignit  à  lui  pour  accabler  sa  fille  ,  et  s'écria  : 

—  Sois  tranquille ,  Achille  ,  nous  en  viendrons  à  bout  ;  Il 
faudra  bien  qu'elle  cède  ou  qu'elle  dise  pourquoi.  Refuser  un 
tel  parti  î  Mais  nous  verrons  !  nous  verrons  !  Pour  commencer , 
elle  va  remonter  dans  sa  chambre,  d'où  elle  ne  sortira  que 
pour  venir  ici  recevoir  M.  de  Ker-Ellio  j  et  malheur  à  elle  si  elle 
ne  l'accueille  pas  comme  il  a  le  droit  de  s'y  attendre  d'après 
ce  que  nous  avons  répondu  ! 

—Mais  non,  —  reprit  M.  Achille  en  se  calmant,  —  je  ne  puis 
croire  qu'elle  pousse  la  folie  jusqu'à  oser  se  mettre  en  révolte 
ouverte  contre  nous;  comme  tu  le  dis,  Héloise,  elle  veut  se 
faire  prier,  sans  doute...  Répondez  donc!  —  s'écria-t-il  dure- 
ment en  s'adressant  à  Thérèse,  —  osez  me  dire  encore  en  face 
que  vous  aurez  le  front  de  résister  à  ma  volonté? 

—  Je  dis  ,  —  répéta  Thérèse  avec  fermeté ,  —  je  dis  que  je 
ne  puis  me  décider  en  un  moment  à  vous  promettre  d'épouser 
quelqu'un  que  je  ne  connais  pas;  je  dis  que  les  mauvais  traite- 
ments ,  au  lieu  de  changer  ma  résolution,  la  rendront  plus  iné- 
branlable. 

—  Ah!  vraiment!  Et  vous  croyez  que  je  n'ai  pas  une  tête 
aussi,  moi?  —  s'écria  M.  Dunoyer  exaspéré  par  la  résistance  de 
Thérèse.  —  Ah!  vous  croyez  que  ,  lorsque  je  trouve  roccasion 
de  me  débarrasser  de  vous  ,  je  la  laisserai  échapper  ? 

Malgré  sa  grossièreté  naturelle,  M.  Achille  regretta  ces  pa- 
roles en  voyant  la  douloureuse  expression  qui  se  peignit  sur  les 
traits  de  Thérèse. 

M"''^  Héloise .  qui  avait,  s'il  est  possible,  l'àme  encore  plus 
haineuse  et  plus  basse  que  son  mari ,  n'eut  pas  le  même  scru- 
pule que  lui,  et  s'écria  : 

—  Oui  ,  nous  débarrasser  de  vous,  c'est  le  mot!  Achille  a 
bien  raison;  oui ,  ce  sera  pour  nous  un  bonheur  que  d'être  dé- 
livré d'un  aussi  mauvais  sujet  que  vous  ! 

Cette  brutalité  blessa  cruellement  Thérèse,  mais  elle  lui 
fit  envisager  sa  position  sous  un  jour  Tbut  nouveau  ;  malgré 
la  promesse  qu'elle  avait  faite  à  M.  de  Montai,  au  risque  d'é- 


REVUE  DE  TARIS.  131 

veiller  les  soupçons  du  banquier,  elle  s'écria  douloureusement  : 

—  Mon  Dieu  !  si  vous  ne  voulez  que  vous  débarrasser  de 
moi,  que  vous  importe  que  je  me  marie  avec  M.  de  Ker-Ellio  ou 
avec  tout  autre? 

—  Cela  m'importe  beaucoup,  —  s'écria  le  banquier;  —  et 
puisqu'il. faut  tout  vous  dire,  s'il  s'agit  pour  vous  d'un  mariage, 
il  s'agit  pour  moi  d'une  affaire.  M.  de  Ker-Ellio  a  des  fonds  • 
placés  chez  moi,  et  il  entre  dans  mes  arrangements  (  arrange- 
ments qu'il  approuve  en  devenant  votre  mari  )  de  garder  ces 
fondsou  deles  faire  valoir  comme  bon  mesemblera  ;  est-ce  clair? 

—  Mais  tu  es  mille  fois  trop  bon  d'entrer  dans  de  pareils 
détails,  —  s'écria  M'"'^  Héloïse  en  interrompant  son  mari. 
—  Est-ce  que  nous  avons  des  raisons  à  lui  donner? 

—  Non,  certes;  mais  je  veux  la  convaincre  que  ce  mariage 
doit  avoir  lieu  ,  et  qu'il  aura  lieu  non-seulement  parce  qu'il  est 
convenable  pour  celte  ingrate,  mais  parce  qu'il  est  convenable 
pour  moi.  Qu'elle  comprenne  bien  surtout  que,  si  j'étais  ca- 
pable de  faiblir  pour  ce  qui  la  regarde  ,  elle  doit  bien  savoir 
que  je  n'aurais  pas  la  même  faiblesse  pour  ce  qui  m'est  per- 
sonnel. 

—  Ainsi,  vous  me  vendez,  mon  père!  ainsi ,  vous  me  sacri- 
fiez à  je  ne  sais  quelle  combinaison  d'argent!  — •  s'écria  Thé- 
rèse avec  indignation;  — et  vous  croyez  que  je  pourrai  jamais, 
non  pas  aimer,  mais  seulement  estimer  l'homme  capable  de 
recourir  à  de  tels  moyens  pour  obtenir  ma  main? 

—  Sortez  d'ici ,  malheureuse  !  —  s'écria  M.  Dunoyer  en 
fureur;  —  sortez  d'ici!  remontez  chez  vous!  Après-demain 
soir,  M.  de  Ker-Ellio  viendra  ici;  c'est  moi  qui  irai  vous  cher- 
cher ,  et,  morbleu  !  nous  verrons  qui  cédera  ou  de  vous  ou  de 
moi  ! 

Thérèse  étendit  les  mains  vers  son  père  et  sa  mère  d'un  air 
suppliant,  les  yeux  baignés  de  larmes;  elle  allait  les  implorer  , 
mais  elle  vit  sur  ces  deux  physionomies  tant  de  lâche  méchan- 
ceté qu'elle  eut  honte  de  s'abaisser  jusqu'à  la  prière  :  elle  se 
leva  droite,  le  front  haut,  le  regard  altier  et  dédaigeux,  et  dit  : 

—  C'est  une  lutte,  eh  bien!  soit  !  Dieu  ne  saurait  être  pour 
ceux  qui  sacrifient  leurs  enfants  ! 

—  Quelle  audace!  quelle  insolence!  —  se  dit  tout  bas 
M""^  Héloïse;  —  je  ne  lui  avais  jamais  vu  ce  regard  impérieux. 


1Ô2  REVUE  nr  PARIS. 

Ah  !  il  ne  me  rappelle  que  trop  le  regard  du  plus  exécrable  des 
hommes  ! 

—  Ah  !  vous  voulez  une  lutte!  —  s'écria  le  banquier  avec 
rage.  —  Prenez  garde,  vous  pourriez  bien  y  être  brisée  ! 

—  Vous  pourrez  me  briser,  oui!  mais  me  faire  ployer, 
jamais!  —  s'écria  Thérèse  en  se  dirigantvers  la  porte. 

—  Malheureuse  !  —  reprit  le  banquier  pâle  de  rage  ;  —  toi 
qui  oses  me  parler  de  la  sorte  ,  sais-tu  bien  ce  que  tu  es  ici? 
sais-tu  bien  que  je  n'ai  qu'un  mot  à  dire... 

—  Achille!  oh!  Achille!  pour  moi  du  moins,  — s'écria 
M"'  Héloïse  avec  effroi  en  voyant  son  mari  prêt  à  laisser 
échapper  le  funeste  secret  de  la  naissance  de  Thérèse. 

Mais  celle-ci.  dans  sa  douleur  et  dans  son  désespoir  ,  n'avait 
pas  remarqué  la  retenue  de  M.  Dunoyer;  elle  sortit  violemment 
de  l'appartement  et  monta  chez  elle  pour  se  livrer  sans  témoin 
à  sa  douleur  et  instruire  M.  de  Montai  de  ces  nouveaux  événe- 
ments. 


XIX. 


L    A  VEU. 

Nous  conduirons  le  lecteur  dans  la  modeste  chambre  occupée 
par  M.  de  Ker-Ellio  ,  le  jour  où  il  devait  être  officiellement  pré- 
senté à  W^'  Dunoyer.  La  veille  avait  eu  lieu  ,  ainsi  que  nous  ve- 
nons de  le  rapporter ,  le  pénible  entretien  de  Thérèse  et  de 
M.  et  de  M""=  Dunoyer. 

Les  grandes  joies  comme  les  grands  chagrins  causent  une 
sorte  d'inquiétude  fiévreuse,  d'agitation  incessante. 

Ewen  ne  devait  voir  Thérèse  que  le  soir  à  huit  heures.  Plu- 
sieurs fois  il  était  sorti  sans  but  et  rentré  sans  raisons  ; 
ses  traits,  quoique  altérés  par  de  si  violentes  émotions ,  expri- 
maient une  sorte  de  radieuse  extase.  Tantôt  il  marchait  i^ 
grands  pas,  tantôt  il  s'arrêtait  brusquement. 

—  Oh  !  que  le  temps  me  dure  !  Seulement  quatre  heures  ,  — 
disait  Ewen.  —  Oh!  l'attente  du  bonheur  est  pesante!  C'est 
presqn'une  douleur  j  oui ,  les  heures  du  chagrin  sont  plus  ra- 


REVUE  DE  PARiS.  lôÔ 

pides.  Thérèse  m'a  remarqué;  elle  agrée  ma  demande!  sans 
doute  mon  émotion  Ta  touchée.  Son  père  consent  à  tout  ;  elle 
sera  ma  femme!  ma  femme  !  Oh  !  maintenant ,  le  hon  abbé  de 
Kérouëllan  ne  me  reprochera  plus  la  stérilité  de  mes  rêveries. 
Si  je  n'avais  pas  rêvé,  si  je  n'avais  pas  évoqué  ce  charmant  fan- 
tôme, je  me  serais  contenté  d'un  mariage  vulgaire,  tandis  que 
c'est  elle...  elle  que  je  vais  épouser  ,  elle  si  belle  ,  elle  si  rare- 
ment douée  !  En  vérité ,  cela  tient  du  prodige.  Ne  dirait-on  pas 
qu'une  fée  bienfaisante  prend  plaisir  à  réaliser  un  de  ces 
vœux  d'une  ambition  insensée  que  font  tous  les  hommes? 

Thérèse  sera  ma  femme  !  Je  l'emmènerai  dans  la  maison  de 
mon  père;  avec  Thérèse,  je  parcourrai  nos  grèves,  nos  landes 
nos  rochers,  nos  grands  bois.  Oh  !  m'asseoir  avec  elle  là  où  j'ai  si 
souvent  pleuré  seul,  là  où  je  l'ai  si  souvent  invoquée,  alors  que 
je  l'aimais  si  ardemment  sans  la  connaître!  Elle,  mon  beau 
rêve  vrai  !  Comme  elle  comprendra  les  bizarreries  de  cette 
passion,  lorsque  je  lui  montrerai  ce  portrait  mystérieux  qui 
m'inspirait  autant  d'effroi  que  d'amour,  et  quand  je  lui  pré- 
senterai mes  pauvres  vieux  serviteurs,  qui  pleureront  de  joie  en 
lui  baisant  la  main? Quel  bonheur  !  quelle  ivresse  ! 

Oh!  oui,  je  savais  bien  que  Thérèse  serait  comme  moi 
sensible  aux  beautés  de  la  nature,  son  père  me  l'a  dit ,  mes 
pressentiments  ne  m'ont  trompé  en  rien, en  rien.  Oh  !  quel  bon- 
heur !  l'hiver,  au  coin  de  notre  foyer,  pendant  que  le  vent  sifflera 
dans  la  bruyère,  pendant  que  la  tempête  rugira  sur  la  côte,  en- 
tendre sa  voix,  sa  voix  mélodieuse  ,  qui,  depuis  que  je  l'ai 
écoutée  ,  résonne  encore  dans  mon  cœur.  Oh  !  oui ,  elle  aimera 
cette  vie  heureuse  et  solitaire  ! 

Je  ne  sais  pourquoi  il  me  semble  que  ces  goûts  paisibles  et 
un  peu  sauvages  se  lisent  sur  sa  figure  mélancolique.  Et  penser 
que  comme  moi  elle  est  née  pour  aimer  la  retraite  doucement 
occupée  !  Elle  fera  tant  de  bien  !  comme  nos  pêcheurs,  comme 
nos  métayers  la  béniront!  Cela  est  singulier  :  il  me  semble  que, 
la  première  fois  que  je  me  trouverai  seul  avec  elle  ,  je  ne  serai 
pas  embarrassé,  et  qu'en  causant  avec  elle,  je  reprendrai  un 
entretien  commencé  la  veille.  Je  n'ai  pas  voulu  dire  à  son  père 
toutes  les  circonstances  romanesques  qui  ont  amené  cet  amour, 
il  ne  les  aurait  pas  comprises  ;  mais  elle,  elle,  comme  elle  sera 
étonnée  !  comme  alors  elle  s'expliquera  l'impression  que  je  lui 


•134  REVUE  DE   PARIS. 

ai  causée  !  Quelquefois,  il  me  semble  qu'elle  doit  avoir  entendu 
ici  des  choses  que  je  disais  en  Bretagne.  Allons,  je  suis  fou,  — 
reprit  Ewen  en  souriant  et  en  levant  les  épaules,  — je  suis  fou. 
Ah  !  enfin  ,  la  nuit  vient. 

Oh  î  les  heures!  les  heures!  Si  je  sortais?  A  quoi  bon?  je 
voudrais  rentrer...  Ce  qui  m'arrive  est  bien  étrange  ;  le  doigt 
de  Dieu  est  là  ;  bonté  infinie  !  vues  impénétrables  !  œuvre  mys- 
térieusement accomplie!  D'abord  mes  idées  flottent ,  vagues  , 
incertaines  ,  à  la  recherche  d'un  idéal  ;  puis  elles  se  fixent,  se 
dessinent,  prennent  un  corps  ,  grâce  à  ce  portrait  que  la  fata- 
lité me  fait  rencontrer  ;  puis  enfin  je  trouve  celte  jeune  fille, 
qui  offre  une  ressemblance  si  frappante  avec  ce  portrait;  puis 
enfin  j'épouse  cet  ange...  Quel  enchaînement  de  faits  provi- 
dentiels !  Une  femme  ayant  les  traits  de  Thérèse  a  causé  des 
maux  affreux  dans  ma  famille  il  y  a  un  siècle;  Thérèse,  au  con- 
traire, va  sécher  autant  du  larmes  que  la  femme  à  qui  elle  res- 
semble a  fait  jadis  couleur  de  pleurs.  Peut-être  les  malheurs 
de  mon  aïeul  étaient-ils  une  expiation  d'un  crime  de  notre 
race...  Peut-être  le  bonheur  qui  m'attend  est-il  la  récompense 
de  quelque  action  généreuse  enfouie  dans  l'oubli  des  âges.... 
Cela  doit  être ,  cela  doit  être,  car,  moi,  je  n'ai  pas  mérité  tant 
de  félicité.... 

La  nuit  était  tout  à  fait  venue. 

On  frappa  à  la  porte  d'Ewen. 

Un  des  garçons  de  l'hôtel  parut  avec  une  lumière,  et  dit  à 
M.  de  Ker-Ellio  : 

—  Monsieur,  il  y  a  une  femme  qui  demande  à  vous  parler. 

—  A  moi?  —  dit  Ewen  avec  surprise. 

—  Oui,  monsieur;  elle  demande  monsieur  le  baron  de  Ker- 
Ellio  :  c'est  bien  vous? 

—  Sans  doute...  Faites  entrer. 

Une  femme  portant  un  chapeau  noir  et  un  manteau  s'ap- 
procha d'Ewen  en  faisant  la  révérence;  sa  figure  était  vulgaire 
e(  insignifiante. 

Le  garçon  de  l'hôtel  se  retira  discrètement. 

—  Que  voulez-vous,  madame? 

—  Il  s'agit,  monsieur,  d'une  affaire  très-grave. 

La  femme  remit  à  Ewen  un  billet  conçu  en  ces  termes  : 
«  Au  nom  de  votre  honneur  et  de  votre  loyauté  ,  auxquels  je 


REVUE  DE  PARIS.  135 

me  fie ,  monsieur,  veuillez  suivre  la  personne  qui  vous  remettra 
ce  billet ,  ne  lui  faire  aucune  question  ,  et  aller  où  elle  vous 
conduira. 

«Thérèse  Dunoyer.  » 


Le  baron  regarda  la  femme  avec  stupeur ,  puis  il  dit  vive- 
ment : 

—  Madame  ,  je  vous  suis. 

Il  sortit  avec  sa  mystérieuse  conductrice  ,  qui  n'était  autre 
que  M>1«  Rosalie,  femme  de  chambre  de  Thérèse. 

Nous  avons  dit  que  M.  de  Montai  avait  gagné  cette  fille. 

Un  fiacre  attendait  à  la  porte  de  Thôtel. 

Ewen  y  monta  avec  M^'e  Rosalie.  Confondu  de  cette  dé- 
marche extraordinaire,  assailli  des  plus  noirs  pressentiments, 
le  baron  éprouva  une  angoisse  mortelle. 

La  voiture  s'arrêta  5  Ewen  reconnut  la  maison  de  M.  Du- 
noyer. La  nuit  était  profonde  ;  M"<=  Rosalie  dit  à  M.  de  Ker- 
Ellio  r 

—  Ne  montez  pas  par  le  grand  escalier  ;  venez  avec  moi , 
monsieur. 

Le  concierge ,  à  la  vue  de  la  femme  de  chambre  de  M"^  Du  • 
noyer ,  ne  fit  aucune  attention  à  Ewen. 

Celui-ci  suivit  cette  fille  et  arriva  avec  elle,  par  un  escalier 
de  service ,  jusqu'au  palier  de  l'appartement  loué  par  M.  de 
Montai. 

Il  était  six  heures  environ.  M"^  Rosalie  ouvrit  doucement 
une  porte,  et  dit  au  baron  : 

—  Monsieur  ,  mademoiselle  est  là-dedans. 
Puis  M"^  Rosalie  referma  la  porte  et  disparut. 

M.  de  Ker-Ellio  se  trouva  dans  une  pièce  obscure;  la 
chambre  voisine  était  éclairée  ;  il  y  entra  et  y  trouva  M"°  Dli- 
noyer. 

Thérèse,  pâle  ,  les  yeux  brillants  d'un  éclat  fébrile  ,  était  de- 
bout près  de  la  cheminée  ;  l'expression  de  sa  physionomie 
glaça  Ewen. 

Lors  de  sa  première  entrevue  avec  la  jeune  fille ,  en  la  com- 
parant au  mystérieux  tableau  de  Treff-Hartlog,  lepen-kan-guer 
avait  été  plutôt   frappé   de  la  ressemblance   matérielle   de 


136  Rf.VLE  lit  PAFilS. 

M"«Dunoyer  avec  le  porlrait ,  que  de  sa  ressembiaiice  morale  , 
si  cela  se  peut  dire ,  tant  la  physionomie  de  Thérèse  lui  avait 
paru  douce  et  mélancolique  ;  mais ,  en  la  voyant  cette  fois , 
Tair  impérieux  ,  altier  ,  méprisant ,  il  crut  que  le  porlrait  mena- 
çant de  TrefF-Hartlog  lui  apparaissait  avec  son  regard  noir,  dur 
et  méchant  ;  ses  craintes  superstitieuses  revinrent ,  et ,  se 
mêlant  à  ses  autres  émotions,  paralysèrent  son  esprit.  Il  re- 
gardait la  jeune  fille  d'un  air  hagard  ,  effrayé. 

Après  quelques  moments  de  silence,  Thérèse  lui  dit  d'une 
voix  irritée: 

—  Savez-vous  où  vous  êtes ,  monsieur  ? 

—  Je  suis  dans  l'appartement  que  vous  occupez,  je  crois  ? 
mademoiselle  ,  avec  votre  sœur. 

Thérèse  sourit  avec  amertume. 

—  Tous  êtes  chez  M.  de  Montai ,  monsieur... 

—  Chez  M.  de  Montai,  mademoiselle  ?...  Je  ne  comprends  pas  ! 

—  Je  vous  dis  à  vous,  monsieur,  qui  voulez  m'acheter  à  mon 
père...  ,  que  je  suis  ici  chez  M.  de  Montai. 

—  Mademoiselle... 

—  Vous  voyez  bien  ,  monsieur ,  que  votre  marché  ne  peut  pas 
avoir  lieu.  M.  de  Montai  était  ici  avec  moi....  il  y^a  une 
heure.... 

—  Mais  M.  de  Montai  ne  demeure  pas  ici  !  —  s'écria  Ewcn. 

—  Vous  avez  l'entendement  difiBcile ,  monsieur....  M,  de 
Montai  a  loué  depuis  longtemps  ces  trois  chambres  ,  il  y  passe 
des  journées  entières  ,  et,  quand  je  puis  échapper  à  la  surveil- 
lance de  ma  famille ,  je  viens  partager  sa  solitude.  En  un  mot, 
M.  de  Montai...  est  mon  amant...  Voulez-vous  encore  m'épouser, 
monsieur? 

Ewen  poussa  un  long  gémissement  et  cacha  sa  figure  dans 
ses  mains. 

—  Maintenant,  monsieur,  —reprit  Thérèse  avec  mépris ,  — 
vous  possédez  mon  secret..;  dans  une  heure  ,  mon  père  et  ma 
mère  seront  rentrés...;  allez-leur  dire  ce  que  vous  savez,  mon- 
sieur. . . . 

—  Mon  Dieu!...  mon  Dieu!...  —  murmura  Ewen  avec  acca- 
blement. 

•^  Pour  vous  forcer  de  renoncer  à  ma  main ,  je  ne  puis ,  je 
le  sais ,  m'adrcsscr  à  la  générosité  de  votre  caractère,  —  reprit 


REVUE  DE  PARIS.  137 

Thérèse.  —  Je  vous  dirai  seulement  que,  si,  malgré  cet  aveu  , 
vous  me  persécutez  encore  de  vos  poursuites... ,  je  le  jure  de- 
vant Dieu,  je  mourrai  plutôt  mille  fois  que  d'y  consentir;  vous 
devez  voir,  d'après  la  résolution  de  mon  caractère,  que  ce  que 
je  dis.,.,  je  le  fais. 

—  Et  vous  m'avez  écrit  ?... 

—  Je  vous  ai  écrit  pour  vous  dire  que  je  ne  serai  jamais  à 
un  autre  que  M.  de  Montai;  je  crains  que  cela  ne  suffise  pas 
pour  vous  faire  renoncer  à  ma  main  ;  mon  père  est  si  riche  ! 

—  Èlre  ainsi  jugé,  mon  Dieu  !  —  dit  Ewen  avec  un  sombre 
désespoir. 

—  Etre  ainsi  jugé!  — s'écria  Thérèse  indignée.  —  Avez- 
vous  donc  agi  en  homme  honnête  et  loyal,  monsieur?  Insou- 
ciant de  mon  consentement,  sans  me  connaître,  sans  m'aimer, 
car  vous  m'avez  vue  deux  heures  à  peine,  vous  intéressez  la 
cupidité  de  mon  père  pour  le  forcer  à  ce  mariage,  car  ce  n'est 
pas  une  demande  qu'on  m'a  faite  en  votre  nom  ,  c'est  un  ordre 
irrévocable  que  l'on  m'a  brutalement  signifié,  monsieur ,  en 
m'accablant  d'injures  et  de  menaces.  Vous  êtes  l'auteur  ou  le 
complice  des  mauvais  traitements  que  j'ai  subis  etqueje  subirai 
encore,  monsieur  :  voilà  pourquoi  je  vous  hais. 

—  Comme  on  l'a  trompée,  mon  Dieu  l  —  dit  Ewen  ;  — 
comme  on  l'a  trompée  ! 

—  Mon  refus  vous  étonne ,  monsieur?  Ne  devais-je  pas  être 
trop  heureuse  de  partager  vos  biens,  ou  plutôt  de  vous  appor- 
ter ceux  que  vous  me  supposez?  Car  c'est  la  fille  de  l'opulent 
banquier  que  vous  vouliez  épouser  ,  monsieur  ,  et,  en  laissant 
une  partie  de  votre  fortune  entre  les  mains  de  mon  père,  vous 
espériez  bien  qu'elle  fructifierait. 

—  Malheur!  malheur  !...  la  fatalité  me  poursuit...,  —  dit 
Ewen  à  voix  basse  avec  égarement.  —  La  Providence  n'est  j)as 
satisfaite  ;  ma  destinée  s'accomplira. 

—  Vous  êtes  altéré  d'être  si  bien  deviné,  monsieur?  Ce  n'est 
pas  tout.  Honte  et  mépris  sur  vous  !  Lâche  envers  une  femme  , 
parjure  envers  un  homme,  vous  avez  manqué  à  la  fois  jurée; 
oui,  malgré  votre  parole  d'attendre  l'issue  des  démarches  de 
M.  de  Montai  auprès  de  mon  père,  vous  êtes  allé  traîtreusement 
trafiquer  de  ma  main  en  cach  elle  de  l'homme  à  qui  vous  aviez 
promis  de  n'en  rien  faire. 

5  12 


138  REVUE  DE  PARIS. 

—  Moi?...  moi?  —  s'écria  Ewen  étourdi  de  cette  nouvelle 
accusation. 

—  Et  savez- vous  ce  que  c'est  que  M.  de  Montai?  —  s'écria 
Thérèse  avec  exaltation.  —  Savez-vous  jusqu'où  peut  aller  sa 
probité  chevaleresque  ?  Il  m'aime ,  il  se  sait  aimé  ,  et  pourtant , 
quoi  qu'il  lui  en  coûtât  pour  ne  pas  trahir  voire  confiance ,  il 
allait  loyalement  faire  votre  demande  à  mon  père  au  moment 
oii  vous  parjuriez  votre  parole.  Et  vous  osez  prétendre  à  un 
cœur  qui  appartient  à  un  tel  homme?  Vous  êtes  bien  vain  ou 
bien  insensé,  monsieur. 

On  excusera  peut-être  l'irritation,  l'emportement  de  Thérèse; 
hélas  !  elle  croyait  aux  menaces  de  suicide  que  lui  avait  faites 
M.  de  Montai .  elle  entrevoyait  d'affreux  chagrins  ,  son  amour 
était  menacé;  enfin,  son  père  et  M.  de  Montai  lui  avaient, 
chacun  dans  un  intérêt  différent,  présenté  le  caractère  de  M.  de 
Ker-Ellio  sous  un  jour  égoïste  ou  odieux. 

Le  baron  courbait  la  fête  en  silence,  il  était  anéanti. 

Il  est  des  justifications  impossibles  à  entreprendre  devant 
certaines  préventions. 

Ewen  tombait  de  si  haut,  il  était  si  meurtri ,  si  brisé  du  choc, 
qu'il  n'eut  pas  la  force  de  se  défendre;  les  sarcasmes  amers  de 
Thérèse  ne  l'atteignaient  pas.  Enseveli  sous  les  ruines  de  ses 
espérances,  entendant,  voyant  à  peine  ce  qui  se  passait  autour 
de  lui  ,  il  n'avait  conscience  que  de  l'horrible  déception  dont 
il  était  victime.  La  seule  idée  qui  se  présenta  nette  et  lucide  à 
son  esprit  affaibli,  fut  celle  d'obéir  à  Thérèse ,  et  de  rompre  avec 
M.  Dunoyer. 

Dans  son  accablemement ,  Ewen  s'était  assis,  il  appuyait 
son  front  sur  son  bras  droit  étendu  le  long  du  dossier  de  sa 
chaise,  il  ne  prononçait  pas  une  parole;  sa  main  gauche  pen- 
dante se  crispait  de  temps  à  autre  par  un  léger  tressaillement 
convulsif. 

Thérèse  le  regardait  avec  un  mélange  de  mépris  et  d'in- 
quiétude. Elle  attribuait  au  remords  ou  à  la  honte  la  stupeur  du 
baron. 

Néanmoins  la  jeune  fille  sentait  faillir  peu  à  peu  la  terrible 
énergie  qu'il  lui  avait  fallu  pour  se  glorifier  si  audacieusement 
de  son  déshonneur  en  face  d'un  homme  qu'elle  ne  connaissait 


REVUE  DE  PARIS.  139 

pas;  une  sorte  de  torpeur  succéda  à  cette  surexcitation  fébrile 
et  passagère. 

Le  silence  prolongé  d'Ewen  commençait  à  effrayer  Thérèse. 
Elle  se  trouvait  seule  avec  un  homme  qu'elle  venait  de  traiter 
si  cruellement,  elle  eut  peur. 

Le  pen-kan-guer  releva  la  tête ,  sa  figure  màle  et  caracté- 
risée avait  une  expression  déchirante,  sa  barbe  et  ses  cheveux 
noirs  faisaient  ressortir  encore  sa  pâleur;  les  yeux  pleins  de 
larmes,  il  se  leva  et  s'approcha  lentement  de  Thérèse  ;  il  lui 
prit  doucement  la  main  et  contempla  un  moment  la  jeune  fille 
avec  une  attention  profonde  en  se  disant  à  voix  basse  : 

—  Oui,  c'est  cela,  maintenant ,  c'est  bien  le  même  regard 
dur,  le  même  sourire  méprisant;  Mor-Nader  avait  raison ,  la 
fleur  des  tombeaux  fleurit  au  mois  noir.  C'est  dans  le  mois 
noir  que  je  l'ai  vue...  Fatalité  !  fatalité  !  Ma  destinée  s'accom- 
plira ,  et  la  vôtre  aussi,  pauvre  jeune  fille...  Mais  triste,  triste, 
oh  !  bien  triste  ! 

A  ces  mots  prononcés  par  Ewen  avec  une  douceur  et  une 
désolation  indicibles,  Thérèse  sentit  son  mépris  et  son  cour- 
roux faire  place  à  un  ressentiment  étrange.  Par  un  phénomène 
psychologique  inexplicable ,  pendant  une  seconde  elle  eut  la 
conscience  parfaite  que  l'homme  qui  était  là,  qui  lui  tenait  la 
main, qui  la  regardait  d'un  air  si  doux,  était  l'être  idéal  qu'elle 
aimait  et  dont  M.  de  Montai  n'était  que  le  fantôme. 

Une  lueur  céleste  ,  éclairant  un  moment  la  pensée  de  Thé- 
rèse, lui  permit  de  connaître  la  vérité. 

Durant  cette  vision  éblouissante,  rapide  comme  l'éclair, 
il  lui  semblait  apercevoir  son  image  et  celle  d'Ewen  rayon- 
nantes de  bonheur  et  de  sérénité;  elle  tenait  la  main  d'Ewen , 
elle  la  sentit  frémir  dans  la  sienne  et  la  serra  involontaire- 
ment. 

Aussitôt  tout  redevint  ténèbres  et  ignorance. 

Thérèse  crut  sortir  d'un  songe. 

Elle  ne  vit  plus  devant  elle  qu'un  homme  grossier  qui ,  inti- 
midé par  la  résolution  qu'elle  avait  montrée ,  balbutiait  de  mi- 
sérables excuses. 

Que  penser  de  la  bizarre  et  fugitive  impression  de  Thérèse? 

N'était-ce  pas  une  de  ces  révélations  instinctives  qui  jaillis- 
sent parfois  du  rapprochement  des  sympathies  qui  s'ignorent  ; 


140  RKVUE  DK  PARIS. 

lueurs  divines  qui  illuminent  un  raomenl  les  ténèbres  où  sont 
cachés  l'un  à  J'autre  deux  cœurs  pareils  et  faits  pour  s'adorer  j 
cri  suprême  et  déchirant  de  l'àme  à  la  vue  du  vrai  bonheur 
qui  ne  lui  apparaît  un  moment  que  pour  disparaître  à  jamais 
emporté  dans  la  marche  inexorable  de  la  fatalité? 

Chose  singulière,  Thérèse  ne  conserva  pour  ainsi  dire  aucun 
souvenir  de  cette  illumination  rapide  presque  surnaturelle. 
Elle  rougit  de  colère  en  senlant  la  main  d'Ewen  dans  la  sienne, 
et  le  repoussa  brusquement. 

Mais  la  physionomie  de  Thérèse  avait  trahi  ce  qui  se  passait 
en  elle  pendant  ce  moment  si  fugitif;  son  regard  attendri,  ra- 
dieux ,  s'était  attaché  sur  celui  d'Ewen  avec  une  indéfinissable 
expression  de  bonheur  et  d'amour,  sa  main  avait  un  instant 
pressé  la  sienne... 

Le  pen-kan-guer  semblait  fasciné.  Ses  yeux  ne  quittaient  pas 
les  yeux  de  Thérèse ,  lui  aussi  eut  une  sorte  d'intuition  rapide, 
non-seulement  de  la  félicité  qui  l'eût  attendu  auprès  de  Thé- 
rèse, mais  de  tout  ce  qu'il  était  pour  elle  en  ce  moment. 

Et  puis  tout  passa. 

Ewen  aussi  se  réveilla  comme  d'un  songe  au  brusque  mou- 
vement de  Thérèse  ,  qui  repoussait  sa  main. 

Revenu  à  lui ,  envisageant  sa  cruelle  position,  il  eut  hâte  de 
terminer  cette  pénible  scène. 

Il  dit  d'une  voix  douce  et  calme  à  M^'e  Dunoyer  : 

—  Trouverai-je  à  cette  heure  monsieur  votre  père  chez 
lui? 

—  Non  ,  monsieur,  —  dit-elle  durement,  —  il  ne  reviendra 
qu'à  six  heures  et  demie  avec  ma  mère.  Vous  voulez  sans  doute 
aller  lui  apprendre  que  j'aime  M.  de  Montai,  et  que  je  suis  à 
lui.  Vous  le  pouvez ,  monsieur.  Je  m'attends  à  tout,  je  vous  ai 
fait  cet  aveu  pour  que  vous  en  abusiez. 

L'indignation  et  le  mépris  de  Thérèse  semblaient  renaître 
plus  violents  encore  depuis  qu'elle  avait  cédé  à  un  attendris- 
sement involontaire. 

—  Allez...  allez...  monsieur,  reprit-elle,  je  ne  crains  rien... 
Aucun  malheur  ne  peut  m'atteindre.  Je  suis  aimée  de  M.  de 
Montai  ,  nulle  puissance  humaine  ne  me  forcera  de  vous  épou- 
ser... vous,  l'auteur,  le  seul  auteur  de  mes  chagrins.  Sans  votre 
demande,  sans  l'odieux  marché  que  vous  avez  proposé  à  mon 


REVUE  DE  PARIS.  141 

pore,  il  n'aurait  pas  refusé  ma  main  au  seul  homme  que  j'épou- 
serai jamais...  Malheur...  malheur  à  vous  ,  qui  par  cupidilé 
avez  causé  tant  de  maux. 

M.  de  Ker-Ellio  trouvait  une  sorte  de  volupté  amère  à  se 
voir  si  ouirageusement  méconnu  ;  la  douleur  arrive  souvent  à 
une  telle  intensité,  qu'on  ne  tente  pas  même  de  lui  échapper. 

Vingt  fois  M.  de  Ker-Ellio  eut  une  question  sur  les  lèvres  , 
il  voulait  demander  à  Thérèse  si  M.  de  Montai  lui  avait  parlé 
du  portrait  mystérieux  et  des  circonstances  de  son  amour  ro- 
manesque; il  se  lut  devant  l'exaltation  de  la  jeune  fille,  A  quoi 
bon  l'informer  de  cela?  La  passion  de  Mii«  Dunoyer  aurait  pris 
ces  aveux  en  mépris  et  en  pitié  ;  lors  même  qu'elle  n'aurait  pas 
ri  de  ces  romanesques  incidents  ,  ils  n'eussent  en  rien  diminué 
son  amour  pour  M.  de  Montai. 

Ewen  était  trop  fier  pour  épancher  son  cœur  dans  une  pa- 
reille occurence.  Ses  forces  étaient  à  bout. 

Il  sortit  se  soutenant  à  peine  ,  éperdu,  hagard  ,  silencieux  , 
et  laissant  Thérèse  dans  une  extrême  perplexité. 

Il  rentra  chez  lui  à  pas  lents,  avec  un  calme  effrayant. 

II  écrivit  à  M.  Dunoyer  que  des  événements  imprévus  et  im- 
portants l'obligeaient  de  partir  et  de  renoncer  à  la  main  de 
M"e  Thérèse. 

Cette  lettre  envoyée ,  M.  de  Ker-Ellio  envisagea  froidement 
l'avenir  et  résuma  sa  position  avec  une  épouvantable  lucidité 
de  désespoir. 

Il  se  dit  : 

—  J'ai  manqué  de  devenir  fou  en  aimant  un  être  idéal  ; 
maintenant  je  sais  que  cette  idéalité  existe;  non-seulement  elle 
existe,  mais  elle  a  failli  m'appartenir,  et  elle  appartient  à  ua 
autre...  Oui,  Thérèse  a  pour  lui  tant  d'amour  et  pour  moi  tant 
de  dédain  qu'elle  a  mis  de  la  joie ,  de  l'orgeuil  à  m'avoueV 
qu'elle  s'était  perdue  par  cet  homme  !  Jamais  la  haine  et  le 
mépris  ont-ils  été  plus  loin?  Et  pourtant  je  l'aime  toujours! 
et  demain  elle  serait  morte  que  je  l'aimerais  aussi  follement 
•lue  je  l'aimais  avant  de  la  connaître.  Je  vais  retourner  dans 
la  solitude  et  me  faire  cette  solitude,  s'il  est  possible,  plus 
profonde  et  plus  morne  encore...  Les  idées ,  les  terreurs  su- 
perstitieuses, se  joindront  à  mes  regrets  désespérés.  Je  ne 
me  trompe  pas,  au  mois  noir  prochain  ,  ou  je  serai  fou,  ou  je 

12. 


142  REVUE  DE  PARIS. 

me  serai  tué,  pour  ne  pas  faire  mentir  Mor-Nader  et  la  fatalité 
du  portrait. 

Le  lendemain,  Ewen  de  Ker-Ellio  était  parti  pour  TrefF-Har- 
llog. 


XX« 


VENGEANCE. 

Lorsque  Thérèse  avait  pris  le  parti  désespéré  d'écrire  à 
M.  de  Ker-Ellio  et  de  lui  avouer  si  audacieusement  son  amour 
pour  M.  de  Montai,  la  malheureuse  fille  était  perdue. 

La  veille,  après  son  entretien  avec  son  père,  elle  était  allée 
se  renfermer  chez  elle.  Le  soir,  M.  et  M°»«  Dunoyer,  pour  la 
punir,  avaient  arrangé  une  partie  de  spectacle  avec  Clémentine 
el  miss  Hubert.  Thérèse  profita  de  cette  sorte  de  liberté  pour 
monter  chez  le  comte ,  qui  l'attendait. 

Abusant  de  la  confiance ,  des  craintes  ,  de  l'exaltation  ,  du 
désespoir  et  de  l'amour  aveugle  de  la  malheureuse  fille,  M.  de 
Monlal  la  déshonora. 

Si  la  conduite  de  cet  homme  n'avait  pas  été  dictée  par  la  plus 
basse  cupidité,  par  le  plus  ignoble  calcul,  on  aurait  pu  peut- 
être  l'excuser,  en  songeant  qu'il  était  fermement  décidée 
épouser  Thérèse  ;  mais  cette  résolution  même  prenait  sa 
source  dans  un  sentiment  si  misérable  ,  qu'elle  n'atténuait  en 
rien  le  crime  du  comte. 

Le  lendemain  du  départ  de  M.  de  Ker-Ellio,  départ  dont 
M.  Dunoyer  n'était  pas  encore  instruit,  ayant  attendu  le  baron 
la  veille  toute  la  soirée  et  n'ayant  pas  encore  reçu  sa  lettre; 
le  lendemain  du  départ  de  M.  de  Ker-Ellio ,  disons-nous ,  Thé- 
rèse ,  laissant  sortir  seule  Clémentine  et  miss  Hubert,  se  rendit 
chez  M.  de  Montai  à  trois  heures  ,  ainsi  qu'elle  en  était  conve- 
nue avec  lui. 

Le  comte  la  reçut  à  genoux,  avec  les  protestations  d'une 
fidélité  éternelle,  de  la  tendresse  la  plus  vive,  de  l'amour  le 
plus  ardent. 

—  Nous  sommes  sauvés,  Edouard.  Cela  ra'a  bien  coûté,  mais 


REVUE  DE  PARIS.  143 

maintenant  mon  père  ne  s'opposera  plus  à  notre  mariage,  — 
s'écria-l-elle  en  se  jetant  dans  les  bras  de  M.  de  Montai  en  fon- 
dant" en  larmes. 

—  Que  dis-tu ,  ma  Tliérèse  ? 

—  Hier,  après  vous  avoir  quitté,  j'ai  écrit  à  M.  de  Ker-Ellio 
(le  venir  me  trouver.  Rosalie  lui  a  porté  ma  lettre ,  et  elle  l'a 
emmené  ici. 

—  Ici ,  Thérèse  ?  Que  dis-tu,  comment,  ici  ? 

—  Oui...  ici...  chez  vous. 

—  Et  pourquoi? 

—  Pour  dire  à  cet  homme  que  j'étais  à  vous  ;  maintenant 
croyez-vous  que  M.  de  Ker-Ellio  veuille  encore  m'épouser? 

—  Tu  as  fait  cela ,  noble  et  courageuse  femme  !  —  s'écria 
M.  de  Montai  en  se  mettant  de  nouveau  aux  genoux  de  Thé- 
rèse; —  et  qu'a-t-il  répondu? 

—  Il  a  pu  à  peine  balbutier  quelques  paroles,  il  était  altéré. 
Je  lui  ai  reproché  son  manque  de  parole  et  de  foi  envers  vous 
et  ses  basses  menées  pour  forcer  mon  père  à  lui  donner  ma 
main. 

—  Tu  as  fait  cela ,  ma  Thérèse  ?  Je  n'en  reviens  pas. 

—  Mon  père,  ayant  un  intérêt  à  m'obliger  d'épouser  M.  de 
Ker-Ellio,  pouvait  être  intraitable  pour  notre  mariage;  mais , 
si  M.  de  Ker-Ellio  refuse,  pour  quel  motif  mon  père  nous  refu- 
serait-il son  consentement,  puisqu'il  ne  demande  qu'à  se  débar- 
rasser de  moi?  Ce  sont  ses  mots,  Edouard...  Mais  il  n'importe, 
je  préfère  n'avoir  jusqu'ici  été  aimée  de  personne,  j'en  suis 
plus  heureuse  ,  plus  reconnaissante  encore  de  votre  amour. 

—  Ange  de  toute  ma  vie...  Oh!  tu  verras  que  je  te  rendrai 
tout  le  bonheur  dont  tu  as  été  privée  depuis  ton  enfance. 
Comme  toi,  je  ne  doute  pas  que  ton  courageux  aveu  ne  rende 
désormais  les  prétentions  de  M.  de  Ker-Ellio  impossibles...  Il 
s'est  conduit  déloyalement  en  agissant  auprès  de  ton  père  mal- 
gré sa  parole.  C'est  une  juste  punition.  Aussi ,  mon  adorée  , 
sitôt  que  nous  serons  sûrs  du  désistement  de  mon  cousin,  nous 
aborderons  franchement  la  question  avec  ton  père...  Mainte- 
nant tu  es  à  moi...,  tu  es  ma  femme,  et  il  faudra  bien... 

A  ce  moment,  on  frappa  violemment  à  la  porte  du  palier. 

—  Je  suis  perdue!  s'écria  Thérèse  avec  effroi. 

—  Diable ,  c'est  plus  lot  que  je  ne  le  pensais  !  —  se  dit  M.  de 


144  REVUE  DE  PARIS. 

Montai ,  —  mais ,  au  fait ,  sa  présence  ici  sufifira.  —  Puis,  pre- 
nant un  air  effrayé ,  il  s'écria  : 

—  Grand  Dieu  !  qu'est-ce  que  c'est? 

—  Ah  !  je  me  sens  mourir,  —  dit  Thérèse  en  se  serrant  con- 
tre M.  de  Montai.  —  Hier,  j'ai  bravé  la  honte  ,  parce  que  cela 
nous  sauvait;  mais,  aujourd'hui...  oh  !  ce  serait  la  honte  pour 
la  honte... 

—  C'est  la  voix  de  ton  père,  —  dit  tout  à  coup  M.  de  Montai 
en  écoutant... 

—  Mon  Dieu  ,  ayez  pitié  de  moi,  il  va  me  tuer,  — murmura 
Thérèse. 

Le  comte  ouvrit  la  porte  de  la  chambre  à  coucher. 

On  entendit  alors  distinctement  une  sorte  de  tumulte  sur 
l'escalier,  et  M.  Achille  Dunoyer  qui  criait ,  en  ébranlant  la 
porte  : 

—  Ouvrez,  monsieur  de  Montai,  ouvrez!  sinon  je  fais  sauter 
la  porte. 

—  Et  aucune  issue...  aucune!  —  disait  le  comte  en  feignant 
le  désespoir. 

—  Edouard ,  sauvez-moi ,  sauvez-moi  !  —  s'écria  la  malheu- 
reuse fille  en  se  traînant  à  genoux, 

—  Messieurs,  je  vous  prends  tous  à  témoin  que  M.  de  Montai 
est  enfermé  avec  M'^^  Thérèse,  qu'il  refuse  de  m'ouvrir,  et  qu'il 
me  force  d'enfoncer  la  porte...  Joseph...  enfoncez... 

—  Oui...  oui...  enfoncez  la  porte  ,  Joseph  !  —  répétèrent  en 
chœur  des  voix  grossières  mêlées  de  rires  ,  de  huées  et  de 
sifflets. 

Un  violent  coup  de  masse  ébranla  la  porte. 

Thérèse,  éperdue,  en  songeant  à  l'horrible  publicité  de  sa 
honte  ,  aima  mieux  mourir. 

D'un  bond  elle  courut  à  une  croisée,  l'ouvrit,  et  il  fallut  tous 
les  efforts  de  M.  de  Montai  pour  maintenir  sa  violente  résis- 
tance «  t  l'empêcher  de  se  i)récipiler  par  la  fenêtre. 

A  ce  moment  la  porte  tombait  avec  fracas. 

On  put  voir  sur  le  palier  et  sur  les  marches  de  l'escalier  un 
grand  nombre  de  voisins  et  de  domestiques  attirés  par  le  bruit 
de  celle  scène,  que  M.  Achille  voulait  rendre  la  plus  scanda- 
leuse possible. 

—  Messieurs ,  —  s'écria-t-il ,  triomphant  d'une  affreuse  joie, 


REVUK  DE  PAKIS.  145 

en  se  retournant  devant  les  gens  (|:ii  raccompagnaient,  et  en 
montrant  Thérèse  ,  pâle  ,  défaillante  ,  presque  évanouie  dans 
les  bras  de  M.  de  Montai;  —  messieurs,  vous  êtes  témoins  que 
M"'=  Thérèse  était  renfermée  ici  avec  son  amant...  comme  je 
vous  Tavais  dit...  mais  vous  verrez  lout  à  l'heure  autre  chose... 
Ce  sera  le  départ  de  cette  misérable  que  je  vais  mettre  à  la 
porte  de  chez  moi....  Si  vous  êtes  curieux,  attendez...  un  mo- 
ment... j'ai  à  dire  deux  mots  à  M.  le  comte  de  Montai,  à  cet 
habile  séducteur. 

De  nouveaux  cris,  de  nouvelles  huées  poussées  par  la  vale- 
taille qui  se  pressait  sur  l'escalier,  accueillirent  ces  mots  de 
M.  Achille. 

Le  comte  s'était  hâté  de  transporter  Thérèse  dans  sa  chambre 
ù  coucher. 

Le  banquier  ferma  la  seconde  porte  de  l'antichambre  pour 
arrêter  les  curieux ,  et  entra  dans  la  pièce  où  se  trouvaient 
Thérèse  et  M.  de  Montai. 

Pendant  un  moment,  ces  trois  personnages  gardèrent  le  si- 
lence. 

M.  Achille  Dunoyer,  contemplant  Thérèse  avec  une  satisfac- 
tion cruelle  ,  se  frottait  les  mains  en  jetant  à  M.  de  Montai  un 
regard  ironique. 

Thérèse,  pâle  comme  une  morte  ,  les  cheveux  en  désordre, 
assise  dans  un  fauteuil ,  serrait  convulsivement  dans  ses  deux 
mains  une  des  mains  de  M.  de  Montai,  qui  se  tenait  debout 
près  d'elle;  la  malheureuse  lui  disait  d'une  voix  entrecoupée  : 
—  Ne  me  quittez  pas...,  ne  me  quittez  pas. 

Le  comte  possédait  seul  son  sang-froid  :  il  tenait  le  fil  de 
cette  scène  qu'il  avait  ménagée. 

Oui,  un  billet  anonyme ,  écrit  par  lui,  et  rerais  le  matin  même 
au  banquier,  l'avertissait  que  sa  fille  avait  presque  chaque  jour 
des  rendez-vous  avec  M.  de  Montai,  dans  un  petit  appartement 
du  quatrième  étage  ;  la  moindre  surveillance  permettait  de 
s'assurer  de  la  vérité  du  fait. 

M.  Dunoyer,  à  trois  heures,  vit  sortir  miss  Hubert  et  Clé- 
mentine; la  gouvernanle  lui  dit  que  M"=  Thérèse,  étant  un  peu 
indisposée,  avait  préféré  rester  chez  elle. 

Le  banquier  s'embusqua  sur  le  palier  du  deuxième  étage , 
entendit  Thérèse  ouvrir  sa  porte,  et  la  vit  monter  chez  le 


146  REVUE  DE  PARIS. 

comle.  Aussitôt  il  appela   ses  gens  pour  enfoncer  la  porte. 

Le  but  de  cette  nouvelle  infamie  de  M.  de  Montai  était  fort 
simple;  il  voulait  se  faire  surprendre  avec  Thérèse  pour  forcer 
la  famille  de  sa  victime  à  la  lui  donner  en  mariage. 

La  haine  de  M.  Dunoyer  pour  cette  jeune  fille  servit  le  comte 
au-delà  de  ses  souhaits. 

—  Monsieur,  —  dit-il  au  banquier  d'un  ton  à  la  fois  confiant 
et  repentant ,  —  je  suis  coupable  ;  je  sens  combien  votre  indi- 
gnation est  légitime;  mais,  par  pitié  pour  votre  fille... 

M.  Achille  Dunoyer  parti  d'un  éclat  de  rire  ironique. 

—  Coupable!  allons  donc,  vous  n'êtes  pas  plus  coupable 
quejenesuis  indigné.  Coupable?...  mais  au  contraire, mon  cher 
monsieur,  vous  avez  bien  fait,  je  vous  en  sais  gré;  oui,  je  suis 
ravi....  mais  ravi  de  ce  qui  arrive. 

M.  de  Montai  regardait  le  banquier  avec  une  surprise  crois- 
sante; il  s'attendait  à  des  reproches,  à  des  emportements  ;  il 
n'en  était  rien. 

Thérèse  contemplait  et  écoutait  son  père  avec  non  moins 
d'étonnement. 

—  Ainsi,  monsieur,  vous  nous  pardonnez...? 

—  Comment  donc,  mais  je  suis  à  mille  lieues  de  vous  accu- 
ser, mon  cher  monsieur,  —  reprit  M.  Dunoyer  ;  —  vous  avez 
séduit  mademoiselle,  c'est  très-bien...  tout  le  monde  le  sait, 
c'est  encore  mieux...  Oui ,  c'est  tellement  public,  qu'on  m'a 
écrit  une  lettre  anonyme  ce  matin  pour  m'apprendre  les  ren- 
dez-vous de  mademoiselle.  Sans  doute  ces  jolis  bruits  sont  par- 
venus jusqu'à  votre  cousin  ,  M.  de  Ker-EUio,  car  il  vient  de 
m'écrire  à  l'instant  même  que  des  affaires  importantes  le  rap- 
pelaient en  Bretagne,  et  qu'il  renonçait  à  l'espoir  d'épouser 
mademoiselle.  Il  a  été  trop  poli  pour  me  dire  le  fin  mot....,  en 
d'autres  termes,  que  le  déshonneur  de  mademoiselle  courait  les 
rues. 

—  J'ai  commis  une  grande  faute ,  je  le  sais  ,  mou  père  ,  — 
dit  Thérèse  ,  — je  mérite  vos  reproches.  Hélas  f  pourquoi  m'a- 
vez-vous  si  durement  traitée  pour  me  forcer  à  épouser  M.  de 
Ker-Ellio? 

—  Pourquoi?....  pourquoi?....  Parce  que  j'avais  un  intérêt 
à  voir  conclure  ce  mariage....  mais....  peste....  j'aime  mille 
fois  mieux  ce  qui  arrive  à  cette  heure  ;  j'y  gagne  cent  pour 


REVUE  DE  PARIS.  147 

cent ,  —  dit  M.  Achille  Dunoyei*  en  couliuuanl  de  se  frotter  les 
mains. 

—  Monsieur, -— dit  M.  de  Montai  d'un  ton  solennel,— je 
suis  disposé  à  vous  offrir,  ainsi  qu'à  mademoiselle  votre  fille  , 
toutes  les  réparations  que  vous  pouvez  désirer.  Je  suis  homme 
d'honneur  et  de  cœur  ;  devant  vous  je  répéterai  à...  Thérèse... 
Permettez-moi  de  lui  donner  ce  nom. 

—  Donnez,  donnez...  à  votre  aise  ,  ne  vous  gênez  pas. 

—  Je  répéterai  donc  à  Thérèse  ,  et  je  lui  jurerai  de  nouveau 
devant  vous  de  n'avoir  jamais  d'autre  femme  qu'elle. 

—  Et  moi ,  mon  père ,  —  s'écria  Thérèse ,  —  je  jure  que  je 
n'aurai  jamais  d'autre  époux  que  lui. 

M.  Dunoyer  les  regarda  tous  deux.  Son  ironie  disparut  ;  il 
sembla  ému  ,  louché,  et  dit  d'un  ton  sérieux  et  attendri  : 

—  Vraiment,  ça  me  désarme.  Ces  pauvres  enfants!  après 
tout,  ils  sont  charmants  !  Eh  bien  !  voyons,  mariez-vous,  mau- 
vaises têtes,  puisque  vous  en  avez  tant  d'envie  5  le  plus  tôt  sera, 
le  mieux. 

—  Ah  !  mon  père  ,  que  de  bonté  !  c'est  maintenant  que  je 
sens  l'étendue  de  ma  faute,  —  dit  Thérèse  en  fondant  en  lar- 
mes et  en  tombant  aux  genoux  du  banquier. 

— Ah  !  oui,  maintenant  nous  sommes  vos  enfants,  —  s'écria 
M.  de  Montai  en  mettant  sa  main  sur  ses  yeux  ;  après  un  léger 
effort,  quelques  larmes  tombèrent.  Pour  que  cet  effet  de  pleurs 
ne  fût  pas  perdu,  il  se  jeta  dans  les  bras  de  M.  Dunoyer  en  ré- 
pétant : 

—  Oui,  maintenant  nous  sommes  vos  enfants. 

Le  banquier  avait  voulu  se  jouer  de  M.  de  Montai  et  de  Thé- 
rèse en  simulant  un  attendrissement  qu'il  n'éprouvait  pas.  A  la 
brusque  accolade  du  comte,  il  partit  d'un  nouvel  éclat  de  rire, 
et,  en  pressant  d'une  manière  grotesque  M.  de  Montai  sur  sa 
poitrine,  il  s'écria  : 

—  Comme  c'est  touchant  et  dramatique!  Ah  ça,  Montai, 
est-ce  que  vous  ne  trouvez  pas  que  nous  avons  l'air  de  jouer 
une  scène  de  Robert  Macaire  ;  j'ai  joliment  l'air  Wormspire, 
hein?  Et  vous,  donc,  mon  cher,  comme  vous  avez  bien  dit  : 
Oh  oui,  maintenant  nous  sommes  vos  enfants!...  Farceur 
de  Montai  ! 

Pour  Thérèse,  les  paroles  de  M.  Dunoyer  étaient  incompré- 


as  RtVUE  DK  PARIS. 

hensibles  ;  la  seule  chose  qui  la  frappa  ,  ce  fut  l'ironie  insul- 
tante du  banquier  qui  succédait  au  moment  d'attendrissement 
simulé  dont  elle  avait  été  dupe  ;  elle  pressentit  quelque  dé- 
noûment  horrible  à  cette  scène,  se  releva  ,  et  alla  s'asseoir  en 
silence. 

M.  de  Montai  commença  à  s'effrayer  des  railleries  de 
M.  Achille  Dunoyer;  il  le  regardait  avec  inquiétude. 

Tout  à  COU])  on  entendit  frapper  à  la  porte  de  l'antichambre, 
une  voix  s'écria  : 

—  Hé  !  ça  sera-t-il  encore  long,  monsieur  Dunoyer?  Nous 
attendons. 

Et  puis  ce  furent  des  huées  et  des  éclats  de  rire  sans  fin. 

—  C'est  la  valetaille  de  la  maison  qui  s'impatiente, — dit 
froidement  le  banquier. 

—  Oh  !  que  de  honte  !  que  de  honte  !  —  dit  Thérèse  en  ca- 
chant sa  tête  dans  ses  mains. 

,  —  Jl  me  semble,  monsieur,  —  dit  M.  de  Montai,  — que  vous 
auriez  pu  venir  seul .  quand  ça  n'aurait  été  que  par  égard  pour 
mademoiselle  voire  fille? 

—  Nous  y  voilà!  nous  y  voilà  enfin  !  —  s'écria.  M.  Dunoyer 
avec  une  explosion  de  joie  sardonique;  puis,  montrant  Thé- 
rèse d'un  geste  dédaigneux  :  —  Ça  ,  ma  fille  !...  laissez  donc  ; 
il  n'y  a  qu'une  petite  difficulté,  c'est  que  ça  n'est  pas  ma  tîlle. 

—  La  faute  de  Thérèse...  notre  faute,  dois-je  dire,  est 
grande  ,  sans  doute  ,  —  reprit  le  comte  ;  —  mais  elle  ne  peut 
faire  que  votre  fille.ne  soit  plus  votre  fille. 

—  Ne  confondons  point ,  s'il  vous  plaît;  je  n'ai  pas  dit  plus, 
j'ai  ûil  pas: 

—  En  vérité,  monsieur,  je  saisis  à  peine  la  différence  qui 
existe  entre  ces  mots. 

—  Vraiment,  vous  êtes  si  fin?  Eh  bien!  je  vais  parler  plus 
clairement ,  —  reprit  le  banquier  cette  fois  sérieusement  et  les 
traits  contractés  par  les  détestables  joies  de  la  haine  et  de  la 
vengeance  satisfaites;  —  apprenez-le  donc  :  cette  fille  ne  m'ap- 
partient pas;  elle  ne  m'est  rien  ,  c'est  le  fruit  de  l'adultère... 
Oui ,  et  comme  il  est  prouvé  qu'elle  est  née  trois  mois  après 
mon  retour  d'un  voyage  d'un  an  .  ce  que  j'ai  fait  jusqu'ici  pour 
elle  n'a  été  que  de  la  charité:  je  vais  faire,  dès  aujourd'hui , 
légalement  constater  son  incapacité  à  jamais  posséder  un  liard 


REVUE  DE  PARIS.  149 

de  mes  biens ,  je  vais  préalablement  mettre  cette  donzelle  à  la 
porte ,  pour  qu'elle  ne'  corrompe  pas  Clémentine  ma  fille  ,  ma 

vraie  fille  ,  ma  seule  fille Maintenant,  mon  cher  monsieur, 

épousez  ou  n'épousez  pas  M"^  Thérèse,  je  m'en  lave  absolu- 
ment les  mains.  Si  vous  l'épousez,  elle  sera  la  plus  malheureuse 
des  créatures  ;  si  vous  ne  l'épousez  pas,  elle  mourra  de  chagrin 
et  de  misère ,  à  moins  qu'elle  ne  fasse  comme  tant  d'autres 
jolies  filles,  ce  qui  ne  lui  constituera  pas  un  avenir  beaucoup 
plus  flatteur. 

—  Mais,  monsieur,  c'est  horrible  ce  que  vous  dites  là!  — 
s'écria  M.  de  Montai  en  balbutiant  de  surprise. 

—  Vraiment  !  —  reprit  le  banquier  avec  une  rage  concen- 
trée ,  —  c'est  horrible?  Et  n'a-t-il  pas  été  horrible  pour  moi 
d'avoir  dans  ma  maison  ,  continuellement  sous  mes  yeux,  un 
enfant  qui  ne  m'appartenait  pas  ,  un  témoignage  vivant  de  mon 
outrage?  Ah!  vous  croyez,  monsieur,  que  je  n'ai  pas  souffert 
aussi,  moi? 

—  Mais  j'étais  innocente  de  ma  naissance ,  —  dit  doulou- 
reusement Thérèse. 

—  Eh  !  qu'est-ce  que  cela  me  fait,  à  moi?  Vous  n'en  étiez 
pas  moins  née  ,  je  n'en  étais  pas  moins  obligé  à  des  ménage- 
ments ,  à  cacher  l'aversion  que  vous  m'inspiriez. 

—  Ah  !  monsieur,  ne  valait-il  pas  mieux  m'abandonner?  — 
dit  Thérèse  en  fondant  en  larmes. 

—  Si  je  ne  l'ai  pas  fait,  c'est  que  j'avais  des  raisons  pour 
cela  ;  mais ,  Dieu  merci ,  aujourd'hui  le  scandale  de  votre  in- 
fâme conduite  est  flagrant,  on  ne  me  jettera  pas  la  pierre  en 
me  voyant  chasser  de  chez  moi  une  misérable  dont  les  débor- 
dements autorisent  ma  sévérité.  Enfin,  moi  et  votre  mère,  nous 
allons  être,  une  fois  pour  toutes,  débarrassés  de  vous.  Pour 
faire  constater  votre  position,  ce  sera  un  peu  de  vieille  honte 
à  remuer  pour  Héloïse  ;  ma  foi ,  tant  pis ,  elle  y  est  décidée  j 
elle  dit  que  ce  sera  l'expiation  de  sa  faute. 

—  Uà  mère  !  ma  mère  aussi  !  —  dit  Thérèse  avec  accable- 
ment. 

—  Ah  parbleu!  —  dit  M.  Achille,  —  vous  étiez  donc  aveugle  ! 
Vous  pesiez  à  votre  mère  presque  autant  qu'à  moi. 

A  ce  dernier  coup,  Thérèse  se  leva  résignée,  résolue.  Elle 
lendit  la  main  à  M.  de  Montai  et  lui  dit  : 

5  15 


150  REVUE  DE  PARIS. 

—  Edouard ,  parlons. 

Ces  deux  mots  résumaient  toute  la  position  de  cette  malheu- 
reuse fille  :  elle  n'avait  plus  au  monde  que  M.  de  Montai. 

—  Je  l'entends  bien  ainsi ,  —  dit  le  banquier.  —  Vous  allez 
sortir  de  chez  moi  sur-le-champ  ;  je  ne  vous  aurais  pas  permis 
d'y  passer  la  nuit.  On  vous  enverra  demain  vos  effets.  Où  eela? 
Chez  monsieur  ,  sans  doute? 

—  Oui,  monsieur,  chez  moi.  —  dit  M.  de  Montai ,  aussi  ef- 
frayé du  renversement  de  ses  espérances  que  de  la  cruauté  du 
banquier. 

—  Soit ,  —  dit  M.  Achille,  —  on  adressera  les  effets  de  ma- 
demoiselle chez  vous  j  ça  commencera  votre  petit  ménage,  mon 
jeune  marié. 

Le  comte  était  si  cupide,  si  lâche  ,  si  égoïste,  qu'il  ne  put, 

même  à  ce  moment ,  dissimuler  son  odieux  désappointement. 

Sur  son  front  livide  et  abattu  ,  M.  Dunoyer  lut  cette  pensée  : 

—  Me  voici  aussi  pauvre  qu'auparavant ,  avec  une  femme 
sur  les  bras. 

M.  Achille  lisait  vrai. 

Rien  d'étonnant  à  cela  ;  ces  deux  hommes  devaient  se  com- 
prendre et  se  deviner. 

Heureusement  Thérèse,  encore  sous  le  coup  de  la  révélation 
que  venait  de  lui  faire  le  banquier,  n'eut  pas  le  moindre  soupçon 
de  ce  qui  se  passait  dans  le  cœur  de  M.  de  Montai. 

M.  Dunoyer  s'alarma  de  la  quiétude  de  Thérèse;  sa  ven- 
geance n'était  pas  complète;  il  lui  fallait  jeter  au  cœur  de  sa 
victime  un  soupçon  atroce. 

Il  dit  au  comte  : 

—  Vous  voilà  tout  désorienté:  Ah  dam  !  que  voulez-vous  ? 
espérer  et  tenir  sont  deux  ;  mais  voilà  toujours  ce  qui  arrive. 
On  remarque  des  facilités  pour  séduire  la  fille,  ou  plutôt  celle 
qu'on  croit  la  fille  d'un  riche  banquier;  on  se  dit  :  Bast  !  une 
fois  séduite,  le  premier  courroux  passé  ,  il  faudra  bien  que  les 
parents  me  la  donnent.  Elles  sont  deux  sœurs,  la  fortune  du 
père  est  de  trois  ou  quatre  millions,  c'est  donc  un  jour  quatre- 
vingt  ou  cent  mille  livres  de  rente  qui  me  reviendront;  en  at- 
tendant on  ne  pourra  pas  me  donner  moins  de  deux  ou  trois 
cent  mille  francs,  avec  la  niche  et  la  pâtée.  C'est  gentil,  quand 
on  est  au  moment  de  mourir  de  faim. 


REVUE  DE   PARIS.  151 

—  Monsieur  ,  monsieur  ,  —  s'écria  M.  de  Montai ,  furieux 
d'être  si  bien  deviné ,  —  je  suis  ici  chez  moi.  —  Vous  n'êtes  pas 
le  père  de  Thérèse,  —  je  ne  souffrirai  pas  un  moment  de  plus 
vos  impertinences. 

—  D'abord  ,  pour  me  parler  sur  ce  ton-là  ,  mon  cher  mon- 
sieur, il  faudrait  commeaicer  par  me  rendre  les  deux  cents 
louis  que  je  vous  ai  prêtés. 

M.  de  Montai  baissa  la  tête. 

—  Et  puis  ensuite,  —  reprit  M.  Dunoyer,  je  —  ne  vous  dis  pas 
d'impertinences.  Je  dis  que  des  gens  intéressés  auraient  fait  ce 
calcul-là  ;  mais  cela  ne  s'adresse  pas  à  vous ,  au  contraire , 
puisque  mademoiselle  n'a  que  ses  beaux  yeux  pour  tout  potage, 
et  que,  ruiné  comme  vous  l'êtes,  elle  va  vous  être  horriblement 
à  charge,  au  lieu  de  vous  être  une  ressource,  comme  vous 
pouviez  l'espérer. 

—  Venez,  Edouard  ,  venez,  — dit  Thérèse  en  souriant  de 
dédain  ;  —  ne  pensez  pas  qu'un  seul  de  ces  mots  puisse  vous 
atteindre  et  me  faire  un  instant  douter  de  votre  cœur.  Dieu 
merci  !  ma  foi  en  vous  fait  ma  force ,  mon  courage  et  mon 
espoir.  C'est  mon  seul  bien  maintenant,  et  ce  bien,  on  nous 
l'envie...  Venez  ,  Edouard...  Le  bonheur  qui  nous  attend, 
malgré  notre  pauvreté,  est  donc  certain ,  puisque  les  méchants 
lâchent  de  l'empoisonner  par  la  méfiance. 

—  Monsieur  ,  sortez  d'ici ,  —  s'écria  M.  de  Montai,  en  mon- 
trant la  porte  à  M.  Achille  d'un  air  menaçant.  —  Thérèse  n'est 
pas  voire  fille,  vous  n'avez  aucun  droit  sur  elle;  si  vous 
m'exaspérez  ,  je  vous  mettrai  hors  de  chez  moi. 

—  Tout  beau  ,  monsieur  le  comte  ;  je  ne  prétends  pas  violer 
votre  domicile.  Un  dernier  mot ,  je  vous  prie. 

M.  de  Montai  sortit  de  la  chambre  oij  était  Thérèse,  et  ac- 
compagna le  banquier  dans  l'antichambre. 

Après  avoir  gardé  un  moment  le  silence,  M.  Achille  dit  au 
comte  : 

—  Je  veux  vous  prouver  que  je  n'ai  pas  de  rancune 
contre  vous...  en  vous  donnant  un  bon  conseil.  Avez-vous 
des  nouvelles  de  M.  de  Beauregard,  depuis  deux  ou  trois 
jours? 

—  Non,  monsieur;  mais  à  quoi  bon? 

—  Eh  bien  !  moi ,  j'ai  reçu  ce  matin  une  lettre  de  M.  de 


152  REVUE  DE  PARIS. 

Sainte-Luce ,  dont  je  suis  le  banquier  ,  et  qui  est  de  la  partie  de 
chasse  de  la  forêt  de  Breleuil. 

—  Eh  !  mon  Dieu  !  monsieur  ,  que  me  fait  cela  ? 

—  Attendez  donc,  étourdi...  Avant-hier  soir,  le  marquis  a 
été  tué  à  la  chasse  par  accident...  Il  venait  d'hériter  de  son 
beau-père  d'une  fortune  énorme.  La  marquise  de  Beauregard 
devient  ainsi  un  parti  superbe  quoiqu'un  peu  véreux...  Vous 
ne  connaissez  guère  la  honte,  vous  êtes  fin  et  roué;  ma  foi , 
moi,  à  votre  place...,  je  ne  me  presserais  pas  du  tout  d'épouser 
Thérèse. 

Et  M.  Acbille  Dunoyer  sortit. 


XXI. 


LA  MANSARDE. 

Un  an  s'est  écoulé  depuis  le  jour  où  Thérèse  a  été  chassée 
de  la  maison  du  banquier. 

Nous  conduirons  le  lecteur  dans  une  petite  ruelle  appelée 
V'impasse  Fournie}' ,  située  près  de  la  barrière  de  Vaugirard. 

Le  pavé  fangeux ,  la  couleur  sordide  des  maisons  délabrées  , 
les  longues  perches  chargées  tie  linge  troué  qui  s'arc-boutent 
aux  fenêtres ,  tout  annonce  la  pauvreté  des  demeures  qui  bor- 
dent cette  impasse. 

On  était  à  la  fin  du  mois  de  novembre ,  il  faisait  un  froid  hu- 
mide et  pénétrant 5  le  temps,  chargé  d'un  brouillard  glacé, 
était  obscur. 

La  maison  qui  terminait  la  ruelle  était  la  plus  misérable  de 
toutes  ces  habitations  :  elle  avait  deux  croisées  de  front,  trois 
étages  et  des  mansardes.  Le  premier  et  le  second  étaient  oc- 
cupés par  un  marchand  de  chiffons  en  gros  auquel  les  chiffon- 
niers apportaient  leur  récolte  de  la  nuit.  Ces  amas  de  guenilles 
entassées  répandaient  une  odeur  infecte  non-seulement  dans  la 
maison ,  mais  dans  l'impasse  tout  entière. 

Un  fablanlier  en  chambre  occuiiait  les  deux  pièces  du  troi- 
sième étage. 


REVUE  DE  PARIS.  153 

Honnête  et  jeune  ouvrier  chargé  de  famille,  laborieux,  actif, 
Pierre  Feraud  ,  malgré  un  travail  incessant  et  forcé,  gagnait  à 
peine  de  quoi  empêcher  ses  cinq  enfants  et  sa  femme  de  mourir 
de  faim. 

Il  était  deux  heures,  une  croisée  dont  la  plupart  des  carreaux 
étaient  remplacés  par  des  morceaux  de  papier  laissait  à  peine 
arriver  un  jour  sombre  dans  la  chambre  où  Pierre  Feraud  fa- 
çonnait le  fer-blanc  et  la  tôle  à  grands  coups  de  maillet. 

Un  petit  poêle  de  fonte  à  marmite ,  alors  froid  (on  ne  l'allu- 
mait que  pour  préparer  les  repas),  était  placé  près  de  la  che- 
minée, où  était  empilé  un  petit  tas  de  bois;  au  fond  de  la 
pièce ,  il  y  avait  une  misérable  couchette  garnie  d'une  pail- 
lasse, d'un  drap  ployé  en  deux  et  d'une  mince  couverture;  un 
petit  lit  où  dormaient  deux  enfants  ,  un  berceau  où  en  dormait 
un  autre,  étaient  un  peu  plus  loin;  enfin,  du  côté  opposé  à 
rétabli  de  Pierre  Feraud,  on  voyait  un  fourneau  portatif  et 
une  commode  de  bois  peint. 

Une  femme  de  trente  ans,  vêtue  pauvrement,  travaillait  à 
l'aiguille  ;  deux  petites  filles,  de  six  à  sept  ans,  assises  à  ses 
pieds  ,  se  pressaient  contre  ses  genoux  en  frissonnant  de  temps 
à  autre. 

—  Vous  avez  froid,  pauvres  petites?  —  dit  Augustine,  femme 
de  Pierre  Feraud. 

—  Oui,  maman. 

—  Quand  Louise  et  Justine  sero*nt  réveillées,  je  vous  couche- 
rai à  leur  place  et  à  votre  tour,  mes  enfants.  Le  fait  est  qu'il 
fait  bien  froid  ;  j'ai  les  doigts  tout  roides ,  je  ue  puis  plus  tenir 
mon  aiguille. 

Pierre,  s'étourdissant  lui-même  de  son  bruyant  travail,  n'en- 
tendit pas  cet  entretien. 

—  Je  vais  marcher  un  peu,  —  dit  sa  femme ,  —  ça  me  ré- 
chauffera. 

Elle  s'approcha  de  son  mari  et  lui  mit  la  main  sur  l'épaule. 
Pierre  suspendit  un  moment  son  travail. 

—  Quel  vilain  froid  noir,  Pierre...,  et  le  jour  si  bas!  si 
bas!  il  va  falloir  bientôt  allumer  la  chandelle...  ah!  c'est  cher, 
l'hiver. 

—  C'est  vrai ,  ça  n'est  pas  la  saison  des  malheureux.  Mais  tu 
as  les  mains  gelées.  Fais  donc  un  peu  de  feu  ,  Augustine. 

13. 


154  REVUE  DE  PARIS. 

—  As- tu  froid,  Pierre? 

—  Moi,  non,  Dieu  merci;  le  maillet  réchauffe. 

—  Eh  bien  !  ménageons  notre  bois...  Tu  sais  bien  qu'il  faut 
que  la  falourde  nous  fasse  la  semaine,  et  nous  ne  sommes 
qu'à  mercredi. 

—  Mais  les  enfants.... 

—  Je  vas  les  coucher  ,  les  autres  vont  se  réveiller. 

—  Mais  toi ,  Augustine  ? 

—  Oh  !  moi ,  cinq  ou  six  tours  de  chambre ,  et  je  serai  dé- 
gelée. 

—  Bonne  femme  ,  va! 

—  Et  toi ,  est-ce  que  tu  n'es  pas  bon  homme  ? 

—  Le  fait  est  qu'il  y  en  a  de  plus  malheureux  que  nous. 

—  Et  cela  sans  aller  les  chercher  bieu  loin,  — dit  Augustine 
en  levant  la  tête  vers  le  plafond. 

—  Est-ce  que  cette  dame  t'a  parlé  depuis  l'autre  jour  où  elle 
l'a  demandé  un  peu  de  braise  allumée  ? 

—  Non,  elle  m'a  remerciée  bien  poliment,  et  elle  a  remonté 
tout  de  suite  vite  dans  sa  mansarde ,  parce  qu'elle  entendait 
crier  son  enfant. 

—  Il  fallait  lui  demander  si  elle  n'avait  pas  besoin  d'autre 
chose. 

—  Dam  !  je  n'ai  pas  osé  ;  à  son  parler  on  voit  bicaque  c'est 
«ne  bourgeoise. 

—  Qu'est-ce  que  ça  fait  qu'elle  soit  bourgeoise ,  si  elle  est 
dans  la  peine  ? 

—  Pour  heureuse,  elle  ne  l'est  pas.  La  femme  du  chiffonnier, 
qui  est  toujours  à  espionner,  dit  qu'un  pain  de  deux  livres  et 
un  litron  de  pommes  de  terre  lui  font  ses  trois  jours,  avec  deux 
sous  de  lait  tous  les  matins.  Pauvre  chère  dame ,  et  être  nour- 
rice... par  là-dessus. 

—  Elle  n'a  peut-être  pas  de  bois  '. 

—  C'est  bien  possible.  Qu'est-ce  tu  veux  que  nous  y  fas- 
sions ?  Si  nous  en  avions  seulement  un  peu  plus  qu'il  ne  nous 
en  faut  !  mais,  dam!  c'est  juste...  juste!  Il  faut  liarder.  Nous 
avons  encore  à  retirer  ta  redingote  du  Mont-de-Piété. 

—  C'est  vrai  !  Bienheureux  sont  les  riches  !  ils  peuvent 
n'y  pas  luîgarder  de  si  près.  Et  tu  es  sûre  que  c'est  une  bour- 
geoise ? 


1 


HKVUE  DE  PARIS.  155 

—  Rieu  qu'à  ses  belles  petites  mains  blanches,  à  sa  manière 
de  parler ,  ça  se  voit  de  reste. 

—  Et  son  mari? 

—  Il  faut  qu'il  voyage  ou  qu'il  soit  un  fameux  sans-cœur  de 
laisser  ainsi  sa  femme  dans  la  misère. 

—  Après  cela,  elle  n'est  peut-être  pas  mariée.  C'est  peut-être 
une  pauvre  jeunesse  abandonnée  par  un  homme,  comme  ça 
arrive  si  souvent. 

—  Ça  est  vrai ,  —  dit  Augustine  ;  —  voilà  comme  ils  sont , 
ces  hommes  :  deux  ou  trois  mois  de  plaisir,  et  puis,  un  beau 
jour ,  bonsoir!  Malheureuse,  tire-toi  de  là  comme  tu  pourras, 
vas  à  la  Bourbe j  noie-toi ,  ou  meurs  de  faim  avec  ton  enfant! 
T'as  de  quoi  choisir. 

—  C'est  pourtant  vrai  que  ça  arrive  quelquefois  comme  ça , 
Augustine!  Non  de  nom!  abandonner  son  enfant!  Je  n'ai  ja- 
mais. Dieu  merci!  fait  de  cet  ouvrage-là.  Et  celte  pauvre 
dame,  est-ce  qu'elle  travaille? 

—  'La  femme  d'en  bas  dit  que,  depuis  un  mois  qu'elle  est 
ici ,  elle  a  vu  deux  fois  venir  comme  une  maîtresse  ouvrière 
qui  lui  a  demandé  si  M™e  Thérèse  ,  brodeuse,  demeurait  ici. 

—  Brodeuse?  c'est  ça,  va  Augustine  j  c'est  une  jeunesse 
bourgeoise}  autrefois  elle  aura  brodé  pour  son  plaisir,  au- 
jourd'hui elle  brode  pour  manger  du  pain. 

—  T'as  raison,  tiens,  Pierre  j  came  met  tout  sens  dessus 
dessous.  Si  elle  n'avait  pas  de  bois,  pourtant  ! 

—  Justement  voilà  qu'il  commence  à  neiger,  et,  dans  ces 
mansardes ,  on  a  le  froid  du  toit ,  comme  les  morts  ont  le  froid 
de  la  terre. 

—  Ce  n'est  pas  pour  mépriser  personne,  mais  j'aimerais 
mieux  je  ne  sais  quoi  que  de  loger  dans  une  mansarde,  à  cause 
de  mes  enfants  ;  j'aimerais  mieux  me  priver  sur  autre 
chose. 

—  Pauvre  femme  !  et  si  elle  n'a  pas  de  quoi  se  priver  sur 
autre  chose?  Dis  donc,  Augustine,  pas  de  bois  et  dans  une 
mansarde? 

—  Tais-loi  donc,  tu  me  fends  le  cœur. 

—  Est-ce  que  tu  tiens  beaucoup  à  retirer  ma  redingote  cet 
hiver ,  Augustine  ? 

—  Moi ,  Pierre  ?  C'est  pour  toi  que  je  veux  la  retirer  ,  afin 


156  REVUE  DE  PARIS. 

que  tu  aies  un  vêtement  propre  à  mettre  le  dimanche  si  tu  vas 
faire  un  tour  après  ton  travail. 

—  Bah  !  l'hiver ,  c'est  pas  bien  amusant  de  se  promener. 
Combien  as-tu  de  côté  pour  la  retirer  ? 

—  Mais  il  y  a  déjà  onze  francs  sept  sols.  Dam!  c'est  pas 
beaucoup,  mais  nous  pourrons  toujours  partager  notre  bois 
avec  la  dame  d'en  haut,  si  elle  en  manque.  Nous  en  rachète- 
rons avec  les  onze  francs  sept  sols. 

—  Ma  foi,  tant  pis  ;  tu  as  raison,  le  bon  Dieu  nous  rendra  ça. 

—  Viens  que  je  t'embrasse,  Augustine. 

—  Oui,  mais,  un  instant,  comment  faire  pour  proposer  ça 
à  la  dame  ?  Moi ,  je  n'oserai  jamais.  Ce  n'est  pas  qu'elle  ait  l'air 
fier  ;  au  contraire ,  elle  est  bien  polie  ,  bien  douce,  bien  hon- 
nête; mais,  c'est  égal,  elle  a  quelque  chose  de...  enfin  je  n'o- 
serais pas. 

—  Augustine ,  une  idée  !  elle  est  venue  l'autre  jour  t'em- 
prunter  de  la  braise  5  va  lui  en  emprunter  à  ton  tour  ;  tu  verras 
bien  si  elle  a  du  feu  ;  si  elle  n'en  a  pas... 

—  Eh  bien  ! 

—  Eh  bien  !  tu  lui  diras  ce  que  tu  voudras ,  comme  ça  le 
viendra.  Bah  !  bah  !  tu  trouveras. 

—  T'as  raison  ,  Pierre,  je  prends  ma  pelle  et  je  monte.  C'est 
drôle  ,  comme  le  cœur  me  bat,  —  dit  Augustine. 

—  Es-tu  poule  mouillée,  va.  Ne  dirait-on  pas  que  tu  vas  faire 
un  mauvais  coup? 

—  Allons ,  allons ,  je  me  rassure  ;  garde  les  mioches ,  car  ils 
vont  vouloir  venir  avec  moi. 

—  Ici ,  mes  enfants  ,  —  dit  le  ferblantier,  — le  jour  est  fini  ; 
en  attendant  la  chandelle  ,  je  vas  vous  faire  faire  une  course  à 
cheval  pour  vous  réchauffer  et  moi  aussi.  Allons,  houp  ,  ici , 
les  blondinettes  ! 

Et  Pierre  prit  une  de  ses  petites  filles  de  chaque  main  ,  mit 
chacune  d'elles  sur  un  de  ses  genoux  et  commença  de  les  faire 
vigoureusement  sauter,  à  la  grande  joie  des  deux  enfants. 

Augustine  était  montée  à  la  mansarde  par  une  sorte  d'échelle 
de  meunier  qui  y  conduisait. 

La  porte  disjointe  fermait  à  peine,  la  brise  du  nord  l'agitait 
de  temps  en  temps. 

Augustine  frappa  d'abord  légèrement,  puis  plus  fort, puis. 


REVUE  DE  PARIS.  157 

voyant  qu'on  ne  lui  répondait  pas,  elle  se  hasarda  d'entrer 
doucement. 

Triste  !  oh  !  triste  spectacle  ! 

Cette  mansarde ,  aux  deux  tiers  lambrissée  ,  était  éclairée  par 
une  petite  fenêtre  garnie  de  deux  de  ces  carreaux  verdâtres 
qui  ressemblent  à  des  fonds  de  bouteilles;  à  différents  endroits 
de  la  toiture ,  les  tuiles  brisées  laissaient  pénétrer  le  jour  et  déjà 
quelques  flocons  de  neige. 

Les  murs ,  peints  à  la  chaux ,  ruisselaient  d'humidité.  Un 
poêle  de  fayence  ,  une  malle,  une  chaise ,  un  petit  buffet ,  une 
table  de  bois  blanc  sur  laquelle  étaient  des  bandes  de  feston 
commencées  :  tels  étaient  les  seuls  meubles  de  cette  pièce  nue 
et  glacée,  mais  d'une  extrême  propreté. 

Enfin ,  sur  un  lit  aussi  misérable  que  celui  du  ferblantier 
était  couchée  et  évanouie  Thérèse  Dunoyer,  d'une  pâleur  et 
d'une  maigreur  effrayantes  ,  serrant  convulsivement  son  enfant 
sur  son  sein  que  la  malheureuse  petite  créature  pressait  vai- 
nement. 

—  Bonne  sainte  Vierge  !  je  suis  arrivée  bien  à  temps  ,  —  s'é- 
cria Augustine.  —  La  pauvre  chère  dame  s'est  trouvée  mal 
de  besoin,  de  froid  peut-être,  ses  mains  sont  gelées.  Quel 
lit  !  mon  Dieu  !  une  paillasse  !  et  pour  couverture  un  vieux 
châle  !  Quelle  misère  !  ah  !  quelle  misère  !  Vite  ,  appelons 
Pierre. 

Pierre  appelé ,  Augustine  retira  la  petite  fille,  qui  avait  trois 
mois  à  peine,  des  bras  de  la  mère  et  la  posa  sur  le  lit. 

—  Qu'est-ce  que  tu  veux?  —  dit  Pierre  en  paraissant  à  la 
porte. 

—  Vile,  mon  homme  ,  du  vinaigre  ,  du  bois  et  de  l'amadou  j 
la  chère  dame  s'est  trouvée  mal  ;  va  vite. 

Pierre  sortit. 

— -  Quel  bon  miracle  que  j'aie  monté  !  elle  serait  peut-être 
morte ,  et  son  enfant  aussi ,  —  reprit  Augustine.  Pauvre  petit 
dauphin  !  il  ne  crie  pas  seulement  ! ...  A-t-il  de  beaux  yeux  noirs  ! 
et  ce  petit  signe  au  coin  du  sourcil,...  Pauvre  enfant,  comme 
elle  est  maigre!  comme  on  voit  qu'elle  pâtit!....  Et  sa  mère... 
toujours  glacée  !...  Ah  !  que  Pierre  est  long  à  venir!...  Enfin  le 
voilà. 

Pierre  enfrait  en  effet,  accompagné  des  deux  petites  filles. 


158  REVUE  DE  PARIS. 

dont  l'une  portait  une  bouteille  de  vinaigre;  il  déposa  une 
brassée  de  bois  ,  alluma  le  poêle. 

—  Eh  bien  !  revient-elle  !  —  dit-il  à  sa  femme. 

—  Ça  commence...  Mais  descends  faire  notre  feu  à  nous  , 
et  mets  tout  de  suite  de  l'eau  bouillir  ;  je  t'appellerai  si  j'ai 
besoin. 

Pierre  descendit. 

Le  poêle  commença  à  bruire  malgré  quelques  bouffées  de 
fumée. 

Augustine  avait  assis  Thérèse  sur  le  lit ,  et  la  soutenait  dans 
ses  bras.  M"'  Dunoyer  revint  à  elle,  son  premier  cri  fut  : 

—  Ma  fîlle  !  où  est  ma  fille  ? 

—  Là .  madame ,  au  pied  du  lit. 

Thérèse  se  pencha  sur  son  enfant  et  le  couvrit  de  baisers. 

—  Pauvre  petit  chérubin  !  faut-il  qu'il  soit  bon  !  il  ne  fait 
qu'ouvrir  ses  grands  yeux  sans  pousser  un  cri.  Comment  vous 
trouvez-vous  madame?  Tenez,  respirez  encore  un  peu  de 
vinaigre. 

—  Cela  va  mieux...  Oui ,  oui ,  oh!  merci  de  vos  soins ,  ma- 
dame... Mais  comment  ètes-vous  ici? 

—  Je  vas  vous  dire,  madame.  J'étais...  j'étais  montée  pour 
vous  demander  un  peu  de  braise...  à  charge  de  revanche  ;  j'ai 
frappé,  vous  n'avez  pas  répondu  ,  et  heureusement  j'ai  entré. 

—  Oh!  merci  pour  ma  fille.  J'étais  si  fatiguée!...  Mais  ce 
feu?  —  dit  Thérèse  en  voyant  sur  le  carreau  la  réverbération 
du  brasier  du  poêle  ,  car  la  nuit  était  presque  venue. 

—  Pardon ,  madame,  —  dit  Augustine  avec  embarras  ;  — 
mais,  ne  sachant  pas  où  vous  mettiez  votre  bois...  et  craignant 
que  ce  pauvre  petit  enfant  n'ait  trop  froid... 

—  Excellente  femme!  Ah  !  vous  êtes  mère  ,  j'en  suis  sûre.... 
vous  avez  eu  pitié... 

—  Puis  Thérèse  ,  éclatant  en  sanglots ,  s'écria  : 

—  Je  suis  exténuée!. ..je  ne  puis  plus  nourrir  mon  enfant  !... 
Il  va  mourir  ! 

—  Allons  donc,  madame,  mourir!...  Est-ce  que  nous  ne 
sommes  pas  là?...  De  pauvres  ouvriers,  c'est  vrai, •...  mais , 
dam!...  on  s'entr'aide  comme  on  peut.  Nous  connaissons  la 
peine  ,  allez;  j'ai  bien  élevé  mes  cinq  marmots  malgré  la  mi- 
sère et  une  maladie  qu'a  faite  mon  homme,  qui  n'a  pas  mis  les 


REVUE  DE  PARIS.  159 

pieds  à  rhospice,  Dieu  merci!....  Eh  bien!  pourquoi  donc 
n'élèveriez -vous  pas  ce  dauphin-là ,  qui  ne  demande  qu'à 
vivre? 

—  Que  vous  êtes  bonne  !  mon  Dieu ,  que  vous  êtes  bonne  î 
comment  ai-je  mérité  ce  que  vous  faites  pour  moi  ? 

—  C'est  tout  simple  ça,  madame.  Vous  êtes  bourgeoise,  c'est 
vrai  5  mais  on  est  voisins,  c'est  pour  s'obliger.  On  voit  bien  que 
vous  n'êtes  pas  faite,  comme  nous,  à  la  pauvreté;  nous  vous 
donnerons  un  coup  de  main  pour  aider  ce  chérubin  à  vivre,  et 
voilà  tout. 

Tout  à  coup,  un  bruit  bien  inaccoutumé  dans  l'impasse  Four- 
nier  ébranla  les  vitres  de  la  maison. 

C'était  le  roulement  d'une  voiture  de  poste. 

Thérèse  écouta  avec  anxiété;  un  tremblement  nerveux  la 
saisit,  un  éclair  d'espoir  illumina  son  regard. 

Des  pas  bruyants  se  firent  entendre  dans  l'escalier,  ainsi  qwe 
la  voix  de  Pierre  ,  qui  semblait  guider  quelqu'un  en  disant  : 

—  Oui,  monsieur ,  oui,  par  ici,  par  ici. 
Thérèse  tremblait  si  fort,  qu'Augusline  s'écria  : 

—  Mon  Dieu,  mon  Dieu,  madame  !  qu'avez-vous  donc? 
La  porte  s'ouvrit  brusquement. 

A  la  clarté  de  la  lumière  que  portait  Pierre,  un  homme  païut 
au  seuil  de  la  porte. 

Thérèse  le  regarda,  poussa  un  cri,  et  cacha  sa  tête  dans  ses 
mains  en  disant  : 

~  Ce  n'est  pas  lui  !  Que  vois-je?  monsieur  de  Ker-Ellio  ! 


XXII. 


L'ENTREVUE. 

Après  avoir  regardé  fixement  Thérèse  Dunoyer  et  jeté  un  dou- 
loureux coup  d'œil  dans  la  misérable  mansarde  qu'occupait  la 
fille  du  banquier,  M.  de  Ker-Ellio  dit  quelques  mots  à  voix  basse 
à  Pierre  Feraud,  qui  était  resté  debout  derrière  lui,  sa  chan- 
delle à  la  main. 


160  REVUE  DE  PARIS. 

L'ouvrier  disparut,  après  avoir  rerais  le  flambe?!»  h  Ewen. 
Celui-ci  s'avança  lentement,  et  posa  la  lumière  sur  la  table. 

En  songeant  avec  quelle  méprisante  dureté  elle  avait  autrefois 
traité  le  baron ,  Thérèse  crut  un  moment  qu'il  venait  insulter  à 
son  malheur;  elle  rougit  de  confusion. 

Ewen  s'approcha  d'elle  sans  dire  un  mot. 

La  jeune  femme  s'aperçut  alors  avec  surprise  que  la  figure  de 
M.  de  Ker-Ellio ,  profondément  creusée  par  le  chagrjn ,  était 
baignée  de  larmes. 

—  Le  petit  chérubin  est  endormi ,  —  dit  tout  bas  Augustine  à 
Thérèse  en  se  levant.  —  Madame,  si  vous  le  couchiez? 

En  disant  ces  mots,  la  femme  de  l'ouvrier  apporta  près  de  la 
misérable  couchette  un  joli  berceau,  orné  de  deux  petits  rideaux 
de  soie  verte ,  garni  de  deux  coussins ,  d'une  couverture  ouatée 
et  de  draps  très-fins. 

La  recherche,  nous  dirions  presque  le  luxe  de  ce  lit  enfantin, 
contrastait  singulièrement  avec  la  désolante  pauvreté  du  reste 
de  la  mansarde. 

Thérèse  coucha  son  enfant  avec  autant  de  sollicitude  que  si 
M.  de  Ker-ElIio  n'eût  pas  été  là. 

Ewen  la  suivait  du  regard ,  eff^rayé  de  l'altération  qu'il  re- 
marquait sur  les  traits  de  cette  malheureuse  jeune  femme. 

Après  le  départ  d'Augustine ,  l'embarras  de  Thérèse  aug- 
menta. Elle  n'avait  pas  revu  M,  de  Ker-Ellio  depuis  le  jour  oii 
elle  lui  avait  si  cruellement  avoué  son  amour  pour  M.  de 
Montai  5  elle  ignorait  la  cause  du  retour  d'Ewen  ;  mais,  en  voyant 
les  larmes  qu'il  versait,  elle  ne  douta  plus  de  l'intérêt  qu'il  lui 
portait. 

Thérèse  était  si  abandonnée,  elle  avait  de  telles  craintes  pour 
la  vie  de  sa  fille,  elle  avait  été  si  longtemps  sans  rencontrer  la 
moindre  marque  de  sympathie ,  qu'elle  remercia  le  ciel  de  la 
venue  de  M.  de  Ker-Ellio. 

Le  pen-kan-guer  semblait  vieilli  de  dix  ans.  Sa  taille  était 
voûtée,  ses  yeux  caves  brillaient  d'un  feu  sombre;  vêtu  d'une 
sorte  de  costume  de  marin  qu'il  portait  ordinairement  à  Treff- 
Harllog  .  on  voyait  qu'il  s'était  mis  eu  route  sans  se  donner  le 
temps  de  changer  de  vêtements. 

—  Il  y  a  trois  jours,  j'ai  tout  appris....  Vous  deviez  être 
morte  ou  la  plus  infortunée  des  femmes....  Je  suis  venu,  —  dit 


REVUE  DE  PARIS.  161 

Ewen;  — mais  je  ne  m'attendais  pas  à  voir  ce  que  je  vois; 
non oh  non  !  je  ne  m'y  attendais  pas... 

Et  ses  larmes  coulèrent  de  nouveau. 

Thérèse  le  regardait  avec  surprise. 

—  Mais ,  monsieur ,  —  dit-elle  en  tremblant,  —  qu'avez-vous 
appris  il  y  a  trois  jours? 

M.  de  Ker-Ellio  se  recula  brusquement. 

—  Commuait  !  —  s'écria-t-il ,  —  vous  ignorez? 

—  Ouoi  donc  ,  monsieur  ? 

—  Montai  ! 

—  Je  l'attends. 

—  Vous  l'attendez? 

—  Que  voulez-vous  dire? 

—  Vous  l'attendez  ? 

—  Mon  Dieu  !  vous  m'effrayez. 

—  Lui! 

—  Il  est  mort  !  —  s'écria  Thérèse  avec  épouvante,  en  étendant 
les  mains  vers  M.  de  Ker-Ellio. 

—  Il  n'est  pas  mort  ;...  il  ne  court ,  il  n'a  couru  aucun  dan- 
ger  

—  Mais  alors,  monsieur,  qu'avez-vous  appris?  Pourquoi 
avez-vous  cru  que  je  devais  être  morte  ou  la  plus  malheureuse 
des  femmes?  Parlez,  au  nom  du  ciel,  parlez! 

—  N'attendez  plus  M.  de  Montai. 

—  Pourquoi? 

—  Vous  ne  devez  plus  le  revoir. 

—  Ne  plus  le  revoir? 

—  Jamais. 

—  Mon  Dieu  !  qu'est-il  arrivé?  oii  est-il?  Depuis  six  mois,  je 
n'ai  pas  reçu  de  ses  nouvelles...  j'attendais  toujours...  j'attends 
encore. 

—  Lui  porter  ce  dernier  coup  !  —  se  dit  M.  de  Ker-Ellio  j  — 
faible  ,  souffrante  comme  elle  est,...  c'est  la  tuer! 

—  Je  vous  en  conjure,  monsieur,  dites ,  que  savez-vous?... 
Parlez  franchement!  Maintenant,  rien  ne  peut  plus  ra'atteindre 
que  dans  mon  enfant.  Mon  sort  à  moi  ne  saurait  être  plus  af- 
freux. Si  je  conserve  une  lueur  d'espérance  de  revoir  M,  de 
Montai ,  c'est  que,  tant  qu'iUeur  reste  uu  souffle  de  vie,  les  mal- 
heureux espèrent. 

5  II 


162  REVUE  DE  PARIS. 

—  11  faut  renoncer  à  cet  espoir,  y  renoncer  à  tout  jamais ,  je 
vous  l'ai  dit. 

—  Il  est  mort  !...  Vous  voulez  me  le  cacher...  Ah  !  vos  ména- 
gements sont  bien  cruels. 

—  11  n'est  pas  mort,  je  vous  le  jure ,  mais  il  est  perdu  pour 
vous. 

—  Perdu  pour  moi? 

—  Oui...  maintenant  il  ne  peut  plus  vous  épouser... 

—  II  ne  peut  plus  m'épouser?  --  répéta  machinalement  Thé- 
rèse. 

M.  de  Ker-Ellio  voyait  avec  épouvante  combien  elle  s'atten- 
dait peu  au  coup  qui  allait  la  frapper.  Il  avait  en  vain  employé 
toutes  les  transitions,  toutes  les  allusions  possibles  pour  l'y  pré- 
parer :  Thérèse  ne  comprenait  pas ,  car  on  dirait  qu'un  secret 
instinct  prolonge  l'ignorance  des  malheurs  que  l'on  redoute  le 
plus. 

Ewen  ,  voulant  terminer  cette  scène  cruelle ,  dit  d'une  voix 
émue  ,  en  songeant  au  désespoir  qu'il  allait  causer  : 

—  Non,  M.  de  Montai  ne  peut  plus  vous  épouser..  ;  oubliant 
les  engagements  sacrés  qui  le  liaient  à  vous,  oubliant  les  plus 
saintes  promesses..,  entraîné  par  la  cupidité... 

—  Achevez... 

—  Ayant  rencontré  une  femme  méprisable,  mais  riche... 

—  Il  est  marié  ! 

On  ne  peut  rendre  l'expression  déchirante  avec  laquelle  Thé- 
rèse prononça  ces  paroles.  La  figure  bouleversée,  les  mains 
jointes  avec  force,  elle  levait  les  yeux  au  ciel  dans  un  muet 
désespoir. 

Puis,  tout  à  coup,  plutôt  que  de  croire  à  cette  atroce  décep- 
tion, elle  fut  un  moment  assez  aveugle  pour  accuser  la  bonne 
foi  de  M.  Ker-Ellio  ,  et  s'écria  presque  en  délire  : 

—  Cela  n'est  pas  vrai  ! 

—  Hélas  !  vous  ne  pouvez  croire  à  tant  d'infamie...  je  le  con- 
çois. 

—  Non  ,  cela  n'est  pas  vrai...  vous  voulez  me  tromper... 

—  Et  dans  quel  but,  pauvre  femme? 

—  Pour  vous  venger  de  M.  de  Montai...  de  moi,  peut-être , 
oui  de  moi,  qui,  autrefois,  vous  ai  accablé  de  mépris.  Marié... 
non.  je  ne  vous  crois  pas...  Mon  Dieu,  mon  Dieu  ,  ayez  pitié  de 


KEVUF.   HE   PARIS.  183 

moi.  Et  ma  fille  ,  die  serait ,  comme  moi ,  bâtarde...  bâtarde... 
Comme  mol  sans  famille  et  sans  appui  !... 

Cette  idée  étant  plus  affreuse  encore  à  Thérèse  pour  sa  fille 
que  pour  elle,  elle  reprit  avec  une  nouvelle  violence  : 

—  Non  ,  je  vous  dis  que  ça  n'est  pas  vrai...  M.  de  Montai  n'est 
pas  marié  ! 

Ewen  contemplait  douloureusement  Thérèse;  est-il  besoin 
de  dire  qu'il  ne  ressentit  pas  un  moment  ces  accusations,  ces 
démentis,  dont  elle  l'accablait  dans  l'exaspération  de  la  dou- 
leur ;  cette  explosion  déchirante  ne  le  surprenait  pas  ;  il  reprit 
d'une  voix  douce  mais  ferme ,  et  avec  un  tel  accent  de  convie- 
lion  ,  que  Thérèse  n'osa  plus  douter  cette  fois  : 

—  Sur  l'honneur  et  sur  Dieu  ,  madame  ,  je  vous  jure  que 
M.  de  Montai  est  marié. 

Thérèse,  accablée,  poussa  un  gémissement  douloureux,  cacha 
son  visage  dans  ses  mains  ,  et  resta  quelques  moments  dans  un 
morne  silence ,  puis  elle  releva  la  tête. 

De  pâle  elle  était  livide;  elle  dit  d'une  voix  fébrile  et  sac- 
cadée : 

—  Pardon  ,  monsieur,  d'avoir  douté...  maintenant ,  je  vous 
crois...  je  vous  crois.  Parlez,  monsieur...  J'aurai  du  courage. 

—  Oui ,  je  parlerai ,  oui ,  vous  aurez  du  courage  ,  oui  j  vous 
oublierez  un  infâme  ,  vous  rassemblerez  tout  ce  qui  vous  reste 
de  force  et  de  vie  pour  ne  songer  qu'à  votre  enfant. 

—  Marié...  marié  ,  —  répéta  machinalement  Thérèse ,  —  et 
avec  qui? 

—  Avec  la  marquise  de  Beauregaid...  à  Kaples...  il  y  a  deux 
mois. 

—  Cette  femme  que  le  monde  avait  repoussée?...  Ah!  je  de- 
vais m'y  attendre!  Aveugle  insensée  que  j'étais!  tout  m'est 
expliqué  maintenant  :  c'est  pour  aller  l'épouser  qu'il  m'a 
quittée. 

—  Cet  indigne  choix  doit  vous  consoler.  Ce  mariage  est  un 
ignoble  trafic;  c'est  de  l'or  que  cet  homme  a  voulu. 

—  Mais  cette  femme  est  belle  et  jeune  —  s'écria  violemment 
Thérèse. 

—  Mais  elle  est  déshonorée,  madame;  mais  le  monde  l'a 
écrasée  de  ses  dédains  et  de  ses  outrages. 

—  C'est  vrai ,  --  dit  Thérèse  avec  abittement ,  —  c'est  vrai. 


164  REVUE  DE  PARIS. 

Pardonnez-moi  ce  dernier  éclair  de  jalousie,  j'aurai  du  cou- 
rage. Mais  vous  comprenez,  n'est-ce  pas?  le  premier  choc  est 
toujours  bien  douloureux.  Mais  après  on  se  résigne,  parce 

qu'enfin n'est-ce  pas...  mieux  vaut  la  mort  que  l'agonie. 

Et  Thérèse  essuya  de  nouveau  ses  larmes. 

—  Oui ,  —  reprit  Ewen  ,  —  mieux  vaut  l'oubli  que  l'inquié- 
tude. Vous  méprisez  déjà  ,  plus  tard  l'oubli  viendra. 

—  Mais  comment  avez-vous  appris  le  mariage  de  M.  de 
Montai  ? 

—  Il  y  trois  jours ,  l'abbé  de  Kérouëllan  est  venu  me  voir; 
il  tenait  un  journal  à  la  main-  il  m'a  dit  :  Votre  cousin j 
M.  de  Montai,  est  donc  marié  avec  la  veuve  de  M.  de  Beau- 
regard?  Je  prends  le  journal  ,•  en  effet ,  cette  nouvelle  était 
officiellement  annoncée  de  Naples ,  le  mariage  avait  eu  lieu 
dans  la  chapelle  de  l'ambassade  française.  Si  étranger  que  je 
sois  dans  ma  solitude  à  ce  qui  se  passe  à  Paris ,  j'avais  su ,  il  y 
a  un  an ,  que  vous  aviez  quitté  la  maison  de  votre  père  pour 
suivre  M.  de  Montai.  Je  n'avais  pas  un  instant  douté  que  vous 
fussiez  mariée  avec  lui.  Il  épousait  M™e  de  Beauregard,  vous 
deviez  donc  être  morte  ou  indignement  abandonnée.  Je  partis, 
et  j'arrivai,  il  y  a  une  heure,  chez  votre  père. 

—  Vous  l'avez  vu  ? 

—  Je  l'ai  vu.  «Monsieur,  lui  dis-je ,  votre  fille  est  donc 
morte  ,  que  M.  de  Montai  se  remarie?  —  Ma  fille?  —  me  dit 
cet  homme;  — je  n'ai  qu'une  fille  ,  et  Dieu  merci  elle  se  porte 
à  ravir;  quant  à  M.  de  Montai,  il  est  en  effet  marié  à  Naples, 
avec  M«^  de  Beauregard  ;  mes  correspondants  me  l'ont  appris, 
et  j'en  suis  bien  aise,  car  le  comte  est  un  charmant  garçon,  et 
il  fait  là  un  mariage  magnifique.  » 

—  Je  reconnais  là  M.  Dunoyer,  —  dit  amèrement  Thérèse. 

—  Attendez,  —  reprit  Ewen,  —  attendez;  M.  Dunoyer  ajouta  : 
a  —  M.  de  Montai  a  autrefois ,  il  y  a  un  an  environ ,  enlevé  de 
chez  moi  une  demoiselle  Thérèse  que  je  laissais  appeler  ma 
fille,  car  je  l'avais  élevée  par  charité.  Le  comte,  après  avoir 
vécu  quelques  mois  avec  cette  créature,  l'a,  je  crois,  plantée  là. 
Si  vous  êtes  curieux  de  la  voir,  voici  justement  son  adresse  : 
impasse  Fournier,  n"  17,  barrière  Vaugitard.  Avant-hier,  cette 
fille  a  écrit  à  ma  femme  pour  avoir  des  secours  ,  étant,  disait- 
elle,  dans  la  plus  i)roforide  misère,  elle  et  son  enfant.  C'était  la 


REVUE  DE  PARIS.  165 

première  fois  qu'elle  s'adressait  à  nous,  c'est  vrai;  mais  nous 
n'avons  pu  rien  faire,  que  voulez-vous  ?  nous  avons  nos  -pau- 
vres. » 

A  ces  atroces  paroles  du  banquier  rapportées  par  Ewen  , 
Tiiérèse  leva  les  yeux  au  ciel  et  s'écria  : 

—  Ma  mère!  oh!  ma  mère!  me  refuser  du  pain!  Hélas! 
si  je  m'adressais  à  elle,  c'est  que  mon  enfant  allait  mourir  de 
faim. 

—  J'ai  arraché  votre  adresse  des  mains  de  M.  Dunoyer,  — 
reprit  Ewen,  —  et  je  suis  accouru  ici.  A  l'aspect  de  cette  mi- 
sère... Mais  ne  parlons  plus  de  cela,  n'en  parlons  plus.  Écou- 
tez, vous  le  voyez  ,  vous  n'avez  plus  personne,  ni  amant,  ni 
père  ,  ni  mère  ;  vous  êtes  seule  ,  abandonnée  de  tous ,  sur  le 
point  de  mourir  de  besoin  à  côté  de  votre  enfant  ;  vous  ne  pou- 
vez nier  cela,  n'est-ce  pas  ?  vous  ne  le  pouvez  pas  ?  vous  faites 
pitié  même  aux  malheureux  artisans  qui  logent  ici.  L'homme 
qui  m'a  éclairé  m'a  dit  :  —  «  Madame  Thérèse?  c'est  ici,  mon- 
sieur ;  si  c'est  du  secours,  il  arrive  bien  à  point.  Tout  à  l'heure 
ma  femme  est  montée  chez  cette  pauvre  dame  et  l'a  trouvée 
mourant  de  froid  et  de  faim  avec  son  petit  enfant.  «  —  Vous 
ne  pouvez  pas  nier  cela?  votre  position  est  horrible  !... 

—  Horrible.  C'est  pour  mon  enfant  qu'elle  m'épouvante. 

—  Et  c'est  en  effet  pour  lui  qu'elle  est  épouvantable. 

—  Hélas!  monsieur,  pourquoi  vous  apesantir  ainsi  sur  ce 
sinistre  tableau?  cela  est-il  généreux?  Autrefois  j'ai  été  bien 
cruelle  pour  vous,  je  le  sens...  mais... 

—  Aussi  je  viens  me  venger. 

Ewen  prononça  ces  mots  avec  un  élan  si  généreux,  si  pas- 
sionné ,  que  Thérèse  comprit  l'ineffable  bonté  de  cet  homme  , 
et  s'écria  : 

—  Oh  !  pardonnez-moi,  le  malheur  rend  si  défiant  !  —  Puis, 
revenant  à  l'idée  qui  la  dominait,  elle  reprit  avec  abattement  : 
—  Marié  !  marié  ! 

—  Que  vous  importe  un  homme  asse?  lâche  pour  vous  aban- 
donner? 

—  Et  ma  fille ,  monsieur?  si  je  ne  résiste  pas  à  tant  de  se- 
cousses ,  moi  ?  si...  —  Puis ,  s'interrompant ,  Thérèse  baissa  la 
tète  avec  accablement  en  disant  d'une  voix  étouffée  :  —  Ah  ! 
c'est  affreux;  mais  Dieu  n'abandonnera  peut-être  pas  celte 

14. 


166  REVUE  DE  PARIS. 

innocente  créature.  N'a-t-il  pas  envoyé  ces  braves  gens  à  mon 
secours  ? 

—  Et  moi  ?  pourquoi  suis-je  ici? 

—  En  effet,  je  cherche... 

—  Et  vous  ne  trouvez  pas  ? 

—  L'intérêt  qu'inspire  le  malheur 

—  Oui,  c'est  cela,  l'intérêt  qu'inspire  le  malheur...  une  ba- 
nale pitié...  rien  de  plus,—  s'écria  M.  de  Ker-Ellio  en  souriant 
avec  amertume. — Mais,  autrefois,  M.  de  Montai  ne  vous  avait-il 
pas  parlé  d'un  certain  portrait  ? 

—  D'un  i)ortrait?  non  ;  mais  que  signifie... 

—  Rien...  rien...  Un  jour  je  vous  dirai  cela.  Songeons  à  l'a- 
venir. Quelles  sont  vos  ressources?  qu'espérez-vous?  comment 
avez-vous  fait  jusqu'ici? 

—  J'ai  travaillé}  je  travaillerai. 

—  Travailler...  vous...  Pauvre  femme  !  ah  !  je  le  vois,  nous 
avons  tous  deux  bien  souffert  pendant  cette  ann^e. 

—  Nous,  dites-vous,  monsieur? 

—  Oui,  moi  aussi,  j'ai  souffert...  beaucoup  souffert...  autant 
que  vous,  peut-être. 

—  Et  pourquoi? 

—  Pourquoi  ?  vous  me  demandez  pourquoi  ?  et ,  à  la  pre- 
mière nouvelle  de  vos  malheurs,  j'accours  ici?  Mais  c'est  juste, 
je  n'ai  rien  fait  encore  pour  changer  la  funeste  opinion  que 
vous  avez  de  moi;  autrefois  vous  m'avez  cru  capable  de  de- 
mander voire  main  par  cupidité  ,  n'est-ce  pas? 

—  Je  ne  vous  connaissais  pas  alors... 

—  Ce  n'est  pas  un  reproche,  vous  deviez  penser  ainsi  ;  j'é- 
tais indignement  calomnié,  et  puis  je  n'osai  pas  entreprendre 
de  me  disculper...  Mais  aujourd'hui,  à  cette  heure,  c'est  diffé- 
rent, oh  !  il  faut  que  vous  me  connaissiez  tel  que  je  suis,  il  faut 
que  vous  ayez  en  moi  une  confiance  entière,  il  faut  que  vous 
disiez  :  c'est  un  loyal  et  noble  cœur,  un  homme  droit  et  sin- 
cère; sans  cela,  voyez-vous,  —  reprit  Ewen  en  souriant  avec 
une  adorable  douceur,  — je  ne  puis  rien  faire  de  bon. 

—  Monsieur...  —  dit  Thérèse  étonnée. 

—  Et  je  ne  serai  pas  seul  à  vous  prouver  que  je  vaux  quelque 
chose,  je  vous  en  préviens ,  le  digne  abbé  de  KérouËllan  sera 
ma  caution  ,  il  renforcera  ces  bons  témoignages  que  je  vous 


REVUE  DE  PARIS.  1G7 

donne  sur  moi-même  ;  et  s'il  le  faut ,  pour  vous  convaincre , 
mes  vieux  serviteurs  viendront  aussi,  mes  fermiers  aussi,  mes 
anciens  soldats  aussi...  Oh!  il  faudra  bien  que  vous  vous  ren- 
diez à  toutes  ces  voix  naïves  et  vraies  qui  vous  diront  :  «  Ewen 
de  Ker-Ellio  est  un  honnête  homme  ;  il  a  beaucoup  souffert 
depuis  un  an,  tant  souffert  qu'il  nous  faisait  pitié,  à  nous, 
pauvre  gens;  mais,  dans  sa  douleur,  il  n'a  rudoyé  personne, 
et  il  a  continué  à  faire  le  bien  que  son  père  lui  avait  appris  à 
faire.  »  Voilà  ce  qu'on  vous  dira  ,  madame  ,  —  reprit  Ewen  , 
—  voilà  ce  qu'il  faut  que  vous  croyiez. 

—  Grand  Dieu!  monsieur,  ce  chagrin,  serait-ce  moi?... 

—  Oui ,  c'est  vous  ;  il  faut  à  la  fin  que  vous  sachiez  ce  que 
j'ai  enduré  pour  vous...  Au  moins,  de  la  sorte... ,  vous  vous 
croirez  peut-être  obligée  à  la  réparation  que  j'espère. 

—  Que  voulez-vous  dire  ? 

—  Quand  vous  saurez  que  ce  Montai  me  calomniait  d'une 
manière  infâme,  quand  vous  saurez  que  je  vous  aimais  depuis 
des  années,  oui,  depuis  des  années  ,  quand  vous  saurez  que  , 
malgré  votre  cruel  traitement ,  mon  respect ,  mon  adoration 
pour  vous  n'ont  pas  faibli,  quand  vous  saurez  enfin  que  toutes 
les  larmes  que  j'ai  versées ,  que  toutes  les  douleurs  que  j'ai 
supportées,  c'est  vous...  vous  seule  qui  les  avez  causées? 

—  Ah  !  que  dites-vous  ! 

—  Alors  vous  regretterez  le  mal  que  vous  m'avez  fait.  Alors, 
comme  vous  êtes  généreuse  et  bonne,  en  compensation  de  tant 
de  douleurs,  vous  m'accorderez  votre  main,  n'est-ce  pas?  Oui, 
votre  main...  Vous  me  regaidez  d'un  air  stupéfait,  presque 
blessé,  je  m'attendais  à  cela. 

—  Monsieur,  en  vérité,  il  faut  toute  la  générosité  de  cette 
offre... 

—  Pour  en  faire  passer  Tétrangeté? 

—  Excusez-moi,  mais  vous  êtes  fait  pour  comprendre  qu'il 
peut  y  avoir  un  juste  sentiment  de  dignité  dans  la  position  la 
plus  malheureuse? 

—  Oh  !  vous  allez  me  dire  que  je  profite  de  votre  malheur 
pour  obtenir  à  tout  prix  un  bien  que  je  désire,  que  je  suis  sans 
âme  en  recherchant  votre  main  après  ce  qui  s'est  passé. 

—  Si  vous  êtes  assez  généreux  pour  oublier  ce  passé,  moi, 
je  dois  m'en  souvenir.  Envers  vous  j'ai  été  cruelle  ,  injuste ,  je 


1G8  REVUE  DE  PARIS. 

le  reconnais  maintenant,  mais  hélas  !  je  craignais  pour  la  vie 
de  l'homme  que  j'aimais,  je  croyais  à  son  amour,  je  croyais.... 
mais  à  quoi  bon  maintenant  ces  vains  reproches?  Il  y  a  autant 
de  courage  que  de  noblesse  dans  votre  offre ,  monsieur,  et 
pourtant... 
Ewen  interrompit  Thérèse  : 

—  Regardez-moi,  madame;  j'ai  vingt-cinq  ans  à  peine,  mon 
front  est  ridé,  le  chagrin  m'a  courbé  avant  l'âge.  Je  n'ai  rien 
de  ce  qu'il  faut  pour  plaire  aux  yeux  ;  au  cœur,  c'est  différent, 
vous  le  reconnaîtrez  un  jour  !  peut-être  !...  S'il  était  possible  de 
braver  les  convenances,  je  vous  dirais  :  Ma  sœur...,  venez 
dans  nos  solitudes..,  votre  enfant  sera  le  mien. 

—  Ah  !  monsieur,  je  vous  connais  enfin....  hélas  !  trop  tard, 
trop  tard.... 

—  S'il  était  trop  tard ,  je  ne  serais  pas  ici.  Je  pourrais  donc 
vous  dire  :  —  Ma  sœur,  venez  partager  ma  solitude  ;  —  mais 
le  monde,  que  penserait-il?  Quand  je  dis  le  monde,  je  parle  de 
mes  voisins,  gens  simples  et  honnêtes  ;  je  parle  de  leurs  mères, 
de  leurs  sœurs,  de  leurs  femmes,  qui  vous  accuseraient,  qui 
m'accuseraient ,  parce  qu'elles  en  auraient  le  droit ,  parce 
qu'aucune  femme,  si  ce  n'est  la  mienne  ,  ne  doit  habiter  avec 
moi  la  maison  où  mon  père  et  ma  mère  sont  morts. 

—  Bon  et  généreux  cœur  ! 

—  Ainsi,  quand  je  vous  offre  ma  main,  je...  Mais  non,  — 
reprit-il  en  s'interrompant,'—  non,  je  ne  puis  pas  dire  cela. 

—  Je  vous  en  conjure,  parlez  sans  réticence  ;  ces  touchantes 
preuves  de  bonté  me  font  du  bien  i  Oh  !  parlez,  parlez. 

—  Vous  avez  raison.  Eh  bien  !  quand  je  vous  supplie  d'ac- 
cepter ma  main,  c'est  pour  que  vous  puissez  être  ma  sœur... 
sans  qu'on  en  médise...  Comprenez-vous?  Soyez  tranquille,  si 
vous  avez  votre  fierté ,  j'ai  ma  délicatesse  ;  si  vous  êtes  de  ces 
femmes  qui  n'ont  qu'un  seul  amour,  moi,  je  suis  de  ces  hommes 
qui  n'ont  aussi  qu'un  seul  amour...  et  qui  pour  rien  au  monde 
ne  le  voudraient  profaner...  En  restant  pour  vous  un  frère,  je 
pourrai  continuer  de  vous  aimer  sans  honte,  vous  pourrez  ac- 
cepter mon  offre  sans  rougir... 

—  Mais,  mon  Dieu,  qui  peut  vous  inspirer  un  pareil  dévoue- 
ment ? 

—  Je  vous  dirai  cela  plus  tard...  quand  vous  aurez  accepté. 


REVUE  DE  PARIS.  169 

D'ailleurs ,  vos  malheurs  ne  suflfisent-ils  pas  pour  attendrir  le 
cœur  le  plus  dur?  et  cet  enfant  qui  tout  à  l'heure  a  failli  mou- 
rir à  vos  côtés.... 

—  Oh!  ne  dites  pas  cela,  ne  dites  pas  cela. 

—  Si ,  madame ,  je  le  dirai  ;  si ,  madame  ,  je  vous  répéterai 
que  refuser  mon  offre  c'est  agir  en  mauvaise  mère...  oui,  ma- 
dame ,  en  mauvaise  mère.  Eh  !  de  quel  droit  priver  ce  malheu- 
reux enfant  de  l'appui  que  je  vous  offre  pour  lui  ?  Et  si  vous 
mourez  demain,  madame...,  et  si  je  meurs,  que  deviendra 
votre  fille? 

—  Par  pitié ,  ne  parlez  pas  ainsi. 

—  C'est  au  nom  de  la  pitié  que  je  parle  ,  madame  ;  c'est  au 
nom  de  la  pitié  que  vous  devez  avoir  pour  votre  fille  que  je 
vous  dis  qu'il  serait  mal  à  vous  de  la  priver  de  l'avenir  que  la 
destinée  lui  offre.  Soyez  d'abord  ma  femme,  laissez-moi  recon- 
naître votre  fille,  lui  donner  un  nom  honorable,  assurer  son 

sort Après  cela  vous  pourrez  pleurer  sans  remords  votre 

amour  méconnu  ,  maudire  la  fatalité  qui  a  jeté  sur  votre  route 
le  fou  stupide  et  féroce  auquel  vous  avez  en  vain  prodigué  les 
trésors  de  votre  cœur.  Je  pleurerai  avec  vous  cette  fatalité,  car 
beaucoup  de  douleurs  nous  sont  communes.  Mais  avant  de  sa- 
vourer à  loisir  l'amère  volupté  d'un  désespoir  incurable, 
vous  devez  soustraire  votre  enfant  au  sort  affreux  qui  a  été  le 
vôtre. 

—  Non,  non,  c'est  impossible...,  il  y  aurait  à  moi  delà  lâ- 
cheté, de  l'égoïsme  ,  de  l'ingratitude,  oui,  de  l'ingratitude,  à 
accepter  ce  que  vous  m'offrez. 

—  Et  si  vous  refusez,  que  ferez-vous  alors?  Vous  travaille- 
rez, n'est-ce  pas?  Mais  avec  l'âge  les  besoins  de  votre  enfant 
augmenteront ,  et  sa  vie  pendant  bien  longtemps  encore  dé- 
pendra de  la  vôtre.  Et  ensuite,  lorsqu'il  faudra  la  marier,  à  qui 
la  donnerez-vous  ?  Elle  sera  pauvre  et  sans  nom...  5  queHe  ga- 
rantie de  bonheur  pourrez-vous  exiger  pour  elle? 

—  Oh  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  —  dit  Thérèse  en  levant  les 
yeux  au  ciel,  car  elle  était  frappée  de  la  triste  vérité  du  raison- 
nement d'Ewen. 

Celui-ci  s'applaudit  de  l'effet  salutaire  qu'il  avait  produit. 

—  Vous  le  voyez  bien ,  —  dit-il ,  —  vous  êtes  forcée  de  vous 
rendre  à  l'évidence. 


170  REVUE  DE   PARIS. 

Mais  Thérèse  n'était  pas  encore  Taincue  dans  cette  lutte  de 
la  plus  sublime  générosité  contre  une  délicatesse  obstinée  ;  elle 
reprit  en  essuyant  ses  larmes  : 

—  Dieu  ne  m'abandonnera  pas,  il  aura  pitié  de  moi;  il 
me  donnera  de  longues  années ,  de  la  force,  et  j'élèverai  mon 
enfant. 

—  Malheureuse  femme!  de  la  force....  Mais  vous  êtes  brisée 
par  la  souffrance,  mais  votre  existence  ne  tient  qu'à  un  souf- 
fle.... Et  je  vous  dis  cela  sans  crainte,  parce  que  je  sais  bien 
que  la  vie  vous  est  odieuse,  et  que  sans  votre  fille... 

—  Oh!  il  y  a  longtemps....,  —  dit  Thérèse  en  jetant  un  re- 
gard sinistre  à  Ewen  :  elle  l'avait  conapris. 

—  Vous  le  voyez  donc  bien  :  il  y  aurait  de  la  folie  ,  de  l'in- 
humanité de  votre  part  à  faire  dépendre  la  vie ,  l'avenir  de 
votre  enfant,  d'une  existence  aussi  précaire  que  la  vôtre.  Vous 
êtes  jeune  et  belle.  Je  le  sais;  l'offre  que  je  vous  fais  ,  d'autres 
vous  la  feront,  mais  à  quelles  conditions!  Il  vous  faudra  lutter 
entre  l'aversion  que  vous  causera  un  second  mariage  et  l'inté- 
rêt de  votre  enfant.  Comme  vous  serez  aussi  vaillante  mère  que 
vous  aurez  été  femme  courageuse ,  tôt  ou  tard  vous  vous  rési- 
gnerez ;  mais  celui  que  vous  me  préférerez  n'aura  pas  les 
mêmes  raisons  que  moi  d'aimer  votre  enfant  et  de  vous  laisser 
à  vos  regrets  éternels.  Quant  à  la  sincérité  de  ma  résolution , 
vous  aurez  deux  garanties,  votre  délicatesse....  et  la  parole  d'un 
homme  qui,  je  le  dis  sans  humilité  comme  sans  orgueil,  se 
conduit  comme  je  me  conduis. 

A  ce  moment ,  Pierre  frappa  légèrement  à  la  porte,  et  parut 
ployant  sous  le  faix  de  matelas,  de  rideaux,  et  suivi  de  plu- 
sieurs commissionnaires  également  chargés. 

—  Ma  pauvre  sœur,  —  dit  tout  haut  Ewen,  —  j'avais  prié  ce 
brave  homme  d'aller  chez  le  premier  tapissier  venu  chercher 
ce  qui  pourrait  rendre  supportable  pour  deux  ou  trois  jours  ce 
misérable  réduit.  Veuillez  descendre  un  moment  avec  moi 
chez  vos  bons  voisins,  pendant  qu'on  mettra  un  peu  d'ordre 
ici. 

Thérèse  regarda  Ewen  d'un  air  triste ,  comme  pour  lui  re- 
procher son  mensonge;  elle  prit  son  enfant  endormi  dans  ses 
bras  ,  et  descendit  avec  M.  de  Ker-Ellio  chez  Pierre  Feraud. 

Un  repas  apporté  de  chez  un  traiteur  voisin  était  fort  propre- 


REVUE  DE  PARIS.  17t 

ment  servi  dans  la  première  pièce,  que  le  ferblantier  n'occupait 
pas;  un  bon  feu  flambait  dans  l'âtre. 

Hélas  !  faut-il  le  dire  ,  à  la  vue  de  ces  mets  simples  et  salu- 
bres,  Thérèse  tressaillit  et  serra  joyeusement  son  enfant  contre 
son  sein...  La  malheureuse  mère  avait  faim.... 

Depuis  la  veille...  elle  n'avait  rien  mangé. 


XXIII. 

LE  BÉCIT. 

Grâce  à  l'intelligence  et  à  l'activité  des  ouvriers  que  M.  de 
Ker-Ellio  alla  plusieurs  fois  surveiller,  en  deux  ou  trois  heures 
la  mansarde  de  Thérèse  fut  rendue  habitable.  On  recouvrit  les 
lambris  du  toit  et  les  murailles  d'une  étoffe  simple  ,  mais 
épaisse  ;  on  garnit  de  rideaux  les  fenêtres  ,  on  monta  un  excel- 
lent lit  ;  enfin  on  cacha  l'humide  carrelage  de  cette  pièce  sous 
un  moelleux  tapis. 

Sans  doute  il  eût  été  plus  simple  de  conduire  Thérèse  dans 
un  hôtel  garni  ;  mais,  craignant  les  refus  ou  la  fière  suscep- 
tibilité de  la  jeune  femme  ,  M.  de  Ker-Ellio  avait  d'abord  voulu 
la  mettre  dans  l'impossibilité  de  s'opposer  à  son  projet.  D'ail- 
leurs Thérèse  ne  pouvait  pas  refuser  les  preuves  de  la  sollici- 
tude d'Ewen,  grâce  au  titre  de  frère  qu'il  avait  pris. 

Après  cette  journée  d'aventures  si  cruelles  et  si  imprévues, 
Thérèse  avait  besoin  de  repos.  Evven  prit  congé  d'elle;  elle  lui 
tendit  affectueusement  la  main  et  lui  dit  : 

—  A  demain  donc.  Vous  êtes  si  bon  que  je  serais  bien  cou- 
pable de  ne  pas  avoir  en  vous  une  confiance  aveugle.  Je  vous 
raconterai  ma  vie  depuis  que  j'ai  quitté  la  maison  de  M.  Du- 
noyer.  Je  vous  dirai  ce  que  j'ai  souffert ,  je  vous  dirai  ce  que 
j'éprouve  maintenant.  Alors  ,  seulement  alors  ,  vous  jugerez 
si  je  dois  accepter  et  si  vous  pouvez  me  faire  votre  offre  géné- 
reuse. 

Le  lendemain  ,  Ewen  trouva  Thérèse  plus  abattue  que  la 
>ieil!e;  elle  avait  beaucoup  pleuré;   seule,  elle  avait  doulou- 


172  REVUE  DE  PARIS. 

reusemenî.  ressenti  le  conlre-coup  de  l'infâme  abandon  de  M.  de 
Montai. 
M.  de  Ker-EIlio  secoua  la  tête. 

—  Vous  n'avez  pas  été  raisonnable,  ~  lui  dit-il. 

—  C'est  vrai  ;  sans  la  pensée  (k  ma  fille  ,  je  ne  sais  pas  jus- 
qu'où serait  allé  mon  désespoir. 

—  Vous  aimez  encore  cet  homme  ,  —  dit  tristement  Ewen. 

—  Hélas  ! 

—  Je  ne  vous  fais  pas  de  reproche...  Si  cruel ,  si  fatal  que 
soit  cet  amour,  il  est  votre  excuse. 

—  Non,  je  n'aime  plus  cet  homme,  ou  plutôt...  mais  lais- 
sez-moi vous  faire  le  récit  que  je  vous  ai  prorais,  peut-être  alors 
pourrez-vous  comprendre  les  malheureuses  contradictions  de 
mon  cœur. 

—  Je  vous  écoute,  j'aurai  envers  vous  la  même  franchise  , 
en  peu  d«  mots  je  vous  dirai  ce  qui  m'est  arrivé  depuis  que  je 
vous  ai  quittée,  puis  nous  envisagerons  l'avenir;  nous  pren- 
drons une  résolution  digne,  sage,  et  nous  songerons  surfout 
à  votre  pauvre  petit  ange  ,  n'est-ce  pas ,  ma  sœur? 

Ewen  dit  ces  deux  mots,  ma  sœur,  avec  une  expression  à 
la  fois  si  tendre,  si  respectueuse,  si  résignée  ,  que  Tliérèse , 
touchée  jusqu'aux  larmes  ,  lui  répondit  : 

—  Oui,  mon  frère.  Écoutez  donc  cette  longue  et  pénible  con- 
fession. 

Avant  de  sortir  de  la  maison  de  M.  Dunoyer,  je  fis  demander 
la  permission  d'embrasser  ma  mère  et  ma  sœur  une  dernière  fois, 
cela  me  fut  refusé.  Je  suivis  M.  de  Montai  chez  lui ,  où  pouvais- 
je  aller  !  Parmi  le  peu  de  parents  que  j'avais,  et  qui  tous  étaient 
liés  avec  M.  et  M"'*'  Dunoyer,  aucun  n'aurait  voulu  me  donner 
asile.  J'accompagnai  donc  l'homme  que  je  regardais  comme 
mon  mari... 

Dans  le  premier  moment,  je  l'avoue,  je  fus  assez  égoïste  pour 
ne  pas  songer  que  j'allais  lui  être  à  charge,  à  lui  déjà  si  pauvre  ; 
mais  je  ne  songeais  qu'au  bonheur  de  ne  plus  le  quitter  désor- 
mais. La  dureté  de  M.  Dunoyer ,  l'insensibilité  de  ma  mère 
m'exemptaient  de  tout  remords.  Jeune ,  aimante,  courageuse, 
l'avenir  ne  m'effrayait  pas.  Je  n'avais  plus  que  M.  de  Montai  à 
aimer  sur  la  terre...  J'étais  heureuse...  Lui ,  au  contraire,  était 
sombre,  accablé;  mon  sort  l'inquiétait  vivement ,  me  disait-il. 


REVUE  DE  PARIS.  173 

En  arrivant  chez  lui  je  fus  à  la  fois  saisie  d'une  joie  d'en- 
fant et  d'un  attendrissement  involontaire  ;  tout  ce  qui  l'inté- 
ressait, tout  ce  qui  me  retraçait  ses  habitudes  ,  me  semblait 
précieux;  le  mélange  de  luxe  et  de  misère  que  je  trouvai  chez 
lui  me  toucha  profondément.  Cette  affectation  d'élégance,  pour 
ainsi  dire  désespérée  ,  me  parut  de  la  dignité  personnelle. 

M.  de  Montai  se  jeta  dans  un  fauteuil  en  cachant  son  visage 
dans  ses  mains  avec  tous  les  symptômes  de  l'abattement.  J'at- 
tribuai son  air  désolé  à  ses  regrets  de  m'avoir  mise  dans  une 
position  si  difficile.  Si  j'avais  alors  cru  lui  être  à  charge  et  qu'il 
s'apitoyât  sur  son  sort,  une  heure  après  j'aurais  cessé  d'exister  j 
mais  je  me  croyais  tendrement  aimée,  je  me  croyais  surtout 
nécessaire  au  bonheur  ,  à  la  vie  de  M.  de  Montai. 

—  Une  fois  mariés,  lui  disais-je,  et  lorsqu'on  saura  la  con- 
duite de  ma  famille  à  notre  égard,  nous  inspirerons  de  l'intérêt. 
Connaissant  votre  capacité  et  nos  malheurs,  vos  amis  puissanis 
viendront  à  votre  aide.  Que  nous  faut-il  pour  vire?  La  place  la 
plus  modeste  jointe  à  mon  travail.  Nous  nous  retirerons  dans 
quelque  quartier  éloigné,  et ,  vous  le  verrez,  Edouard  ,  je  vous 
ferai  dans  cette  humble  condition  des  jours  plus  heureux  que  les 
plus  beaux  jours  de  votre  opulence. 

—  A  cela  que  répondait-il? 

—  Qu'il  n'était  pas  fait  pour  exercer  un  emploi  subalterne  ; 
qu'il  lui  restait  quelque  argent  ;  que  sa  position  n'était  pas 
encore  désespérée.  Par  ses  relations,  il  pourrait  obtenir  un 
consulat  dans  quelque  pays  éloigné,  position  à  la  fois  lucrative 
et  honorable.  Seulement ,  pour  que  sa  conduite  privée  ne 
nuisit  pas  à  ses  sollicitations ,  il  jugeait  convenable  ,  disaiL-il , 
de  ne  pas  habiter  avec  moi  jusqu'au  jour  de  notre  mariage.  II 
me  louerait  un  petit  logement  dans  un  quartier  retiré  ;  iî  y 
viendrait  passer  le  temps  que  ses  démarches  lui  laisseraient; 
les  convenances  seraient  ainsi  ménagées.  Cette  séparation  pé- 
nible me  parut  raisonnable  ,  prudente;  je  m'y  résignai.  La  jire- 
mière  journée  que  je  passai  ainsi  avec  lui  fut  triste  et  douce. 
Nous  fîmes  beaucoup  de  projets.  J'insistai  encore  auprès 
de  M.  de  Montai  pour  qu'il  bornât  ses  prétentions  â  une  place 
obscure ,  qu'il  obtiendrait  certainement.  Je  lui  rappelais  nos 
rêves  de  médiocrité  cachée.  Redoutait-il  les  railleries  du 
monde?  Mais  les  gf,T.s  de  cœur  pouiTaienî-ils  jauiais  rmUer  un 


174  REVUE  DE  PARIS. 

homme  qui,  après  avoir  follement  dissipé  son  patrimoine  ,  se 
vouerait  à  une  existence  laborieuse  et  honorable?  11  fut  in- 
flexible; il  ne  voulait  pas  me  réduire  à  un  sort  si  infime. 
Telle  était  toujours  la  suprême  raison  derrière  laquelle  il  se  re- 
tranchait. 

Le  lendemain  matin  ,  il  sortit  de  très-bonne  heure  pour  s'oc- 
cuper de  mon  appartement,  me  recommandant  de  ne  pas  ré- 
pondre si  l'on  sonnait.  Je  restai  seule.  M.  de  Montai  était 
parti  depuis  quelque  temps,  lorsque  j'entendis  ouvrir  la  porte 
du  salon  qui  précédait  la  chambre  à  coucher.  Je  crus  que 
c'était  lui...  Ah!  monsieur,  cette  première  trahison  aurait  dû 
m'éclairer;  mais  non,  non  ,  j'étais  trop  aveuglée.... 

—  Eh  bien  !  qu'était-ce  ? 

—  Une  femme,  jeune,  jolie,  que  je  ne  connaissais  pas, 
quoique  je  me  rappelasse  confusément  ses  traits. 

—  Une  femme!  Et  que  venait-elle  faire?  et  comment  était- 
elle  entrée? 

—  Avec  une  clef  qu'elle  possédait.  M.  de  Montai  n'avait  pas 
eu  le  temps  de  la  prévenir  de  mon  arrivée  chez  lui. 

—  Et  cette  femme? 

—  Était  M"«  Julie  ,  une  actrice.  Je  ne  vous  dirai  rien  de  ma 
honte,  de  ma  douleur,  de  l'insolence  de  cette  fille,  me  prenant 
pour  une  de  ses  pareilles  ;  elle  me  reprocha  grossièrement  de 
chercher  à  lui  enlever  son  amant  5  mais  ce  serait  en  vain,  disait- 
elle  ;  elle  était  sûre  de  l'amour  de  M.  de  Montai,  il  l'aimait  pas- 
sionnément, il  avait  voulu  Tépouser;  mais  elle  avait  refusé  cette 
offre,  sachant  son  inconduite. 

—  Mon  Dieu  !  que  vous  avez  dû  souffrir  ! 

—  Non,  j'étais  indignée,  voilà  tout.  Ce  que  me  disait 
M"=  Julie  me  semblait  une  calomnie  par  trop  absurde  ,  je  n'y 
crus  pas.  Enfin,  celle  femme  me  déclara  qu'elle  attendrait 
M.  de  Montai ,  et  qu'à  son  retour  je  verrais  qui,  d'elle  ou  de 
moi,  sortirait  de  chez  lui.  Ce  sera  moi,  et  à  l'instant,  lui  dis-je  ; 
et  j'allai  attendre  M.  de  Montai  dans  la  rue.  Du  plus  loin 
que  je  l'aperçus  ,  je  courus  à  lui,  je  lui  dis  tout;  il  me  rassura. 

—  Il  vous  rassura  ? 

—  Oui.  M"^  Julie  le  persécutait  depuis  qu'il  l'avait  quittée 
pour  être  tout  à  notre  amour.  Il  lui  avait  autrefois  donné  une 
clef  de  son  appartement;  il  n'avait  pas  sonjjé  à  la  lui  relirei'. 


REVUE  DE  PARIS.  175 

Tel  élait  le  mystère  de  son  apparition  chez  lui;  je  le  crus; 

j'avais  tant  besoin  de  le  croire  !  Il  me  dit  qu'il  venait  de  trouver, 
rue  de  l'Ouest,  près  du  Luxembourg,  deux  chambres  dans  une 
maison  tranquille  et  retirée;  qu'on  s'occupait  d'y  transporter 
les  meubles  nécessaires  ;  le  soir  même  je  pourrais  m'y  établir. 
Pour  rien  au  monde  ,  je  n'aurais  voulu  retourner  chez  M.  de 
Montai. 

Rien  de  plus  modeste  que  le  petit  logement  que  je  devais 
occuper  en  attendant  notre  mariage  ;  la  maison  était  tranquille , 
les  fenêtres  s'ouvraient  sur  de  grands  jardins ,  la  rue  était 
presque  déserte;  le  silence  de  cette  retraite  me  plaisait.  Nous 
étions  trop  pauvres  pour  que  je  prisse  une  femme  de  chambre. 
La  portière  de  la  maison  se  chargea  de  mon  ménage. 

Je  fus  un  peu  effrayée  pendant  les  premières  nuits  de 
me  trouver  seule  dans  cet  appartement  ;  mais  peu  à  peu  je  m'y 
habituai.  Notre  mariage  devait  avoit  lieu  dès  que  les  formalités 
nécessaires  seraient  accomplies.  M.  de  Montai  attendait, 
disait-il ,  avec  autant  d'impatience  que  moi  la  fin  de  cette  sépa- 
ration. 

Alors  commença  pour  moi  une  vie  paisible  et  heureuse ,  oh  ! 
bien  heureuse!  trop  heureuse  !  car  ce  souvenir  me  poursuivra 
toujours.  Je  ne  voyais  personne.  J'avais  à  cœur  de  ne  pas  être 
A  charge  à  M.  de  Montai;  je  m'étais  mise  à  broder,  la  femme 
qui  me  servait  me  procura  quelque  clientelle ,  je  pus  suffire  à 
mes  besoins  journaliers.  M.  de  Montai  venait  me  voir  presque 
chaque  jour  ,  il  était  triste  ou  gai ,  selon  qu'il  espérait  ou  qu'il 
désespérait  des  promesses  qu'on  lui  faisait  au  sujet  du  consulat. 
Ce  n'était  pas  tout  :  l'illégitimité  de  ma  naissance  .  me  disait-il, 
compliquait  beaucoup  les  formalités  de  notre  mariage,  et  en 
reculait  malheureusement  le  terme.  Je  le  croyais,  je  le  conso- 
lais ,  car ,  pour  certaines  choses,  j'avais  plus  de  courage  que  lui. 
Sans  doute  ,  il  m'était  cruel  de  vivre  ainsi  séparée  de  l'homme 
qui  était  tout  pour  moi  ;  mais  je  me  résignais  en  songeant 
à  l'avenir  et  en  jouissant  de  la  félicité  présente. 

Mes  jours  mauvais  étaient  ceux  où  je  ne  voyais  pas  M.  de 
Montai.  Loin  de  l'accuser ,  je  le  plaignais  :  il  devait  souffrir 
autant  que  moi.  Ces  jours-là,  je  travaillais  avec  moins  d'é- 
nergie ,  j'éprouvais  de  vogues  tristesses;  mais  aussi,  le  lende- 
main ,  quelle  joie  !  comme  je  guettais  de  loin  son  arrivée  ! 


176  REVUE  DE  PARIS. 

Un  mois  se  passa  ainsi ,  pendant  lequel  il  manqua  rarement 
de  venir;  le  mois  suivant,  il  fut  quelquefois  deux  et  trois  jours 
sans  paraître.  Mais  je  ne  pouvais  lui  faire  des  reproches  :  ses 
démarches  pour  son  consulat,  les  préparatifs  de  notre  union  , 
absorbaient  tout  son  temps.  Et  puis ,  ce  qui  m'ôtait  la  force  de 
me  plaindre  ,  c'est  que  je  le  trouvais  moins  soucieux  et  plus 
gai  que  par  le  passé.  Il  attribuait  ces  heureux  changements 
dans  son  caractère  à  ses  espérances  presque  réalisées ,  à  notre 
réunion  prochaine  ,  à  l'espoir  de  me  voir  enfin  dans  une  posi- 
tion brillante  et  digne  de  moi.  Néanmoins,  en  attendant  celte 
fortune  inespérée  ,  je  redoublais  de  zèle,  de  travail,  ne  voulant 
pas  abandonner  notre  avenir  à  la  merci  d'une  incertaine  pro- 
tection. 

Un  libraire  retiré  occupait  avec  sa  femme  un  des  apparte- 
ments de  la  maison  où  je  logeais  j  c'étaient  d'excellentes  gens. 
Sachant  que  je  ne  sortais  jamais,  ils  mirent  leur  bibliothèque 
à  ma  disposition.  Voyant,  par  le  choix  de  quelques  ouvrages, 
que  je  savais  l'anglais ,  le  libraire  me  demanda  si  je  pourrais 
me  charger  de  quelques  traductions.  Vous  jugez  de  ma  joie, 
et  avec  quelle  reconnaissance  j'acceptai. 

Je  me  levais  avec  le  jour.  D'abord  je  m'occupais  de  ma  bro- 
derie, qui  était  d'un  revenu  modique  ,  mais  assuré;  je  préférais 
m'en  occuper  le  jour  parce  que,  le  soir  ,  ma  vue  se  fatiguait. 
M.  de  Montai  venait  généralement  à  deux  heures,  quand  il 
venait.  Mon  luxe  et  mon  plaisir  étaient  de  faire  ,  pour  le  rece- 
voir, une  toilette  bien  simple,  mais  d'une  élégante  simplicité, 
d'être  coiffée  comme  il  l'aimait.  Après  son  départ,  je  me  re- 
mettais à  ma  broderie  jusqu'à  la  nuit.  Alors  j'allumais  ma 
lampe,  et,  après  un  modeste  diner  que  m'apportait  ma  femme 
de  ménage,  je  m'occupais  de  mes  traductions  jusqu'à  onze 
heures  ou  minuit... 

Oh  !  si  vous  saviez  que  de  longues  soirées  d'hiver  j'ai  ainsi 

passées  seule...   mais  occupée;  mélancolique mais  non 

triste. 

—  Et  il  ne  venait  jamais  passer  la  soirée  avec  vous  ? 

—  Bien  rarement ,  peut-être  une  fois  ou  deux  par  mois. 

—  Et  c'est  à  ces  gens-là  que  de  tels  bonheurs  sont  réservés! 
—  dit  M.  de  Ker-Ellio  en  soupirant. 

—  M.  de  Montai ,  —  reprit  Thérèse  ,  —  était  obligé ,  et  bien 


REVUE  DE  PARIS.  177 

malgré  lui ,  me  disait-il ,  d'aller  chaque  soir  dans  le  monde  pour 
y  rencontrer  les  gens  influents  dont  il  avait  besoin.  On  est 
si  vite  oublié  quand  on  n'est  pas  incessant,  ajoutait-il;  et  comme 
toujours  je  le  croyais  et  je  me  résignais.  Cette  séparation 
n'aurait  d'ailleurs  qu'un  temps.  Quelquefois  ,  lorsque  M.  de 
Montai  me  quittait,  je  l'accompagnais,  nous  faisions  une  longue 
promenade  sur  le  boulevard  du  Mont-Parnasse.  C'étaient  mes 
jours  de  fête.  Il  me  ramenait  à  ma  porte ,  et  je  remontais  chez 
moi  avec  une  provision  de  bonheur. 

Les  soirées  qui  suivaient  ces  promenades  faites  avec  lui 
étaient  bien  douces  ;  alors  mon  travail  me  semblait  plus  facile , 
quelquefois  je  restais  à  écrire  jusqu'à  deux  heures  du  matin. 
Mes  traductions  et  ma  broderie  me  rapportaient  dix  à  douze 
francs  chaque  journée.  De  l'une  de  mes  deux  pièces  j'avais  fait 
un  petit  cabinet  d'étude  où  j'avais  toujours  quelques  fleurs. 
M.  de  Montai  les  aimait  ;  j'allais  les  acheter  moi-même  chez  les 
jardiniers  fleuristes  si  nombreux  dans  ce  quartier.  C'était  à  la 
fois  un  plaisir  et  une  distraction;  malgré  ces  folies,  —  dit 
Thérèse  en  souriant  tristement,  —  au  bout  de  deux  mois  j'avais 
amassé  plus  de  deux  cents  francs.  Avec  quel  triomphe  je  les 
donnai  à  M.  de  Montai,  en  lui  disant  que  c'était  le  comraen-. 
cernent  de  ma  dot  !  Il  fut  émerveillé. 

—  Ah  !  si  vous  vouliez,  lui  dis-je,  vous  occuper  aussi,  re- 
noncera votre  projet  d'ambition,  nous  serions  si  heureux;  vous 
le  voyez,  la  place  la  plus  modeste,  avec  ce  que  je  puis  gagner, 
nous  permettrait  de  vivre  presque  dans  l'aisance;  nous  avons 
si  peu  de  besoins.  Mais ,  hélas!  il  ne  voulait  pas,  disait-il ,  me 
voir  ainsi  travailler  toujours,  cela  lui  était  pénible  ,  il  y  con- 
sentait parce  que  lui-même  vivait  avec  la  plus  sévère  économie 
en  attendant  cette  place  si  désirée.  Je  n'osais  lui  répondre  que* 
ses  dépenses  pour  l'obtenir  nous  auraient  fait  vivre  pendant  des 
années,  peut-être;  mais  enfin,  j'étais  radieuse  de  songer  que  je 
pourrais,  moi  seule ,  suffire  à  nos  besoins.  Cette  pensée  me 
donnait  de  nouvelles  forces. 

—  Et  vous  n'aviez  aucune  nouvelle  de  votre  famille? 

—  Aucune.  On  m'avait  envoyé,  chez  M.  de  Montai,  mes 
robes,  mon  linge,  quelques  objets  qui  m'avaient  été  donnés  en 
cadeaux;  rien  de  plus. 

—  Les  infâmes  î 

15. 


178  REVUE  DE  PARIS. 

—  M.  de  Montai  voulait  me  faire  poursuivre  M.  Duuoyer 
pour  en  obtenir  une  pension  alimentaire.  Jamais  je  n'y  voulus 
consentir. 

—  Oui ,  —  dit  Ewen  après  quelques  moments  de  réflexion, 
—  vous  deviez  être  bien  heureuse  ,  de  cette  vie  d'amour  et  de 
travail  ;  je  comprends  que  le  souvenir  de  ce  temps  vous  soit  à 
la  fois  cher  et  douloureux. 

—  Cela  est  inexplicable, mais  cela  est.  J'aurais  été  riche,  je 
n'aurais  souffert  aucune  privation  .  que  mon  bonheur  eût  été 
peut-être  moins  vif.  Mon  amour  avait  encore  grandi  dans  celte 
solitude  et  dans  cette  lutte  contre  l'infortune  ;  il  était  devenu 
à  la  fois  sérieux  comme  le  dévouement,  saint  comme  le  devoir.  Il 
me  semblait  que  j'expiais  en  partie  ma  faute  en  me  résignant  à 
vivre  si  longtemps  séparée  de  M.  de  Montai.  Mon  vieux  libraire 
était  si  content  de  mon  travail  qu'il  augmenta  mon  salaire;  le 
troisième  mois  je  pus  donner  encore  deux  cents  francs  à  M.  d€ 
Montai, 

—  Et  il  prenait  cet  argent  ? 

—  Pourquoi  l'aurais-je  gardé?  Il  en  avait  plus  besoin  que 
moi.  Pouvais-je  prévoir  qu'un  jour  je  regretterais  amèrement 
ces  modestes  sommes  ,  hélas  !  pour  mon  enfant....  Mais ,  plus 
tard  ,  vous  saurez  tout...  Mon  Dieu!  je  vous  attriste,  je  vous 
blesse  en  vous  parlant  ainsi  des  seuls  jours  heureux  que  j'aie 
connus. 

—  Non  ,  non ,  vous  le  savez ,  ma  sœur ,  il  faut  que  je  sache 
tout,  entendez-vous,  tout,  pour  que  nous  puissions,  comme 
vous  me  l'avez  dit ,  envisager  sûrement  l'avenir.  Et  puis  la 
seule  consolation  du  malheur  n'est-elle  pas  de  parler  du  bon- 
heur qui  n'est  plus? 

—  Oh  !  oui ,  ces  souvenirs  m'ont  bien  souvent  aidée  à  vivre  j 
mais  je  touche  au  moment  le  plus  funeste  et  à  la  fois  le  plus 
beau  de  ma  vie  ;  ce  trop  grand  bonheur  aurait  dû  me  faire 
pressentir  qu'il  cachait  quelque  horrible  raillerie  de  la  des- 
tinée. 

C'était  le  vingt-cinq  mars,  un  mercredi,  je  me  le  rappelle. 
Depuis  huit  jours  je  n'avais  pas  vu  M.  de  Montai  ;  pour  la  pre- 
mière fois  sou  absence  s'était  ainsi  prolongée  j  il  entra  chez 
moi,  je  me  jetai  dans  ses  bras  en  fondant  en  iaimes.  —  Tu 
pleures ,  ma  Thérèse ,  s'écria-l-il ,  c'est  de  joie  qu'il  hml  pleurer. 


REVUE  DE  PARIS.  179 

J'ai  le  consulat  de  Lisbonne  ,  20,000  francs  d'appointement ,  et 
nos.  bans  sont  publiés  depuis  ce  matin  :  voilà  l'excuse  et 
le  motif  de  cette  longue  absence  qui  m'a  autant  affligé  que  toi. 
—  Rien  ne  s'oublie  plus  vile  que  le  chagrin  lorsqu  un  grand 
bo.'iheur  lui  succède.  Je  ne  pouvais  dabord  croire  à  ce  que 
liie  disait  M.  de  Montai,  mais  sa  joie  était  si  vive,  sa  phy- 
sionomie si  rayonnante,  que  je  me  rendis  à  celte  évidence  ,  et 
i  ourlant... 

—  Comment,  ce  consulat  ?  vos  bans  publiés  ? 

—  Mensonge  ,  mensonge.  Sa  joie  ,  savez-vous  ce  qui  la  cau- 
sait? je  l'ai  appris  depuis,  c'était  la  certitude  d'être  aimé  de 
M'"'=  de  Beauregard. 

—  Comment ,  à  cette  époque ,  il  la  voyait? 

—  Tous  les  jours.  Mais  ces  révélations  ne  viendront  que 
trop  tôt.  Puisque  vous  êtes  assez  généreux  pour  m'entendre  , 
laissez-moi  m'appesantir  sur  le  dernier  bon  souvenir  qui  me 
reste. 

Ce  jour-là  donc,  M.  de  Montai  me  dit  :  —  Thérèse,  il  faut 
que  nous  fêtions  cette  bonne  chance  qui  assure  à  jamais  notre 
avenir.  Voici  mes  projets  :  le  temps  est  charmant ,  nous  allons 
faire  une  longue  promenade ,  puis  nous  irons  comme  deux 
amants  dîner  au  cabaret ,  et  ensuite  au  spectacle  en  petite  loge 
grillée. 

Pardonnez-moi  de  vous  entretenir  de  ces  puérilités,  —  dit 
Thérèse  à  Ewen ,  —  et  ne  vous  étonnez  pas  si  la  proposition  de 
M.  de  Montai  me  fit  un  plaisir  extrême.  Tout  semblait  d'ac- 
cord pour  rendre,  celte  journée  ravissante,  il  faisait  un  soleil 
de  printemps,  les  prés  commençaient  à  verdir.  Quoique  les 
environs  de  Paris  soient  peu  pittoresques,  le  temps  était  si 
doux,  si  pur,  j'étais  si  contente,  que  jamais  la  vue  des  plus 
biiaux  sites  ne  m'aurait  causé  une  impression  plus  charmante. 
J'avais  retrouvé  la  pétulante  gaieté  de  mes  quinze  ans. 
Edouard  fut  aussi  d'une  joie  folle.  Enfin,  bien  lassés,  nous  re- 
vînmes à  Paris  5  je  fis  ma  plus  belle  toilette  pendant  que  M.  de 
Montai  rentrait  chez  lui;  il  revint  me  prendre;  notre  dîner  fut 
très-gai.  Ensuile  nous  allâmes  au  théâtre  ;  jamais  spectacle  ne 
nrinléressa  davantage.  J'étais  seule  avec  M.  de  Montai;  malgré 
moi  je  partageais  ses  ambitieuses  espérances.  Le  consulat  de 
Lisbonne  n'était  qu'un  premier  pas  vers  une  fortune  plus  haute. 


180  nr.VUE  DE  PARIS. 

Que  VOUS  dirai-je?  celte  journée  enchanteresse  passa  comme 
le  plus  riant  des  songes.  Le  soir .  en  me  ramenant  chez  moi, 
M.  de  Montai  me  dit  une  chose  qui  la  veille  m'eût  fait  bien 
pleurer ,  mais  qui  alors  me  fut  presque  indifférente. 

Pour  se  mettre  au  fait  des  affaires  de  son  consulat,  il  devait 
aller  passer  huit  ou  dix  jours  chez  un  ancien  consul  de  cette 
résidence  qui  habitait  Melun  5  il  m'écrirait  souvent  pour  me 
rendre  moins  pénible  cette  petite  séparation  indispensable. 
J'étais  dans  un  tel  enivrement ,  et  ce  grossier  mensonge  me 
semblait  d'ailleurs  si  naturel,  que  je  pris  mon  parti  résolument. 
Qu'était-ce  que  dix  jours!  Nous  devions  nous  marier  le 
17  avril.  Telle  était  l'époque  qu'il  avait  fixée.  Pourquoi  celle-là 
plutôt  qu'une  autre?  Je  ne  sais.  C'était  pour  donner,  sans 
doute ,  une  apparence  de  réalité  à  ses  tromperies,  il  partit. 

—  Mais  ce  consulat  ?  ce  voyage  à  Melun  pour  se  mettre  au 
fait? 

—  Mensonge,  vous  dis-je,  mensonge.  Au  bout  de  quatre 
jours  je  reçus  de  lui  une  lettre  très-tendre;  seulement,  soit 
par  oubli,  soit  à  dessein ,  M.  de  Montai  ne  me  donnait  pas  son 
adresse;  je  ne  pus  lui  répondre.  Quelques  jours  après,  nou- 
velle lettre  aussi  tendre  que  la  première,  mais  elle  m'annonçait 
que  les  travaux  de  M.  de  Montai  sur  son  consulat  futur  lui 
prendraient  encore  quelque  temps.  J'attendis  encore. 

—  Quelle  effronterie  !  Quelle  cruauté!  savez-vous  où  il  était 
alors? 

—  A  Melun,  en  effet;  mais  M"'«  de  Beauregard  avait  une  pro- 
priété à  un  quart  de  lieue  de  cette  ville,  et  il  y  passait  des  jour- 
nées entières. 

—  Oh  !  c'est  horrible!  mais  pourquoi  ces  odieux  mensonges?. 

—  Il  importait  à  ses  projets  que  je  n'eusse  pas  de  soupçons; 
il  voulait  à  tout  prix  me  rassurer  et  donner  un  prétexte  à  ses 
absences  ;  il  craignait  sans  doute  que  je  fisse  un  éclat  qui  l'eût 
compromis  auprès  de  M™'^  de  Beauregard.  Enfin  ce  voyage 
finit.  Lorsque  je  revis  M.  de  Montai ,  quinze  jours  après  cette 
journée  où  j'avais  été  si  heureuse  ,  ce  fut  moi  qui,  cette  fois  , 
radieuse,  fière,  enivrée,  me  jetai  dans  ses  bras...  J'étais 
mère  !... 

—  Et  cela...  cela  ne  toucha  pas  le  cœur  de  cet  homme? 

—  Il  partagea  mon  bonheur  ,  du  moins  il  parut  le  partager  ; 


REVUE  DE  PARIS.  181 

mais  ilm'anuonça  uuelriste  nouvelle  :1e  minislère  était  chance- 
lant, et  le  ministre  son  ami ,  pour  s'assurer  d'un  opposant  très- 
influent,  avait  disposé  du  consulat.  Héias  !  je  Tavoue  ,  en 
songeant  à  l'avenir  de  notre  enfant,  moi ,  jusqu'alors  si  indif- 
férente ,  pour  ne  pas  dire  si  contraire  aux  projets  ambitieux 
de  M.  de  Montai ,  je  regrettais  cette  place  qui  nous  eût  mis 
à  l'abri  des  privations  que  je  ne  redoutais  pas  pour  moi,  mon 
Dieu! 

De  ce  jour  datent  mes  malheurs.  M.  de  Montai  resta  une  se- 
maine entière  sans  me  voir.  Je  lui  écrivis  deux  fois,  je  ne  reçus 
pas  de  réponse  ;  enfin  il  viHt ,  mais  sa  froideur  ,  sa  brusquerie 
me  frappèrent.  L'époque  fixée  pour  notre  mariage  était 
dépassée  depuis  longtemps  ;  je  le  lui  rappelai.  Il  me  demanda 
durement  si  je  me  fiais  ou  non  à  lui.  —  Mais  nos  bans  sont 
publiés?  lui  dis-je.  —  Cela  ne  prouve  rien,  —  me  dit-il,  — 
l'inconvénient  de  votre  naissance  cause  à  chaque  instant  de 
nouvelles  difficultés  ;  j'ai  l'ennui  de  les  lever,  épargnez-moi 
donc  la  fatigue  de  vous  entendre  faire  toujours  la  même  de- 
mande. 

Ce  reproche  sur  ma  naissance  me  fit  mal.  Je  pensai  à  mon 
enfant;  un  moment  j'eus  un  horrible  pressentiment  :  Si  M.  de 
Montai  me  trompait,  un  jour  on  lui  reprocherait  peut-être  aussi 
sa  naissance...  Mais  je  me  rassurai  bientôt  en  songeant  à  la 
loyauté  d'Edouard.  Deux  semaines  se  passèrent  encore  sans  que 
je  le  visse;  alors  mille  inquiétudes  m'assaillirent.  Ce  ne  fut  pas 
tout.  Ces  chagrins,  joints  aux  préoccupations  de  mon  nouvel 
état,  ne  me  laissaient  aucune  liberté  d'esprit  ;  et  pourtant,  de- 
puis la  ruine  des  espérances  de  M.  de  Montai,  je  sentais  plus  que 
jamais  la  nécessité  du  travail. 

Mais  hélas!  pour  la  première  fois ,  je  me  trouvai  presque 
incapable  de  rien  faire,  tant  j'étais  cruellement  absorbée.  Si 
machinale  que  soit  une  œuvre  de  traduction  ,  il  m'était  impos- 
sible de  m'y  livrer  au  milieu  des  inquiétudes ,  des  angoisses 
dont  j'étais  assaillie.  Je  luttai  énergiquement  contre  ce  décou- 
ragement; ce  fut  en  vain.  Les  reproches  bienveillants  du  li- 
braire m'apprirent  que  mon  travail  perdait  de  jour  en  jour  de 
sa  valeur  ;  j'avais  beau  m'appliquer  de  tout  mon  pouvoir  ,  ma 
pensée  était  ailleurs  ;  je  voulus  vaincre  ma  préoccupation , 
mes  efforts  même  tournèrent  contre  moi;  si  je  parvenais  quel- 


182  REVUE  DE  PARIS. 

quefois  à  éloigner  pendant  une  heure  les  pénibles  idées  qui 
m'assiégeaient,  elles  revenaient  bientôt  avec  une  nouvelle  vio- 
lence. 

Alors  la  plume  me  tombait  des  mains ,  je  fondais  en  larmes , 
je  me  désespérais ,  je  me  jetais  à  genoux  pour  invoquer  la  Pro- 
vidence ;  mais  hélas  !  le  temps  s'écoulait.  Chaque  heure  perdue 
dans  le  désespoir  était  aussi  une  heure  perdue  pour  mes  res- 
sources.... A  cette  pensée  désolante  ,  je  séchais  mes  larmes  ,  je 
reprenais  ma  tâche  en  maudissant  ma  faiblesse,  en  me  disant 
que  mon  enfant  ressentirait  peut-être  la  réaction  de  mes  cha- 
grins ;  je  me  reprochais  jusqu'à  ma  douleur...  elle  pouvait  at- 
teindre ce  pauvre  petit  être.  Mais  bientôt  mes  idées  s'obscur- 
cissaient davantage,  le  chagrin  m'hébêtaitj  le  libraire, 
mécontent ,  cessa  peu  à  peu  de  ra'employer.  Privée  de  cette 
jjrécieuse  ressource,  je  me  bornai  à  !a  broderie  ;  quoique  mon 
agitation  fébrile  fit  parfois  trembler  convulsivement  ma  main, 
au  moins  je  n'étais  pas  absolument  incapable  de  cette  occupa- 
tion. Mais  quelle  différence  !  En  brodant  douze  a  quinze  heures 
par  jour ,  je  ne  gagnais  pas  le  quart  de  ce  que  je  gagnais  avec 
mes  traductions...;  et  puis  ma  vue  s'affaiblit  peu  à  peu.  Oh! 
ce  fut  un  jour  terrible  que  celui  oîi  mes  yeux  fatigués  se  refu- 
sèrent h  ce  travail,  ma  seule,  ma  dernière  ressource. 

—  Mais  ce  que  vous  avez  souffert  est  horrible,  pauvre  infor- 
tunée !  Moi  qui  parlais  de  mes  douleurs,  grand  Dieu  !  avais-je 
seulement  le  droit  de  me  plaindre?  Mais  cet  homme?  cet 
homme? 

—  Après  la  scène  dont  je  vous  ai  parlé  et  dans  laquelle  il 
s'était  montré  si  dur  ,  je  restai  quinze  jours  sans  le  voir  ;  je  lui 
svais  écrit  sans  recevoir  de  réponse,  il  m'avait  toujours  dé- 
fendu d'aller  chez  lui;  effrayée  de  cette  absence  prolongée,  je 
ne  tins  pas  compte  de  cet  ordre,  j'y  allai.  Son  domestique  me 
dit  qu'il  était  sorti ,  qu'il  s'habillait  au  club  où  il  dinaît,  et  qu'il 
ne  rentrerait  peut-être  que  bien  avant  dans  la  nuit. 

—  Comment  !  M.  de  Montai  vivait  encore  avec  un  certain  luxe 
pendant  que  vous  vous  épuisiez  à  travailler  !...  Il  vous  prenait 
le  peu  d'argent  que  vous  gagniez  si  péniblement?  mais  c'est 
infâme  ! 

—  Il  avait  des  habitudes  de  dépenses  auxquelles  il  ne  pouvait 
pas  renoncer  ;  il  l'avouait.  Le  peu  d'argent  que  je  lui  remettais 


REVUE  DE  PARIS.  185 

de  lemps  en  temps  était  alors  presque  du  superflu  pour  moi. 
J'attendis  M.  de  Montai  dans  la  rue  ,  à  sa  porte  ,  depuis  deux 
heures  jusqu'à  minuit.  A  cette  heure  ,  je  me  lassai ,  je  mourais 
de  fatigue  et  d'inquiétude;  je  rentrai  chez  moi.  C'était  encore 
une  journée  perdue  pour  le  travail. 

Le  lendemain  ,  au  point  du  jour,  je  retournai  chez  lui.  Son 
domestique  me  dit  qu'il  avait  ordre  de  n'éveiller  son  maître 
qu'à  midi  :  j'attendis  jusqu'à  midi.  Je  ne  puis  vous  dire  avec 
quelle  colère,  avec  quelle  brutalité,  il  me  reçut,  avec  quelle 
amertume  il  me  reprocha  de  l'accabler  de  lettres  ,  de  le  pour- 
suivre de  ma  présence...  Le  poursuivre  de  ma  présence!  — 
reprit  Thérèse  avec  amertume  ;  —  je  ne  l'avais  pas  vu  depuis 
quinze  jours. ..L'accabler  de  mes  lettres  !  étais-jedonc  coupa])!e 
de  lui  écrire ,  lorsque  j'étais  dévorée  d'inquiétudes  ?  Il  finit  par 
me  déclarer  que,  si  je  continuais  de  l'obséder  ainsi,  il  ne  tien- 
drait aucune  de  ses  promesses. 

—  Cela  devait  être...  cela  devait  être  ;  seulement  cet  homme 
a  bien  tardé. 

—  S'il  a  tardé,  c'est  qu'il  craignait  un  éclat...  Vous  saurez 
cela  plus  tard...  Enfin,  pour  la  première  fois,  il  me  dit... 

—  Vous  hésitez  !  Thérèse...  cela  est  donc  bien  horrible? 

—  Oui,  mais  je  ne  veux  rien  vous  cacher,  je  ne  suis  plus 
tenue  à  aucun  ménagement.  Eh  bien  !  pour  la  première  fois  il 
me  dit  qu'en  me  promettant  de  m'épouser  il  s'était  adressé  à 
une  jeune  personne  qu'il  croyait  la  fille  légitime  de  M.  Du- 
noyer ,  et  non  j>as  à  une  fille  naturelle  repoussée  ,  reniée  par  sa 
famille. 

—  Continuez,  continuez,  rien  ne  m'étonnera  plus. 

—  Cette  duplicité  m'indigna.  Mais  que  pouvais-je  faire  ?  mon 
sort,  ou  plutôt  celui  de  mon  enfant,  n'était- il  pas  entre  ses 
mains?  Je  fus  lâche  ,  je  pleurai,  je  suppliai;  M.  de  Montai  se 
radoucit  et  me  dit  qu'il  ne  se  refusait  pas  à  notre  mariage,  mais 
qu'il  se  réservait  d'en  fixer  l'époque,  et  qu'il  dépendrait  de  ma 
soumission  à  ses  volontés  d'en  reculer  ou  d'en  rapprocher  le 
terme.  J'étais  à  sa  merci,  je  me  résignai;  je  lui  demandai  en 
pleurant  quand  je  le  reverrais;  il  s'emporta  de  nouveau.  — 
J'allais  recommencer  à  l'obséder ,  s'écria-t-il  ;  il  me  verrait 
quand  cela  lui  conviendrait,  je  n'avais  qu'à  l'attendre ,  il  vien- 
drait me  voir  au  premier  jour.  -  Je  le  quittai. 


184  REVUE  DE  PARIS. 

—  Et  il  ne  s'infoima  pas  de  vos  besoins? 

—  Je  ne  l'y  avais  pas  habitué;  mon  travail  m'avait  d'abord 
suffi  et  au-delà. 

—  Mais ,  ruiné  comme  il  l'était,  de  quelle  manière  pouvait-il 
suffire  à  ses  dépenses  assez  considérables? 

—  Lorsque  je  quittai  la  maison  de  M.  Dunoyer,  M.  de  Montai 
avait  encore  à  lui  et  pour  toute  fortune  ,  m'avait-il  dit,  cinq  à 
six  mille  francs.  Mais  M.  Dunoyer  lui  avait  reproché  devant  moi 
de  lui  devoir  deux  cents  louis.  Bien  souvent  j'avais  conjuré 
M.  de  Montai  d'éteindre  cette  dette;  je  ne  sais  s'il  le  fît. 

Pardonnez-moi  maintenant  si  j'entre  dans  quelques  détails 
qui  vous  paraîtront  puérils;  mais  ils  sont  nécessaires.  Trois 
semaines  se  passèrent  sans  que  j'entendisse  de  nouveau  parler 
de  M.  de  Montai.  Je  n'oubliais  pas  ses  menaces  et  sa  défense 
de  retourner  chez  lui  ;  je  n'osai  pas  le  braver  ,  je  me  contentai 
de  lui  écrire,  sans  me  plaindre,  que  j'étais  souffrante  ,  abat- 
tue, désolée,  que  je  n'exigeais  rien,  mais  que  je  serais  bien 
heureuse  de  le  revoir  ,  ne  fût-ce  qu'une  heure;  que  cela  remon- 
terait mon  courage  ,  que  l'état  dans  lequel  je  me  trouvais  mé- 
ritait peut-être  cette  preuve  de  son  attachement;  et  cela,  je 
vous  l'assure,  —  ajouta  Thérèse  en  essuyant  ses  larmes,  —  était 
dit  bien  tristement,  mais  sans  aigreur,  éans  l'ombre  d'un  re- 
proche. 

—  Un  tigre  eût  été  attendri;  lui  ne  répondit  rien...  n'est-ce 
pas? 

—  Rien...  D'après  mes  dernières  lettres,  je  l'avoue,  j'avais 
compté  sur  sa  présence...  j'attendis  un  jour...  deux  jours... 
trois  jours...  il  ne  vint  pas.  Je  perdis  tout  espoir,  mes  forces 
étaient  à  bout,  j'avais  dépensé  une  petite  somme  que  j'avais 
conservée...  ma  vue  devenait  de  plus  en  plus  faible,  ma  brode- 
rie me  donnait  à  peine  de  quoi  vivre;  je  tombai  malade.  Je  n'osai 
pas  prier  M.  de  Montai  de  venir  avant  d'être  sûre  que  j'étais 
réellement  bien  malade  ;  au  bout  de  quelques  jours,  quand  mon 
visage  porta  des  marques  visibles  de  souffrances,  je  lui  de- 
mandai à  le  voir. 

—  Il  ne  vint  pas?  il  ne  répondit  pas? 

—  Si...  il  me  répondit...  qu'il  n'était  pas  dupe  de  mes  men- 
songes et  de  mes  ruses. 

—  L'infinie  '  l'infàin?! 


REVUE  DE  l^ARIS.'  185 

—  Ma  m.Tladie  dura  près  d'un  mois;  pour  subvenir  aux  dé- 
penses qu'elle  me  causa  ,  je  vendis  plusieurs  de  mes  vêtements, 
et  quelques  petits  objets  de  luxe  dont  on  m'avait  fait  présent 
chez  ma  mère  et  qu'on  m'avait  renvoyés  lorsque  j'avais  quitté 
la  maison  de  M.  Dunoyer.  J'attendais  avec  anxiété  la  fin  de  ma 
convalescence,  ou  plutôt  le  moment  où  je  pourrais  me  lever, 
j'avais  mon  projet. 

Enfin  j'eus  la  force  de  me  soutenir.  La  première  fois  que  je 
me  regardai  dans  un  miroir  ,  je  fus  d'abord  effrayée  ,  puis  sa- 
tisfaite du  changement  de  mes  traits  :  M.  de  Montai  verrait  bien 
que  ma  maladie  n'était  ni  une  ruse  ni  un  mensonge,  il  aurait 
alors  pour  moi ,  sans  doute ,  quelques  paroles  d'intérêt.  Je  me 
rendis  chez  lui;  il  y  a  maintenant  six  mois  de  cela.  Lorsque  je 
me  trouvai  devant  sa  porte ,  je  faillis  m'évanouir ,  tant  j'é« 
lais  faible  encore.  Enfin ,  je  repris  courage  ,  il  était  impossible 
qu'à  mon  aspect  M.  de  Montai  ne  fût  pas  saisi  de  pitié.  Je  mon- 
tai, on  parlait  très-haut  chez  lui;  sa  porte  était  entr'ouverte. 
Tout  à  coup ,  je  vis  sortir  de  l'appartement  cette  femme  dont  je 
vous  ai  déjà  parlé... 

—  M''-^  Julie? 

—  Elle-même  ;  elle  paraissait  exaspérée.  Le  portier  la  suivait 
en  tâchant  de  la  calmer.  En  me  voyant,  elle  poussa  un  cri  de 
surprise.  —  "Vous  ici ,  madame?  Vous  n'êtes  donc  pas  accou- 
chée? —  Je  la  regardai  sans  lui  répondre;  sa  fureur  m'ef- 
frayait. Après  m'avoir  un  instant  examinée  attentivement,  elle 
s'écria  :  —  Oh  !  le  monstre!  c'était  un  mensonge...  j'ai  été  sa 
dupe  encore  cette  fois.  —  Puis ,  me  prenant  par  le  bras  avec 
violence  ,  elle  m'attira  dans  l'appartement,  qui  était  complète- 
ment déraeublé  ,  elle  en  referma  la  porte,  et  nous  nous  trou- 
vâmes seules.  Je  ne  cherchai  pas  à  sortir  ,  j'étais  anéantie  ,  les 
plus  funestes  pressentiments  me  brisaient  le  cœur.  —  Madame, 
me  dit  cette  femme  presque  avec  intérêt ,  —  pardonnez-moi  de 
vous  avoir  injuriée  la  première  fois  que  je  vous  ai  rencontrée 
ici ,  je  ne  savais  pas  qui  vous  étiez...  malheureusement  pour 
vous,  car  il  était  peut-être  encore  temps  de  vous  désabuser  sur 
le  compte  du  misérable  qui  nous  trompait  si  indignement 
toutes  deux...  Maintenant,  apprenez  l'infamie  de  sa  conduite,- 
depuis  six  mois,  il  vous  est  infidèle  pour  moi ,  et  moi,  il  me 
trompe  à  mon  tour,  savez-vous pour  qui?  Pour  une  veuve,  la 

5  16 


186  PxEVUE  DE  PARIS. 

marquise  de  Beauregard  ,  à  laquelle  il  fait  la  cour,  qu*il  veut 
épouser  ,  et  qu'il  épousera  sans  doute  .  il  est  si  roué  ;  j'ai  ap- 
pris tout  cela  hier  ;  et  j'avais  été  jusqu'ici  assez  sotte  pour  ne 
me  douter  de  rien.  Ce  n'est  pas  tout,  il  est  parti  cette  nuit,  on 
ne  sait  pas  pour  où  ,  mais  sans  doute  pour  aller  rejoindre  sa 
marquise. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire,  —  reprit  Thérèse ,  —  l'hor- 
rible révolution  que  me  causa  cette  nouvelle.  Pourtant,  jusqu'à 
cette  heure,  et  quoi  que  m'eût  dit  M"«  Julie  ,  jamais  je  n'avais 
cru  M.  de  Montai  capable  de  me  sacrifier  si  indignement  et  d'é- 
pouser M™e  de  Beauregard.  Ma  confiance  était  folle,  mon  illu- 
sion slupide,  mais  je  la  bénis  ,  car  elle  m'a  épargné  un  crime 
peut-être. 

—  Quel  aveuglement!  Jamais  l'idée  de  ce  mariage?... 

—  Jamais.  J'avais  cru  à  une  liaison  de  galanterie  entre  eux  , 
rien  de  plus.  Cette  femme  était  perdue  dans  l'opinion  publique. 

—  Mais  elle  était  puissamment  riche. 

—  C'est  vrai  ;  mais  je  ne  pouvais  croire  à  tant  de  bassesse. 
Enfin  ,  M''«  Julie  m'ajjprit  que  M.  de  Montai  lui  avait  cynique- 
ment avoué  qu'il  ne  m'avait  enlevée  que  dans  l'espoir  d'une 
riche  dot  et  d'hériter  un  jour  d'une  partie  de  la  fortune  de 
M.  Dunoyer;  mais  qu'après  la  répudiation  de  M.  Dunoyer  il  ne 
pensait  plus  à  m'épouser,  et  qu'il  n'avait  pour  moi  que  les  égards 
commandés  par  ma  triste  position.  Ce  n'est  pas  tout...  Com- 
ment oserai-je  encore? 

—  Courage...  courage! 

—  C'est  qu'il  me  semble  que  la  honte  de  M.  de  Montai  rejaillit 
sur  moi...  Jai  aimé  un  tel  homme...  hélas  !  et,  jaiéprisez-moi , 
souvent  j'ai  regrellé  le  temps  où  je  croyais  à  son  amour...  Enfin 
ce  sera  une  expiation  de  plus. 

—  Eh  bien? 

—  Celte  femme  ,  M"'=  Julie,  m'apprit ,  au  milieu  d'un  redou- 
blement de  colère  et  d'indignation  ,  que  trois  jours  auparavant 
M.  de  Montai  était  venu  à  elle  tout  éploré....  oui,  lui  dire  en 
sanglotant  que  je  venais  d'accoucher...  qu'il  avait  épuisé  ses 
dernières  ressources  pour  moi,  et  qu'il  venait  s'adresser  à  la 
générosité  de  M"'^  Julie ,  pour  qu'elle  lui  prêtât  mille  écus,  des- 
tinés à  me  mettre ,  pendant  quelque  temps ,  moi  et  mon  enfant, 
à  l'abri  de  la  misère  ! 


i 

REVUE  DE  PARIS.  187 

—  Mais  cet  homme  a  des  raffinements  d'ignominie  révol- 
tants !  —  s'écria  M.  de  Ker-EIlio  au  comble  du  dégoût  et  de 
l'indignation  ,  —  c'est  l'hypocrisie  dans  la  plus  infâme  dégra- 
dation. 

—  Enfin ,  les  larmes  de  M.  de  Montai  furent  tellement  hypo- 
crites, il  peignit  ma  triste  position  avec  tant  d'éloquence  ,  qu'il 
sut  intéresser  à  mon  sort  cette  femme  dont  j'avais  été  la  rivale, 
et  qu'elle  fit  malgré  son  avarice  (elle  me  l'avoua)  ce  prêt  à  M.  de 
Montai ,  qui  l'avait ,  me  dit-elle ,  ensorcelée  en  lui  peignant  mes 
malheurs  pendant  ma  grossesse. 

—  Oh!  que  de  honte!  cela  est-il  possible,  mon  Dieu?  cela 
est-il  possible?  Heureusement  ce  hideux  récit  touche  à  son 
terme. 

—  L'argent  que  M.  de  Montai  avait  emprunté  soi-disant  pour 
moi ,  était  destiné  à  un  voyage  qu'il  devait  faire  pour  aller  re- 
joindre M™e  de  Beauregard  ,  partie  depuis  quelques  jours.  Du 
moins  telle  fut  l'explication  que  me  donna  M"«  Julie  ;  le  démeu- 
blement  de  l'appartement  de  M.  de  Montai  justifiait  ses  craintes, 
malheureusement  trop  fondées. 

M"«  Julie  avait  appris  la  veille,  et  je  l'appris  d'elle,  que,  de- 
puis quatre  ou  cinq  mois,  M.  de  Montai  faisait  une  cour  assidue 
à  M'"'=  de  Beauregard  5  le  monde ,  malgré  sa  complaisance  ha- 
bituelle ,  avait  durement  repoussé  cette  femme  ;  personne  ne  la 
recevait  plus  depuis  le  scandaleux  éclat  de  ses  aventures.  Deux 
fois,  M.  de  Montai  l'avait  suivie  à  la  campagne.  Tel  avait  été 
le  prétexte  de  sa  première  absence  à  Melun.  Que  vous  dirai-je 
de  plus?  J'étais  si  écrasée  par  cette  nouvelle,  que  M"*  Julie 
elle-même  eut  pitié  de  moi  ;  elle  voulait  se  venger  de  M.  de 
Montai ,  découvrir  ses  traces ,  aller  le  rejoindre  et  le  démas- 
quer aux  yeux  de  M™''  de  Beauregard  ;  elle  m'offrit  ses  services. 

—  Toutes  les  douleurs,  toutes  les  humiliations  !  vous  n'aurez 
échappé  à  aucune! 

—  Je  refusai,  je  revins  chez  moi...  Ce  qui  me  reste  à  vous 
dire  est  si  douloureux  que  j'abrégerai.  Peu  après,  la  misère  vint 
m'accabler;  par  suite  de  ma  maladie  j'avais  presque  perdu  la 
vue;  mon  travail  me  rapportait  si  peu  que  je  fus  hors  d'état 
de  payer  le  loyer  de  mes  deux  chambres.  Je  vendis  le  peu  de 
meubles  que  je  possédais ,  j'allai  me  loger  dans  un  cabinet 
garni. 


188  REVUE  DE  PARIS. 

—  Vous!  vous!  mon  Dieu  !  élevée  dans  le  luxe! 

—  Le  terme  de  ma  grossesse  approchait ,  je  surmontai  une 
horrible  répugnance  ;  je  ne  voulais  pas  que  mon  enfant  fût  vic- 
time de  mon  orgueil  ;  j'allai  accoucher  à  l'hospice  ;  là  au  moins 
nous  reçûmes  tous  deux  des  soins  auxquels  ma  pauvreté  ne 
m'eût  pas  permis  de  prétendre. 

M.  de  Ker-Ellio  cacha  sa  tête  dans  ses  mains  en  poussant  un 
douloureux  gémissement. 

Thérèse  continua ,  en  essuyant  ses  larmes  : 

—  Au  bout  de  quinze  jours,  selon  l'usage  ,  on  me  renvoya 
de  cet  asile  avec  mon  enfant,  qui  fut  alors  ma  joie  et  ma  dou- 
leur. En  entrant  à  Thospice,  je  possédais  quatre  francs  envi- 
ron; j'augmentai  quelque  peu  cette  somme  du  fruit  de  mon 
travail  pendant  que  je  séjournai  là.  En  sortant,  je  pus  acheter 
ce  joli  berceau  pour  mon  enfant ,  —  dit  Thérèse  en  montrant 
à  Ewen  ce  petit  meuble  somptueux  ;  —  ce  fut  ma  dernière 
folie.  Je  garnis  cette  misérable  mansarde  de  ce  qui  m'était  in- 
dispensable, il  ne  me  resta  rien.  Malgré  un  travail  opiniâtre, 
les  soins  que  réclamait  ma  fille  absorbaient  beaucoup  de  mon 
temps  ;  je  gagnais  à  peine  de  quoi  vivre  ;  je  n'avais  pas  de  bois. 
Le  froid  devint  si  rigoureux  que,  tremblant  pour  la  santé,  pour 
la  vie  de  cet  enfant,  je  me  résignai  pour  la  première  fois  à  une 
démarche  que  pour  moi  seule  je  n'aurais  jamais  tentée....  J'é- 
crivis à  ma  mère....  Vous  savez  sa  réponse.  Lorsque  cette  ex- 
cellente femme,  ma  voisine,  est  entrée  ici,  elle  m'a  trouvée 
expirant  de  froid  et  de  besoin... 

Vous  savez  tout  jusqu'à  ce  jour.  Malgré  moi  j'avais  vague- 
ment espéré  le  retour  de  M.  de  Montai.  Si  incertain  que  fût  cet 
espoir,  il  m'avait  toujours  soutenue. 

Maintenant  ai-je  besoin  de  vous  dire  que  mon  cœur  est  brisé, 
flélri,  mort  pour  tout  autre  sentiment  que  l'amour  materuel? 
A  force  d'avoir  souffert  par  l'amour ,  ce  mot  seul  m'est 
odieux. 

Vous  dirai-je  enfin  que  malgré  Thorrible  ingratitude  de 
M.  de  Montai ,  que  malgré  ses  bassesses  ,  que  malgré  son  par- 
jure et  sa  trahison,  je  regretterai  toujours  comme  le  plus  beau, 
comme  le  plus  heureux  moment  de  ma  vie,  le  temps  où  je  le 
voyais  chez  ma   mvvci .  et  le  temps  plus  cher  encore  à  mon 


REVUE  DE  PARIS.  189 

cœur  où ,  dans  ma  retraite  de  la  rue  de  l'Ouest ,  je  passais  la 
moitié  de  mes  journées  à  l'attendre  en  travaillant,  et  le  reste 
des  heures  à  me  rappeler  sa  venue  avec  délices? 

Cela  est  lâche  et  honteux,  je  le  sais  ;  son  abominable  con- 
duite devrait  ternir  jusqu'à  ces  souvenirs  chéris,  mais  cela  n'est 
pas,  non,  cela  n'est  pas.  II  n'est  point  de  souvenir,  voyez- 
vous,  plus  puissant,  plus  opiniâtre,  que  celui  de  l'amour  heu- 
reux dans  le  travail  et  dans  la  pauvreté  ;  aucun  plaisir  fastueux, 
aucune  obligation  mondaine  ne  vous  en  distrait.  C'est  à  lui, 
à  lui  seul  que  vous  demandez  toutes  vos  joies ,  toutes  vos  fé- 
licités. 

Je  vous  le  répète  ,  mon  cœur  s'est  usé  à  la  fois  et  dans  le 
bonheur  et  dans  la  douleur.  Tout  ce  qui  me  reste  de  sensibilité 
est  concentré  sur  mon  enfant...  Oui ,  mon  cœur  est  mon  j  s'il 
bat  encore  quelquefois  et  bien  rarement,  c'est  à  la  pensée  des 
jours  passés  ,  c'est  à  la  pensée  d'un  bonheur  qu'il  ne  m'est 
plus,  hélas  !  donné  de  ressentir. 

A  cette  heure  ,  vous  savez  tout,  —  dit  Thérèse  en  terminant  ; 
—  comprenez-vous  enfin  pourquoi  je  refuse  votre  offre ,  si 
noble,  si  généreuse?  Que  serai-je  pour  vous  ?  A  peine  une  amie 
froide  et  triste.  Pourquoi  vouloir  enchaîner  votre  vie  à  une  vie 
désormais  muette  et  glacée  comme  la  tombe  ?  Ah  !  croyez-moi, 
un  cœur  comme  le  vôtre  est  digne  de  rencontrer  un  c(eur  qui 
lui  réponde.  Craignez  de  céder  à  un  mouvement  de  pitié  exal- 
tée; un  jour  vous  ressentiriez  des  regrets  cruels,  et  vous  ne 
seriez  pas  seul  à  gémir  d'avoir  poussé  la  grandeur  d'âme  jus- 
qu'à la  folie 

Ewen  de  Ker-Ellio  avait  écouté  Thérèse  avec  un  mélange 
indicible  d'admiration  ,  de  douleur  et  de  pitié  ;  il  la  trouvait  si 
courageuse ,  si  résignée ,  que  son  amour  pour  elle  avait  encore 
augmenté. 

Toute  âme  humaine  a  son  côté  faible.  En  parlant  du  senti- 
ment absolument  fraternel  qu'il  avait  voué  à  Thérèse,  Ewen 
mentait  peut-élre  à  son  insu  ;  non  qu'il  eût  jamais  songé  à 
abuser  des  droits  que  pourrait  lui  donner  son  mariage  avec 
Thérèse,  mais  sa  tendresse  ,  ses  soins,  chasseraient  peut-être 
avec  le  temps  l'indigne  souvenir  de  M.  de  Montai  du  cœur  de 
la  jeune  femme  ,•  un  jour  enfin  ,  appréciant  l'amour  de  M.  de 
Ker-Ellio,  elle  le  récompenserait  peut-être  en  le  parta[;cant. 

16. 


190  REVUE  DE  PARIS. 

Connaissant  la  fière  susceptibilité  de  Thérèse,  sachant  com- 
bien une  première  douleur  est  ombrageuse  et  défiante,  M.  de 
Ker-EUio  avait  cru  sage  de  ue  pas  d'abord  se  montrer  aux  yeux 
de  Thérèse  comme  amant,  mais  comme  frère;  bien  résolu 
d'ailleurs,  en  homme  de  cœur  et  d'honneur,  à  rester  à  tout 
jamais  son  frère  s'il  ne  parvenait  pas  à  se  faire  aimer  plus  ten- 
drement. 

Ewen  aimait  passionnément,  Il  avait  confiance  dans  son 
dévouement,  il  était  soutenu  par  le  ferme  espoir  d'obtenir  un 
jour  l'amour  de  Thérèse. 

N'excusera-t-on  pas  l'espèce  de  duplicité  qu'il  mettait  peut- 
être  dans  sa  conduite  ,  en  songeant  qu'il  tendait  d'ailleurs  à  un 
but  noble  et  généreux ,  celui  d'arracher  avant  tout  Thérèse  et 
son  enfant  à  la  plus  affreuse  misère? 

Quant  à  M"^  Dunoyer,  elle  était  de  bonne  foi,  elle  disait  vrai 
en  déclarant  à  Ewen  qu'elle  avait  le  cœur  mort  à  tout  jamais, 
excepté  à  l'endroit  de  l'amour  maternel ,  et  qu'elle  ne  pour- 
rait ressentir  pour  lui,  homme  si  généreux,  qu'une  amitié 
sincère. 

Cette  conviction  profonde  de  son  impuissance  à  aimer  désor- 
mais lui  était  révélée  par  une  espèce  de  seconde  vue  du  cœur 
que  les  femmes  seules  possèdent,  car  elles  seules  peut-être  sont 
capables  de  n'aimer  qu'une  fois  et  de  nourrir  des  regrets 
éternels. 

Après  les  grands  chagrins  ,  l'espérance  se  retire  à  jamais  de 
certaines  âmes ,  auxquelles  l'expérience  de  la  douleur  donne 
d'inexorables  certitudes. 

Ce  n'est  pas  la  volonté ,  c'est  le  pouvoir  d'aimer  qui  leur 
manque. 

Elles  ont  senti ,  on  oserait  presque  dire  elles  se  sont  vu  ar- 
racher la  corde  la  plus  sensible  de  leur  être. 

Seulement,  ainsi  qu'un  mutilé  croit  quelquefois,  par  une 
élrange  illusion,  sentir  le  bras  qu'il  a  perdu,  de  même  ces 
âmes  mutilées  éprouvent  quelquefois  des  velléités  d'affection  , 
faniômes  trompeurs  qui  s'évanouissent  dès  que  la  raison  s'é- 
veille. 

Thérèse  était  donc  véritablement  désespérée,  tandis  qu'Ewen 
nourrissait  encore  les  plus  douces  illusions  ,  se  disant  avec  la 
résignation  d'une  belle  âme  : 


—  Au  pis  aller,  j'aurais  toujours  donné  mon  nom  et  uu  ave- 
nir à  Thérèse  et  à  son  enfant. 

Ewen  possédait  toutes  les  nobles  ruses  de  la  générosité.  Il 
savait  bien  la  portée  de  ces  paroles  ,  qu'il  répétait  sans  cesse  à 
Thérèse  : 

-^  Et  votre  fille?  Et  si  elle  vous  perd,  que  deviendra-t-elle? 
Songez  à  tout  ce  que  vous  avez  souffert.  Irez-vous  l'exposer 
aux  mêmes  douleurs?  Avez-vous  le  droit  de  refuser  la  fortune 
qui  s'offre  à  elle?  Et  une  fille  encore!  une  fille  !  un  être  plus 
faible,  plus  exposé  qu'un  autre  ;  un  être  qui  a  de  doubles  chan- 
ces de  honte,  de  dégradation  et  de  malheur;  un  être  qui  peut, 
comme  vous ,  trouver  sa  perte  dans  un  sentiment  d'abord 
chaste  et  pur,  tandis  qu'un  homme,  en  aimant,  ne  risque 
rien...  rien  que  le  bonheur,  que  l'honneur,  que  le  repos  de 
celle  qu'il  veut  séduire  !..  Et  vous  vous  exposerez  à  abandon- 
ner votre  enfant  à  tous  les  orages  de  la  vie ,  lorsqu'un  homme 
loyal  lui  offre,  ainsi  qu'à  vous  ,  un  abri  sûr  et  paisible  ? 

Thérèse  pouvait  difficilement  répondre  à  ces  objections. 

La  loyauté  chevaleresque  d'Ewen  rayonnait  dans  toutes  ses 
paroles  ,  il  inspirait  une  sécurité  profonde  à  M"^  Dunoyer;  elle 
ne  doutait  pas  un  seul  moment  (et  elle  avait  raison)  de  la  réa- 
lité des  promesses  et  des  offres  de  M.  de  Ker-Ellio. 

S'il  lui  disait  :  —  Soyez  ma  sœur,  —  c'est  qu'il  était  résolu 
d'être  un  frère  pour  elle ,  et  de  ne  jamais  lui  faire  sentir  qu'il 
regrettait  l'absence  d'un  sentiment  plus  vif. 

Pourtant ,  par  délicatesse,  elle  hésitait  à  consentir  à  ce  ma- 
riage. 11  lui  semblait  faire  une  bassesse  en  acceptant  une  pro- 
position dont  elle  seule  retirait  de  grands  avantages. 

En  vain  M.  de  Ker-Ellio  lui  prouvait  qu'il  serait  raille  fois 
plus  malheureux  encore  sans  elle,  tandis  qu'il  serait  le  plus 
heureux  des  hommes  de  lui  consacrer  sa  vie.  Il  fit  plus  :  il  lui 
proposa  d'assurer  à  sa  fille  une  existence  indépendante ,  et  de 
lui  prêter  à  elle,  Thérèse,  une  somme  assez  considérable  pour 
vivre;  mais  Thérèse  ne  pourrait  jamais  s'acquitter  :  elle  refusa 
donc. 

Que  dire  de  plus?  Après  les  insistances  les  plus  pressantes , 
les  plus  opiniâtres  ,  Thérèse  céda. 

M.  de  Ker-Ellio,  la  considérant  comme  sa  femme  ,  la  retira 
de  sa  mansarde  et  l'établit  dans  un  hôtel  garni. 


192  REVUE  DE  PARIS. 

Les  formalités  nécessaires  accomplies ,  il  l'épousa ,  reconnut 
sa  fille,  et,  plein  d'espoir,  partit  pour  TreÉf-Hartlog  avec  sa 
femme  et  son  enfant. 


EuGÈXE  Sue. 
[La  fin  à  un  prochain  numéro.) 


LE  SPÉRONARE. 


VII  (1). 

eELSOMINA. 

Il  signor  Mercurio  était  né  au  village  de  Carini ,  et  il  espé- 
rait bien  qu'en  commémoration  de  l'honneur  qui  revenait  à  ce 
village  d'avoir  donné  naissance  à  un  homme  tel  que  lui ,  il  lui 
serait  érigé  après  sa  mort ,  sur  la  montagne  qui  domine  Carini, 
une  statue  de  la  taille  de  celle  de  saint  Charles  Borromée  ,  à 
Arona. 

C'était  un  homme  de  (rente-cinq  à  quarante  ans ,  quoiqu'à 
ses  cheveux  grisonnants  et  à  sa  barbe  parsemée  de  poils  ar- 
gentés ,  on  pût  lui  en  donner  hardiment  quarante-cinq  à  cin- 
quante; mais,  comme  il  le  disait  lui-même,  ces  marques  de 
vieillesse  prématurée  tenaient  beaucoup  moins  à  l'âge  qu'à  la 
fatigue  de  l'esprit  et  au  travail  de  l'imagination.  C'était,  en 
effet,  un  rude  métier  et  demandant  une  éternelle  tension  de  la 
pensée  que  celui  qu'il  faisait  depuis  sa  jeunesse;  nous  disons 
depuis  sa  jeunesse,  car  l'état  qu'il  avait  embrassé  était  le  ré- 
sultat ,  non  pas  d'une  suggestion  étrangère,  mais  d'une  voca- 
tion personnelle. 

A  vingt-cinq  ans,  il  signor  Mercurio  était  un  beau  garçon, 
jouissant  déjà  d'une  réputation  méritée  par  toute  la  Sicile, 

(1)  Voyez  tome  TV,  page  145. 


194  REVUE  DE  PARIS. 

quoiqu'il  se  nommât  encore  tout  simplement  Gabriello  ,  du 
nom  de  l'ange  Gabriel,  auquel  sa  mère  avait  eu  une  dévotion 
toute  particulière  pendant  sa  grossesse  ;  aussi  prétendait-il  que 
plus  d'une  grande  dame  avait  regretté  parfois  qu'il  ne  lui  pré- 
sentât point  pour  son  propre  compte  les  déclarations  qu'il 
faisait  pour  le  compte  d'autrui. 

Un  jour  ,  c'était  le  lendemain  des  fêtes  de  sainte  Rosalie ,  le 
prince  de  G***  le  fit  demander.  Comme  le  prince  de  G***  était 
une  des  meilleures  pratiques  de  Gabriello,  celui-ci  se  hâta  de 
se  rendre  au  palais  ;  à  peine  arrivé  ,  il  fut  introduit. 

—  Gabriello,  dit  le  prince  mettant  de  côté  toute  circonlo- 
cution inutile  et  entrant  de  plein  saut  en  matière,  il  y  avait 
hier  sur  le  char  de  sainte  Rosalie  une  jeune  fille  de  seize  ans  à 
peu  près,  belle  comme  un  ange  ,  avec  des  yeux  superbes  et  des 
cheveux  magnifiques.  Ne  pourrais-tu  pas  lui  dire  deux  mots  de 
ma  part? 

—  Quatre,  Excellence,  répondit  Gabriello  j  mais  dépeignez- 
moi  un  peu  la  personne  à  laquelle  il  faut  que  je  m'adresse.  Où 
était  -elle  placée  ?  était-ce  parmi  les  anges  qui  portent  des  guir- 
landes au  premier  étage ,  ou  parmi  ceux  qui  jouent  de  la  trom- 
pette au  second? 

—  Mon  cher ,  il  n'y  a  pas  à  s'y  tromper  j  c'était  celle  qui  re- 
présentait la  Sagesse,  qui  tenait  une  lance  à  la  main  droite, 
un  bouclier  à  la  main  gauche,  et  qui  était  debout  derrière  le 
cardinal. 

—  Diamine  !  Excellence,  vous  n'avez  pas  mauvais  goût. 

—  Tu  la  connais? 

—  Est-ce  que  je  ne  connais  pas  toutes  les  femmes  de  Pa- 
lerme  ? 

—  Qui  est-elle? 

—  C'est  la  fille  unique  du  vieux  Mario  Cappelli. 

—  Et  comment  l'appelle-t-on? 

—  On  l'appelle  Gelsomina. 

—  Eh  bien î  Gabriello,  je  veux  Gelsomina. 

—  Ce  sera  long,  Excellence  !  ce  sera  cher! 

—  Combien  de  jours? 

—  Huit  jours. 

—  Combien  d'onces? 

—  Clnijuanle  onces. 


REVUE  DE  PARIS.  I9.'î 

—  Va  pour  huit  jours  et  pour  cinquante  onces.  Nous  sommes 
aujourd'hui  le  19  juillet ,  je  t'attends  le  27. 

Et  le  prince  ,  qui  savait  qu'on  pouvait  se  reposer  sur  l'exac- 
titude de  Gabriello,  attendit  tranquillement  le  moment  fixé. 

Le  même  jour,  Gabriello  se  mit  à  l'œuvre  :  sa  première  visite 
fut  pour  le  capucin  qui  confessait  Gelsomina  ,  et  qui  se  nom- 
mait Fra  Leonardo. 

C'était  un  vieillard  de  soixante-quinze  ans,  à  la  barbe  blan- 
che et  au  visage  sévère  ;  aussi  Gabriello  vit-il,  avant  d'ouvrir  la 
bouche,  que  la  négocialion  entreprise  serait  plus  difficile  à 
mener  à  tin  qu'il  n'avait  cru.  Il  lui  dit  qu'il  venait  au  nom 
d'un  oncle  de  la  jeune  fille ,  qui,  ayant  du  bien,  voulait  l'avan- 
tager, si  ce  que  l'on  disait  de  sa  sagesse  était  la  vérité.  Le  ré- 
sultat des  renseignements  donnés  par  le  capucin  fut  que  Gelso- 
mina était  un  ange. 

Au  reste,  comme  c'est  toujours  par  là  que  débutent  les  con- 
fesseurs ,  Gabriello  ne  s'inquiéta  pas  trop  des  mauvais  rensei- 
gnements que  celui  de  Gelsomina  venait  de  lui  donner.  Il  se 
déguisa  en  juif,  prit  les  plus  beaux  bijoux  qu'il  put  se  pro- 
curer  ,  s'en  forma  une  espèce  d'écrin,  et,  au  moment  où  le 
vieux  Mario  était  dehors  ,  il  entra  chez  la  jeune  fille  pour  lui 
offrir  sa  marchandise.  Quand  Gelsomina  sut  que  c'étaient  des 
pierreries  qu'on  allait  lui  montrer ,  elle  refusa  même  de  les 
voir,  en  disant  qu'elle  n'était  pas  assez  riche  pour  désirer  de 
pareilles  choses.  Gabriello  lui  dit  alors  que,  quand  on  avait 
seize  ans  et  qu'on  était  belle  comme  elle  l'était ,  on  pouvait  tout 
désirer  et  tout  avoir;  à  ces  mots,  il  ouvrit  l'écrin  et  lui  lAil 
sous  les  yeux  assez  de  diamants  pour  tourner  la  tête  à  une 
sainte  ;  mais  Gelsomina  jeta  à  peine  un  coup  d'oeil  sur  l'écrin, 
et  comme  Gabriello  insistait,  elle  entra  dans  la  chambre  voi- 
sine, en  sortit  un  instant  après  avec  une  couronne  de  jasmin 
et  de  daphnés,  et  se  mirant  avec  coquetterie  dans  une  glace  : 
—  Tenez,  lui  dit-elle,  voilà  mes  diamants,  à  moi;  Gaëtano 
dit  que  je  suis  belle  comme  cela,  et,  tant  qu'il  me  trouvera 
belle  ainsi,  je  ne  désirerai  pas  autre  chose.  Maintenant  mon 
père  va  rentrer ,  il  trouverait  peut-être  mauvais  que  je  vous 
eusse  reçu  en  son  absence;  ainsi,  croyez-moi,  retirez-vous. 

Gabriello  n'insista  pas  ;  pour  la  première  visite  ,  il  ne  vou- 
lait pas  l'effaroucher.  D'ailleurs  il  savait  ce  qu'il  voulait  savoir  : 


i&6  REVUE  DE  PARIS. 

Gelsomiiia  n'était  pas  coquette,  et  elle  aimait  un  jeune  lioramu 
nommé  Gaëlano. 
Il  retourna  chez  le  prince  de  G.... 

—  Excellence  ,  lui  dit-il ,  je  viens  de  voir  Gelsoraina  :  c'est 
plus  difiBcile  et  plus  cher  que  je  ne  croyaisj  il  me  faut  quinze 
jours  et  cent  onces. 

—  Prends  le  temps  et  l'argent  que  tu  voudras,  mais  réussis, 
voilà  tout  ce  que  je  te  demande. 

—  Je  réussirai ,  Excellence. 

—  Je  puis  donc  y  compter? 

—  C'est  comme  si  vous  l'aviez ,  monseigneur. 

Gabriello  connaissait  assez  son  monde  pour  comprendre  qu'il 
n'y  avait  rien  à  faire  du  côté  de  la  jeune  fille.  Il  se  retourna 
donc  de  l'autre  côté. 

Il  s'agissait  de  découvrir  M.  Gaëtano.  La  chose  n'était  pas 
difficile  :  Gabriello  loua  une  petite  chambre  au  premier,  dans 
la  maison  située  en  face  de  celle  qu'habitait  Gelsomina ,  et  le 
soir  même  il  se  mit  en  sentinelle  derrière  la  jalousie. 

A  mesure  que  Theure  s'avançait,  la  rue  devint  de  plus  en 
plus  déserte.  A  minuit,  elle  était  complètement  solitaire  ;  à  mi- 
nuit et  demi,  un  grand  garçon  passa  et  repassa  plusieurs  fois  ; 
enfin,  voyant  que  tout  était  tranquille,  il  s'arrêta,  tira  une 
petite  mandoline  de  dessous  son  manteau  et  se  mit  à  chanter  la 
chanson  de  Meli  : 


Occhiuzzi  neri. 

A  la  fin  du  couplet,  la  jalousie  du  premier  se  souleva  douce- 
ment, et  Gabriello  en  vit  sortir  la  jolie  tète  de  Gelsomina  avec 
sa  couronne  de  jasmin  et  de  daphnés.  Le  jeune  homme  monta 
aussitôt  sur  une  borne  ,  et  lui  prit  la  main  qu'il  baisa  ;  mais 
tout  se  borna  là.  Après  deux  heures  des  protestations  de  l'a- 
mour le  plus  chaste  et  le  plus  pur,  la  jalousie  retomba.  Le 
jeune  homme  resta  encore  un  instant  à  prier;  mais  la  petite 
main  repassa  seule  à  travers  les  planchettes  ,  puis,  après  avoir 
été  baisée  et  rebaisée  vingt  fois  ,  elle  se  retira  à  son  tour.  Ce 
fut  vainement  alors  que  Gaëtano  pria  et  implora.  Gabriello 
entendit  le  bruit  de  la  fenêtre  qui  se  refermait.  Le  jeune  homme, 


RKVUE  I)K  PARIS.  197 

au  lieu  d'être  reconnaissant  de  ce  qu'on  avait  fait  pour  lui, 
sauta  à  terre  avec  un  mouvement  de  dépit.  Gabrieîio  pensa 
qu'il  allait  se  retirer  ;  il  descendit  vivement.  En  effet,  au  mo- 
ment où  il  ouvrait  la  porte,  le  jeune  homme  tournait  le  coin 
de  la  rue.  Gabriello  marcha  derrière  lui. 

Il  prit  la  rue  de  Tolède,  qu'il  suivit  jusqu'à  la  place  de  la 
Marine  ,  puis  il  longea  le  quai  et  entra  dans  une  petite  maison 
située  au  bord  de  la  mer.  Gabriello  fit,  pour  la  reconnaître,  une 
croix  sur  la  maison  avec  de  la  craie  rouge ,  et  il  rentra  tran- 
quillement chez  lui. 

Le  lendemain,  il  connaissait  Gaëtano  comme  il  connaissait 
Gelsomina.  C'était  un  beau  garçon  de  vingt-quatre  à  vingt- 
cinq  ans,  pêcheur  de  son  état,  d'un  caractère  froid  et  retiré  en 
lui-même,  et  si  préoccupé  d'assortir  sa  toilette  à  sa  figure,  que 
ses  camarades  ne  l'appelaient  que  le  glorieux. 

De  ce  moment,  le  plan  de  Gabriello  fut  arrêté. 

Il  alla  trouver  la  plus  adroite  et  la  plus  jolie  fille  qu'il  pût 
renconlrer  à  Palerme  :  c'était  une  Catanaise  qu'un  marquis 
syracusain  avait  séduite ,  puis  abandonnée  après  avoir  vécu 
près  d'un  an  avec  elle.  Pendant  cette  année  elle  avait  pris  cer- 
taines façons  de  grande  dame;  c'était  tout  ce  qu'il  fallait  à 
Gabriello. 

,  Il  prit  un  appartement  petit,  mais  élégant,  dans  un  des  plus 
beaux  quartiers  de  la  ville.  Il  loua  pour  un  mois  les  plus  jolis 
meubles  qu'il  put  trouver  ;  il  alla  chercher  sa  Catanaise,  la 
conduisit  dans  l'appartement ,  lui  donna  pour  femme  de  cham- 
bre une  fille  qui  élait  sa  maîtresse  ;  puis  ,  une  fois  installée  ,  il 
lui  fit  sa  leçon.  Tout  cela  lui  prit  huit  jours. 

Le  neuvième  était  un  dimanche  ;  ce  dimanche  amenait  la  fête 
d'un  village  voisin  de  Palerme  nommé  Belmonle;  Gelsomina 
vint  à  celte  fêle  avec  trois  ou  quatre  de  ses  jeunes  amies. 
Gaëtano  n'élait  point  encore  arrivé,  mais,  en  cherchant  de 
tous  côtés  celui  pour  qui  elle  élait  venue,  les  yeux  de  Gelso- 
mina s'arrêlèrentsur  une  petite  barque  lout  enrubanée,  et  à  la 
poupe  de  laquelle  flottait  un  pavillon  de  soie;  c'était  la  barque 
de  Gaëtano  qui  traversait  le  golfe  et  qui  venait  de  Castellamare 
à  la  Bagherie.  Arrivé  à  la  côte  ,  Gaëtano  amarra  sa  barque  et 
sauta  sur  le  rivage  :  il  avait  un  simple  habit  de  pêcheur ,  mais 
son  bonnet  phrygien  était  du  pourpre  le  plus  vif;  sa  veste  de 
5  17 


198  REVUE  DE  PARIS. 

velours  était  brodée  comme  un  caftan  arabe  ;  sa  ceinture  aux 
mille  couleurs  était  de  la  plus  belle  soie  de  Tunis;  enfin,  son 
pantalon  plissé  était  de  la  plus  fine  toile  de  Catane.  Toutes  les 
jeunes  filles,  en  apercevant  le  beau  pêcheur,  poussèrent  un 
cri  d'admiration;  Gelsomina  seule  resta  muette,  mais  elle 
rougit  d'orgueil  et  de  plaisir. 

Gaëtano  fut  tout  à  Gelsomina;  et  cependant,  quoiqu'il  parût 
fier  d'elle  comme  elle  était  fièie  de  lui,  les  regards  du  beau 
jeune  homme  ne  laissaient  pas  de  s'égarer  de  la  modeste  jeune 
fille  aux  nobles  dames  qui  étaient  venues,  des  villas  voisines  , 
voir  cette  fête  populaire  à  laquelle  elles  dédaignaient  de  pren- 
dre part.  Plusieurs  d'entre  elles  remarquèrent  même  Gaëtano, 
et  se  le  montrèrent  du  doigt  avec  cette  naïveté  des  femmes  ita- 
liennes, qui  s'arrêtent  devant  un  beau  garçon  et  qui  le  regar- 
dent comme  elles  regarderaient  un  beau  chien  ou  un  beau 
cheval.  Gaëtano  répondit  à  leurs  regards  par  un  regard  de 
dédain;  mais,  dans  ce  regard  de  Gaëtano.  il  y  avait  pour  le 
moins  autant  d'envie  que  d'orgueil,  et  l'on  comprenait  facile- 
ment qu'il  donnerait  bien  des  choses  pour  être  l'amant  d'une 
de  ces  fières  beautés  qu'en  apparence  il  semblait  haïr. 

Gelsomina  ne  voyait  qu'une  chose  :  c'est  que  son  Gaëtano 
était  le  roi  de  la  fêle,  c'est  qu'on  l'enviait  d'être  aimée  par  le 
beau  pêcheur;  et,  jugeant  le  cœur  de  son  amant  par  le  sien, 
elle  était  heureuse. 

Gaëtano  proposa  à  Gelsomina  et  à  ses  amies  de  les  ramener 
dans  sa  banîue.  Les  jeunes  filles  acceptèrent,  et  tandis  qu'un 
jeune  frère  de  Gaëtano,  enfant  de  douze  ans,  tenait  le  gou- 
vernail ,  le  beau  pêcheur  s'assit  à  la  proue,  prit  sa  mandoline, 
et,  au  milieu  de  cette  belle  nuit,  sous  ce  ciel  magnifique,  sur 
celte  mer  d'azur  .  il  se  mit  à  chanter  les  plus  douces  chansons 
de  Meli,  l'Anacréon  sicilien. 

On  aborda  ainsi  près  de  la  cabane  de  Gaëtano  ;  puis  il  amarra 
sa  barque.  Les  jeunes  filles  descendirent.  Le  beau  pêcheur 
conduisit  Gelsomina  et  deux  de  ses  compagnes  qui  demeu- 
raient dans  le  même  quartier  qu'elle  jusqu'au  coin  de  la  rue 
qu'elle  habitait  ;  puis,  arrivé  là,  il  les  quitta,  et  Gelsomina 
rentra  avec  une  de  ses  amies,  qui,  un  instant  après,  sortit,  ac- 
compagnée à  son  tour  de  la  vieille  Assunta ,  la  nourrice  de 
Gelsomina. 


KKVUE  DE  PARIS.  199 

Gabriello  s'était  remis  à  son  poste  à  la  même  heure  que  la 
veille  j  à  la  même  heure  que  la  veille,  il  vit  Gaëtauo  passer, 
repasser,  s'arrêter  et  faire  le  signal.  Comme  la  veille,  la  ja- 
lousie se  leva;  comme  la  veille,  les  deux  amants  causèrent 
jusqu'à  deux  heures  du  matin  ;  mais,  comme  la  veille  encore, 
leur  entretien  demeura  chaste  et  pur,  et  leurs  caresses  se  bor- 
nèrent à  quelques  baisers  déposés  sur  la  main  de  Gelsomina. 

Gaëtano  ne  douta  plus  qu'ils  ne  se  vissent  ainsi  chaque  nuit  ; 
mais  il  ne  douta  pas  non  plus  que  ,  malgré  ces  entretiens,  Gel- 
somina ne  fût  digne  en  tout  point  de  représenter  la  déesse  de  la 
sagesse,  sur  le  char  de  sainte  Rosalie. 

Le  lendemain,  comme  Gaetano  venait  à  son  rendez-vous 
habituel ,  une  femme  ,  couverte  d'un  long  voile  noir,  l'accosta 
et  lui  glissa  un  petit  billet  dans  la  main.  Gaët.mo  voulut  l'in- 
terroger,  mais  la  femme  voilée  appuya  par-dessus  son  voile 
son  doigt  sur  sa  bouche  en  signe  de  silence,  et  Gaetano  étonné 
la  laissa  se  retirer  sans  faire  un  seul  mouvement  pour  la 
retenir. 

Gaëtano  resta  un  inslant  immobile  à  la  place  où  il  était ,  re- 
portant ses  yeux  du  billet  à  la  femme  voilée  et  de  la  femme 
voilée  au  billet;  puis,  s'approchant  vivement  d'-une  madone 
devant  laquelle  brûlait  une  lampe  ,  il  lut  ou  plutôt  il  dévora  les 
quelques  lignes  que  le  papier  contenait.  C'était  une  déclaration 
d'amour  ,  qui  n'avait  pour  signature  que  ces  mots,  dont  l'effet, 
au  reste,  fut  magique  sur  Gaëtano  :  Une  des  plus  grandes 
dames  de  la  Sicile. 

On  lui  disait  en  outre  que,  s'il  était  disposé  à  répondre  à  cet 
amour  ,  il  retrouverait  le  lendemain,  à  la  même  heure  et  à  la 
même  place,  la  même  femme  voilée,  qui  le  conduirait  près  de 
l'inconnue  que  la  violence  de  sa  passion  forçait  à  faire  près  de 
lui  cette  étrange  démarche. 

A  cette  lecture  ,  le  visage  de  Gaëtano  s'éclaira  d'une  orgueil- 
leuse joie.  Il  releva  le  front,  secoua  la  tête,  et  respira  comme 
un  homme  qui  arrive  tout  à  coup ,  et  au  moment  où  il  s'en 
doutait  le  moins,  à  un  but  louglemps  poursuivi  ;  puis,  quoi- 
qu'il fût  minuit  passé  ,  il  resta  encore  un  inslant  pensif,  debout 
et  les  bras  croisés ,  devant  la  madone ,  relut  une  seconde  fois 
le  billet,  le  glissa  dans  la  poche  de  côté  de  sa  vesfe,  et  prit  la 
rue  qui  conduisait  à  la  maison  de  Gelsomina. 


200  REVUE  DE  PARIS. 

Quoique  aucun  signal  n'eût  été  fait ,  la  pauvre  enfant  était 
déjà  à  sa  fenêtre;  c'était  la  première  fois  depuis  que  Gaëtano 
lui  avait  dit  qu'il  l'aimait  que  Gaëtano  se  faisait  attendre. 

Enfin  il  parut,  non  point  tendre  et  empressé  comme  d'habi- 
tude, mais  contraint,  gêné  ,  inquiet.  Dix  fois  Gelsomina  ,  s'a- 
percevant  de  sa  préoccupation  ,  lui  demanda  quelle  pensée  le 
tourmentait.  Gaëtano  dit  qu'il  était  indisposé,  souffrant,  et 
que,  si  le  lendemain  il  ne  se  sentait  pas  mieux,  il  était  possible 
qu'il  ne  vînt  même  pas. 

En  face  de  cette  crainte,  Gelsomina  oublia  tout  autre  chose; 
il  fallait  en  effet  que  Gaëtano  fût  bien  malade  pour  n'avoir  point 
la  force  de  venir  voir  sa  Gelsomina ,  que  depuis  un  an  il  venait 
voir  chaque  nuit  ;  elle  s'inquiéla  si  fort,  que  ce  fut  à  Gaëtano  à 
la  rassurer  en  lui  disant  lui-même  que  peut-être  l'habitude  qu'il 
avait  d'une  inaltérable  santé  faisait  qu'il  s'exagérait  les  dou- 
leurs qu'il  éprouvait,  et  qu'en  tout  cas  il  ferait  tout  au  monde 
pour  venir  à  Theure  ordinaire. 

Les  jeunes  gens  se  séparèrent;  pour  la  première  fois,  Gel- 
somina referma  sa  fenêtre  avec  un  serrement  de  cœur  inconnu 
pour  elle  jusque-là.  Gaëtano  ,  au  contraire,  à  mesure  qu'il  s'é- 
loignait de  Gelsomina ,  se  sentait  soulagé  et  respirait  plus  li- 
brement. Mal  accoutumé  encore  à  feindre,  sa  dissimulation 
l'élouffait. 

Le  lendemain,  à  la  même  heure  et  à  la  même  place,  Gaëtano 
rencontra  la  même  femme;  en  l'apercevant,  tout  son  sang 
reflua  vers  son  cœur  ,  et  il  crut  qu'il  allait  étouffer.  La  femme 
s'approcha  de  lui, 

—  Eh  bien  !  lui  dit-elle  ,  es-tu  décidé  ? 

—  Ta  maîtresse  est-elle  jeune?  demanda  Gaëtano. 

—  Vingt-deux  ans. 

—  Ta  maîtresse  est-elle  belle? 

—  Comme  un  ange. 

Il  y  eut  un  moment  de  silence  pendant  lequel  le  bon  et  le 
mauvais  génie  de  Gaëtano  se  livrèrent  en  lui  un  combat  terri- 
ble; enfin  le  mauvais  génie  l'emporta. 

—  Je  te  suis,  dit  Gaëtano. 

Aussitôt  la  femme  voilée  marcha  la  première,  et  Gaëtano  la 
suivit. 
Le  guide  de  Gaëtano  prit  la  rue  Magueda  ,  qu'il  parcourut 


REVUE  DE  PARIS.  201 

aux  trois  quarts  de  sa  longueur;  puis  il  s'arrêta  devant  un 
délicieux  palazzino ,  tira  une  clef  de  sa  poche,  ouvrit  une  porte 
donnant  sur  un  escalier ,  dont  on  avait  éteint  avec  soin  toutes 
les  lumières ,  dit  à  Gaëtano  de  le  suivre  en  tenant  le  bout  de  son 
voile,  monta  avec  lui  une  vingtaine  de  marches,  Tintroduisit 
dans  une  antichambre  faiblement  éclairée ,  traversa  un  riche 
salon  j  puis,  ouvrant  une  porte  qui  laissa  arriver  jusqu'au  beau 
pêcheur  cet  air  tiède  et  parfumé  qui  s'échappe  du  boudoir 
d'une  jolie  femme  : 

—  Madame,  dit-elle  ,  c'est  lui. 

—  Oh  mon  Dieu  !  Teresita ,  répondit  une  douce  voix  avec  un 
accent  plein  de  crainte ,  je  n'oserai  jamais  le  voir. 

—  Et  pourquoi  cela,  madame?  dit  Teresita  entrant  et  laissant 
la  porte  ouverte  pour  que  Gaëtano  pût  voir  sa  maîtresse  à  demi 
couchée  sur  une  chaise  longue  ,  et  dans  le  plus  délicieux  désha- 
bille  qu'il  se  pût  voir;  pourquoi  cela? 

—  Il  n'aurait  qu'à  ne  pas  m'aimer  î 

—  Ne  pas  vous  aimer,  madame!  s'écria  Gaëtano  en  se  pré- 
cipitant dans  la  chambre;  ne  pas  vous  aimer  !  Le  croyez-vous 
vous-même,  et  n'est-ce  pas  impossible  quand  on  vous  a  vue? 
Oh  !  ne  craignez  rien  ,  ne  craignez  rien ,  madame  !  je  suis  tout  à 
vous. 

Et  Gaëtano  tomba  aux  pieds  de  la  jeune  femme,  qui  cacha 
sa  tête  dans  ses  mains  comme  par  un  dernier  mouvement  de 
pudeur. 

Teresita  sortit  et  les  laissa  ensemble. 

Gelsomina  attendit  jusqu'à  quatre  heures  du  matin,  mais  inu- 
tilement, Gaëtano  ne  vint  pas. 

La  journée  du  lendemain  fut  une  triste  journée  pour  la  pau- 
vre enfant;  c'était  sa  première  douleur  d'amour.  Il  lui  sembla 
que  le  soleil  ne  se  coucherait  jamais  ;  enfin  ,  le  soir  arriva  ,  la 
nuit  vint,  les  heures  passèrent,  lourdes  et  éternelles,  mais  elles 
passèrent.  Minuit  sonna. 

La  pauvre  enfant  n'osait  ouvrir  sa  fenêtre  ;  enfin  le  signal  se 
fit  entendre ,  elle  s'élança  contre  sa  jalousie  et  y  passa  à  la  fois 
les  deux  mains  pour  chercher  celles  de  Gaëtano.  Gaëtano  était 
à  son  poste ,  mais  froid  et  contraint.  Il  sentit  lui-même  qu'il  se 
trahissait ,  il  voulut  lui  reparler  ce  même  langage  d'amour  au- 
quel il  l'avait  habituée,  mais  il  manquait  à  sa  voix  cet  accent 

17. 


âOà  REVUE  DE  PARIS. 

de  conviction  qui  subjugue,  il  manquait  à  ses  paroles  cette 
chaleur  de  l'âme  qui  entraîne;  Gelsomina  sentit  instinctivement 
que  quelque  grand  malheur  la  menaçait,  et  ne  répondit  qu'en 
pleurant.  A  la  vue  de  ces  larmes  qui  roulaient  du  visage  de  Gel- 
somina sur  le  sien  ,  Gaëtano  retrouva  un  instant  son  ancien 
amour.  Gelsomina  trompée  s'y  laissa  reprendre.  Ce  fut  elle  alors 
<(ui  demanda  pardon  à  Gaëtano  ,  qui  s'accusa  d'être  inquiète, 
exigeante,  jalouse.  Gaëtano  tressaillit  à  ce  dernier  mot  prononcé 
pour  la  première  fois  entre  eux;  car  il  sentit  qu'il  ne  pourrait 
tromper  longtemps  Gelsomina,  habituée  qu'elle  était  à  le  voir 
chaque  nuit. 

Alors  il  lui  chercha  une  querelle. 

—  Vous  vous  plaignez  de  moi ,  lui  dit-il ,  Gelsomina ,  quand 
ce  serait  à  moi  à  me  plaindre  de  vous. 

—  A  vous...  à  vous  plaindre  de  moi!  s'écria  la  jeune  fille; 
mais  que  vous  ai-je  donc  fait? 

—  Vous  ne  m'aimez  pas. 

—  Je  ne  vous  aime  pas  !  vous  dites  que  je  ne  vous  aime  pas , 
moi  !  Il  dit  que  je  ne  l'aime  pas ,  mon  Dieu  ! 

Et  la  jeune  fille  leva  ses  beaux  yeux  tout  humides  de  pleurs 
vers  le  ciel,  comme  pour  le  prendre  à  témoin  que,  si  jamais 
accusation  avait  été  injuste,  c'était  celle-là. 

—  Du  moins,  reprit  Gaëtano,  embarrassé  de  soutenir  lui- 
même  une  assertion  dont,  au  fond  de  son  cœur,  il  reconnaissait 
la  fausseté,  du  moins,  vous  ne  m'aimez  pas  comme  je  voudrais 
que  vous  m'aimassiez. 

—  Et  comment  pourrais-je  vous  aimer  plus  que  je  ne  le  fais  ? 
demanda  la  jeune  fille. 

—  Est-ce  aimer  véritablement,  dit  Gaëtano,  que  de  refuser 
quelque  chose  à  l'homme  qu'on  aime? 

—  Que  vous  ai-je  jamais  refusé?  demanda  naïvement  Gelso- 
mina. 

—  Tout,  dit  Gaëtano;  c'est  tout  refuser  que  de  n'accorder 
qu'à  demi. 

Gelsomina  rougit,  car  elle  comprit  ce  que  lui  demandait  son 
amant. 

Puis,  après  un  moment  de  silence  réfléchi  de  la  part  de  la 
jeune  fille  ,  impatient  de  la  pari  du  jeune  homme  : 

—  Ecoulez,  Gaëiano,  lui  dit-elle,  vous  savez  ce  quia  été 


KEVUE  m  PAUIS.  l'OÔ 

convenu  entre  mon  père  et  vous.  Il  me  donne  mille  ducats  eu 
mariage,  et  il  a  exigé  de  vous  que  vous  apportassiez  une  pa- 
reille somme  ;  vous  lui  avez  dit  que  deux  ans  vous  suffiraient 
pour  l'amasser  ,  et  vous  avez  accepté  la  condition  qu'il  vous  a 
faite  d'attendre  deux  ans.  Moi ,  de  mon  côté,  vous  le  voyez  , 
Gaëtano,  j'ai  fait  ce  que  j'ai  pu  pour  vous  rendre  l'attente 
moins  longue.  Voilà  un  an  que  nous  nous  aimons ,  et , 
pour  moi  du  moins,  cette  année  a  passé  comme  un  jour.  Eh 
bien  !  si  vous  craignez  la  lenteur  de  l'année  qui  nous  reste  à 
attendre,  si,  comme  vous  le  dites  ,  vous  croyez,  lorsqu'une 
jeune  fille  a  donné  son  cœur,  qu'il  lui  reste  encore  quelque 
chose  à  accorder,  eh  bien!  prévenez  le  prêtre  de  Sainte-Rosalie, 
venez  me  prendre  demain  à  dix  heures  du  soir,  au  lieu  de  mi- 
nuit, munissez-vous  d'une  échelle  pour  que  je  puisse  descendre 
de  cette  fenêtre,  et  alors  je  me  rends  avec  vous  à  l'église  de  la 
sainte,  le  prêtre  nous  unit  secrètement  (1),  et  alors...  la  femme 
n'aura  plus  rien  à  refuser  à  son  mari. 

Gaëtano  avait  écouté  cette  proposition  en  silence  et  en  pâ- 
lissant ;  enfin,  voyant  que  Gelsomina  attendait  avec  anxiété  sa 
réponse  : 

—  Demain  !  dit-il ,  demain  ?  je  ne  puis  pas  demain ,  c'est  im- 
possible. 

—  Impossible  !  et  pourquoi? 

—  J'ai  fait  marché  avec  deux  Anglais  pour  les  conduire  aux 
lies  :  c'est  cela  qui  me  rendait  triste.  Je  suis  forcé  de  te  quitter 
pour  sept  ou  huit  jours  ,  Gelsomina. 

—  Toi ,  me  quitter  pour  sept  ou  huit  jours  !  s'écria  Gelsomina 
en  lui  saisissant  la  main  comme  pour  le  retenir. 

—  Ils  m'ont  offert  quarante  ducats  pour  cette  course,  et  j'a- 
vais une  telle  hâte  de  compléter  la  somme  qu'exige  ton  père, 
que  j'ai  accepté. 

—  Ce  que  tu  me  dis  là  est-il  bien  vrai?  demanda  la  jeune 
fille  doutant  {)Our  la  première  fois  des  paroles  de  s*n  amant. 

—  Je  te  le  jure  ,  Gelsomina  ,•  et,  à  mon  retour ,  et  bien  !  nous 
verrons  à  faire  ce  que  tu  me  demandes. 

(1)  En  Sicile,  et  même  dans  tout  le  reste  de  l'Italie  où  il  n'y  a  pas 
d'actes  de  l'état  civil,  les  mariages  faits  ainsi  ,  même  <!ans  le  consen- 
tement des  parents,  sont  parfaitement  valides. 


204  REVUE  DE  PARIS. 

—  Ce  que  je  te  demande  !  s'écria  la  jeune  fille  étonnée  ;  grand 
Dieu  !  mais  est-ce  moi  qui  te  prie  ?  est-ce  moi  qui  te  presse  ?  Tu 
dis  que  je  demande,  quand  je  croyais  accorder...  Mais  nous  ne 
nous  comprenons  donc  plus  ,  Gaëtano? 

—  Si  fait,  Gelsomina  ;  seulement  tu  te  défies  de  ma  parole,  et 
tu  ne  veux  rien  accorder  qu'à  ton  mari.  Eh  bien  !  soit  ;  à  mon 
retour  je  ferai  ce  que  tu  exiges. 

—  Ce  que  j'exige  !  Oh  !  mon  Dieu  ,  mon  Dieu  !  s'écria  Gelso- 
mina j  que  s'est-il  donc  passé  entre  nos  deUx  cœurs  ? 

Puis  ,  comme  deux  heures  sonnaient ,  elle  tendit  la  main  à 
Gaëtano ,  espérant  qu'il  la  retiendrait  encore.  Mais  Gaetano, 
coupable  envers  Gelsomina ,  se  trouvait  mal  à  l'aise  en  face 
d'elle  ;  et,  baisant  la  main  de  la  jeune  fille,  il  sauta  à  terre  en  lui 
disant:  — A  huit  jours,  Gelsomina. 

—  A  huit  jours,  murmura  la  jeune  fille  en  laissant  retomber 
la  jalousie  avec  un  profond  soupir .  et  en  regardant  Gaëtano 
s'éloigner. 

Deux  fois  Gaëtano,  sans  doute  repentant  au  fond  du  cœur, 
s'arrêta  pour  revenir  dire  un  adieu  plus  tendre  à  Gelsomina  j 
deux  fois  la  jeune  fille ,  dans  cette  espérance,  porta  vivement  la 
main  à  la  jalousie,  toute  prêle  qu'elle  était  pour  le  pardon. 
Mais,  cette  fois  comme  la  première,  le  mauvais  génie  de  Gaëtano 
l'emporta,  et,  continuant  de  s'éloigner  de  Gelsomina,  il  disparut 
enfin  à  l'angle  de  la  rue. 

La  jeune  fille  resta  debout  et  immobile  derrière  la  jalousie, 
jusqu'à  ce  qu'elle  vît  paraître  le  jour;  alors  seulement  elle  se 
Jeta  tout  habillée  sur  son  lit. 

Vers  les  trois  heures  de  l'après-midi ,  au  moment  oii  le  vieux 
Mario  venait  de  sortir,  le  juif  qui  était  déjà  venu  offrir  des 
diamants  à  Gelsomina  entra  avec  un  autre  écrin.  La  jeune  fille 
était  assise,  les  mains  sur  les  genoux,  la  tête  inclinée  sur  la 
poitrine,  en  proie  à  une  si  profonde  rêverie,  qu'elle  ne  le  vit 
point  enIreP,  et  qu'elle  ne  s'aperçut  de  sa  présence  que  lors- 
qu'il fut  tout  près  d'elle.  Elle  le  regarda,  le  reconnut,  et  tres- 
saillit comme  si  elle  eût  touché  un  serpent. 

—  Que  demandez-vous?  s'écria-t-elle. 

—  Je  demande,  dit  le  juif,  si  votre  couronne  de  jasmiu  et  de 
daphnés  suffit  toujours  à  Gaëtano? 

—  Que  voulez-vous  dire?  s'écria  la  jeune  fille. 


REVUE  DE  PARIS.  205 

—  Je  dis  que  c'est  un  garçon  plein  d'ambition  et  d'orgueil  ; 
il  se  pourrait  qu'il  se  lassât  de  cette  simple  parure,  et  qu'il  se 
mît  quelque  beau  matin  en  quête  d'une  couronne  plus  pré- 
cieuse. 

—  Gaëlano  m'aime  ,  dit  la  jeune  fille  en  palissant ,  et  je  suis 
sûre  de  lui  comme  il  est  sûr  de  moi.  D'ailleurs ,  il  ne  voudrait 
pas  me  tromper,  il  a  le  cœur  trop  grand  pour  cela. 

—  Si  grand ,  dit  le  juif  en  riant ,  qu'il  y  a  dans  ce  cœur  de  la 
place  pour  deux  amours. 

T-  Vous  mentez,  dit  la  jeune  fille  en  essayant  de  donner  à 
sa  voix  une  assurance  qu'elle  n'avait  pas  ;  vous  mentez,  laissez- 
moi. 

—  Je  mens  !  dit  le  juif ,  et  si  au  contraire  je  te  donnais  la 
preuve  que  je  dis  la  vérité  ? 

Gelsomina  le  regarda  avec  des  yeux  où  se  peignaient  toutes 
les  angoisses  de  la  jalousie  ;  puis ,  secouant  la  tête  comme  pour 
donner  un  démenti  à  la  voix  de  son  propre  cœur  :  —  Impos- 
sible ,  dit-elle ,  impossible. 

—  Et  cependant ,  dit  le  juif ,  il  ne  vient  pas  ce  soir;  il  ne 
viendra  pas  demain,  il  ne  viendra  pas  après-demain. 

—  Il  part  aujourd'hui  pour  les  Iles. 

—  Il  le  l'a  dit? 

—  N'était-ce  point  la  vérité ,  mon  Dieu  !  s'écria  la  jeune  fille 
avec  l'expression  de  la  plus  profonde  douleur. 

—  Gaetano  n'a  point  quitté  Palerme,  dit  le  juif. 

—  Mais  il  part  ce  soir?  demanda  avec  anxiété  Gelsomina. 

—  Il  ne  part  ni  ce  soir ,  ni  demain ,  ni  après-demain  :  il 
reste. 

—  Il  reste!  Et  pourquoi  faire  reste-t-il? 

—  Pourquoi  faire?  Je  vais  vous  le  dire.  Pour  faire  l'amour 
avec  une  belle  marquise. 

—  Quelle  est  cette  femme  !  où  est  cette  femme  !  Je  veux  la 
voir  !  je  veux  lui  parler  ! 

—  Qu'as-lu  à  faire  à  cette  femme?  C'est  Gaëtano  qui  te 
trahit,  c'est  de  Gaëtano  qu'il  faut  te  venger. 

—  Me  venger  !  Et  comment? 

—  En  lui  rendant  infidélité  pour  infidélité,  trahison  pour  tra- 
hison. 

—  Sortez!  s'écria  Gelsomina ,  vous  êtes  un  infâme  ! 


206  REVUE  DE  PARIS. 

—  Vous  me  chassez,  dit  le  juif.  Je  m'en  vais,  mais  vous  me 
rappellerez. 

—  Jamais  ! 

—  Je  me  nomme  Isaae;  je  demeure  Salita  Sant'  Antonio, 
n»  27.  J'attendrai  vos  ordres  pour  revenir. 

Et  il  sortit,  laissant  Gelsomina  écrasée  sous  la  nouvelle  qu'elle 
venait  d'apprendre. 

Toute  la  journée  ,  toute  la  nuit ,  se  passèrent  dans  une  lutte 
incessante.  Ce  que  Gelsomina  souffrit  pendant  cette  nuit  et 
pendant  celte  journée  ne  peut  se  décrire.  Vingt  fois  elle  prit 
la  plume  ,  vingt  fois  elle  la  rejeta.  Enfin  ,  le  lendemain  à  trois 
heures ,  on  frappa  à  la  porte  du  juif  j  il  alla  ouvrir.  Une  femme 
couverte  d'une  voile  noir  entra  ;  puis  ,  aussitôt  que  la  porte  se 
fut  refermée  derrière  elle,  cette  femme  leva  son  voile  :  c'était 
Gelsomina. 

—  Me  voilà  .  dit-elle. 

—  Vous  avez  fait  plus  que  je  n'espérais  ,  dit  le  juif.  Je  comp- 
tais que  c'était  moi  que  vous  feriez  venir  ,  et  c'est  vous  qui  êtes 
venue. 

—  Il  était  inutile  de  mettre  quelqu'un  dans  la  confidence,  dit 
Gelsomina. 

—  En  effet ,  c'est  plus  prudent ,  répondit  le  juif.  Que  voulez- 
vous  de  moi? 

—  Savoir  la  vérité. 

—  Je  vous  l'ai  dite. 

—  La  preuve  ? 

—  Vous  pourrez  l'avoir  quand  vous  voudrez. 

—  Comment  ? 

—  En  vous  cachant  rue  Magueda.  en  face  du  n<»  140.  Il  y 
a  là  un  palais  avec  des  colonnes,  qui  semhle  fait  exprès  pour 
cela. 

—  Eh  bien!  après? 

—  Après?  A  minuit,  vous  verrez  Gaëtano  entrer;  à  deux 
heures,  vous  le  verrez  sortir. 

—  A  minuit ,  rue  Magueda  ,  en  face  du  n"  140  ? 

—  Parfaitement. 

—  Et  la  nuit  prochaine  ira-t-il? 

—  11  y  va  toutes  les  nuits. 

—  Tout  service  mérite  récompense,  reprit  en  souriant  avec 


REVUE  DE  t'AKlS.  207 

amertume  Gelsomina.  Vous  venez  de  me  rendre  un  service  ,  à 
combien  l'estiraez-vous? 
Le  juif  ouvrit  son  écrin ,  et  le  présenta  à  Gelsomina. 

—  Choisissez  celui  de  tous  ces  diamants  qui  vous  conviendra 
le  mieux ,  dit-il ,  et  je  serai  payé. 

—  Taisez-vous ,  dit  la  jeune  fille. 

Et ,  jetant  sur  une  chaise  une  bourse  dans  laquelle  il  y  avait 
cinq  ou  six  onces  et  autant  de  piastres  : 

—  Tenez,  lui  dit-elle,  voilà  tout  ce  que  j'aij  prenez-le.  Je 
vous  remercie. 

Et  elle  sortit  sans  vouloir  rien  écouter  de  ce  que  lui  disait  le 
juif. 

Le  soir,  à  dix  heures,  elle  alla  embrasser  comme  d'habi- 
tude le  Vieux  Mario  dans  son  lit ,  rentra  chez  elle  ,  s'enveloppa 
d'un  grand  voile  noir;  puis,  à  onze  heures,  elle  se  glissa  dou- 
cement dans  le  corridor  ,  regarda  à  travers  le  trou  de  la  ser- 
rure de  la  chambre  de  son  père,  et  s'assura  que  la  lampe 
était  éteinte.  Pensant  que  cette  obscurité  était  une  preuve  que 
le  vieillard  était  endormi ,  elle  ouvrit  alors  doucement  la  porte 
de  la  rue ,  prit  la  clef  pour  pouvoir  rentrer  quand  elle  voudrait, 
et  sortit. 

Dix  minutes  après,  elle  était  dans  la  rue  de  Magueda ,  ca- 
chée derrière  une  colonne  du  palais  Giardinelli,  en  face  du 
n"  140. 

A  minuit  moins  quelques  minutes,  elle  vit  s'avancer  un 
homme  enveloppé  d'im  manteau.  Au  premier  coup  d'œil ,  elle 
le  reconnut  :  c'était  Gaëtano.  Elle  s'appuya  contre  la  colonne 
pour  ne  pas  tomber. 

Gaëlano  passa  et  repassa ,  comme  il  avait  l'habitude  de  le 
faire  pour  elle.  Bientôt,  à  ce  même  signal  qui  avait  tant  de  fois 
fait  battre  son  propre  cœur,  Gelsomina  villa  porte  s'ouvrir,  et 
Gaëtano  disparut. 

Gelsomina  crut  qu'elle  allait  mourir;  mais  la  jalousie  lui 
rendit  les  forces  que  la  jalousie  lui  avait  ôtées.  Elle  s'assit  sur 
les  marches  du  palais,  et,  cachée  dans  l'ombre  projetée  par  les 
colonnes,  elle  attendit. 

Les  heures  passèrent;  elle  les  compta  les  unes  après  les  au- 
tres. Comme  trois  heures  venaient  de  sonner ,  la  porte  se  rou- 
vrit j  GalHano  reparut  j  une  femme  vêtue  d'un  peignoir  de  mous- 


208  KEVUE  DE  PARIS. 

seline  blanche  l'accompagnait.  Il  n'y  avait  plus  de  doute  ;  Gelso- 
mina  était  trahie. 

D'ailleurs  ,  comme  si  Dieu  eût  voulu  d'un  seul  coup  lui  ôter 
toute  espérance,  les  deux  amants  lui  donnèrent  le  temps  de 
s'assurer  de  son  malheur.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne  pouvaient 
se  quitter.  Leur  adieu  dura  près  d'une  demi-heure. 

Enfin  Gaëtano  s'éloigna;  la  porte  se  referma  derrière  lui. 
Gelsomina  ,  debout  sur  les  degrés  du  palais .  semblait  une 
statue  de  marbre.  Entîn  ,  comme  si  elle  s'arrachait  de  sa  base, 
elle  fit  quelques  pas  en  avant ,  mais  ses  genoux  se  dérobèrent 
sous  elle  ;  elle  voulut  crier,  mais  la  voix  lui  manqua,  et,  jetant 
un  cri  étouffé,  qui  ne  parvint  pas  même  jusqu'à  Gaëtano  ,  elle 
tomba  de  toute  sa  hauteur  sur  le  pavé. 

Quand  elle  revint  à  elle,  elle  se  retrouva  assise  sur  les  marches 
du  palais  Giardinelli.  Un  homme  lui  faisait  respirer  des  sels: 
cet  homme ,  c'était  le  juif. 

Gelsomina  regarda  cet  homme  avec  terreur  :  il  semblait  un 
démon  acharné  à  sa  perte.  Elle  fouilla  dans  ses  poches  pour 
voir  si  elle  avait  quelque  argent  pour  lui  payer  ses  soins;  puis  , 
sa  recherche  ayant  été  inutile  : 

—  Je  n'ai  rien  sur  moi ,  lui  dit-elle.  Je  vous  ferai  récom- 
penser. 

—  J'irai  demain  chercher  ma  récompense  moi-même,  dit 
le  juif. 

—  Ne  venez  pas  !  s'écria  Gelsomina  en  se  reculant  de  lui, 
vous  me  faites  horreur  ! 

Le  juif,  jugeant  que  le  moment  serait  mal  choisi  pour  renou- 
veler ses  propositions ,  se  mit  à  rire ,  et  laissa  Gelsomina  maî- 
tresse de  se  retirer. 

Gelsomina  profita  de  la  liberté  que  lui  donnait  le  juif,  et 
s'éloigna  dun  pas  rapide.  Bientôt  elle  se  retrouva  à  la  porte  de 
sa  maison.  Elle  était  arrivée  là  sans  retourner  la  tête  en  arrière, 
sans  regarder  ni  à  droite  ni  à  gauche.  Toutes  les  hallucinations 
de  la  fièvre  passaient  devant  ses  yeux,  toutes  les  rumeurs  du 
délire  bruissaient  à  ses  oreilles.  Elle  voulut  ouvrir  la  porte, 
mais  elle  ne  put  jamais  retrouver  la  serrure  ;  elle  crut  qu'elle 
allait  devenir  folle  ,  et  se  coucha  ,  en  criant  miséricorde  à  Dieu, 
sur  le  banc  de  pierre  qui  était  sous  sa  fenêtre. 


REVUE  DE  PARIS.  209 

A  cinq  heures  du  malin,  en  sortant  pour  ouvrir  les  volets , 
son  père  la  retrouva  là. 

Elle  n'était  pas  évanouie  ;  mais  elle  avait  les  yeux  fixes ,  les 
mains  crispées,  et  ses  dents  claquaient  l'une  contre  l'autre 
comme  si  elle  sortait  de  l'eau  glacée. 

Son  père  voulut  l'interroger ,  mais  elle  ne  répondit  point. 
Comme  il  faisait  jour  à  peine,  personne  encore  ne  l'avait 
vue.  Il  la  prit  dans  ses  bras  ,  l'emporta  comme  un  enfant ,  et 
la  remit  à  la  vieille  Assunla  ,  qui  lui  ôta  ses  habits  et  la  coucha 
sans  qu'elle  fît  la  moindre  résistance,  sans  qu'elle  prononçât  un 
seul  mot. 

A  peine  couchée,  la  fièvre  la  prit;  Mario  voulait  envoyer 
chercher  un  médecin,  mais  Gelsomina  dit  qu'elle  ne  voulait 
voir  que  son  confesseur  Fra  Leonardo. 

Fra  Leonardo  vint,  et  s'entretint  plus  d'une  heure  avec  la 
jeune  fille.  Lorsqu'il  sortit  de  la  chambre  de  Gelsomina  ,  son 
vieux  père  l'attendait  pour  l'interroger  ;  mais  le  confesseur  ne 
pouvait  rien  dire  ,  il  secoua  la  tête  tristement ,  et ,  à  toutes  les 
questions  que  lui  fit  le  vieillard ,  il  se  contenta  de  répondre  que 
Gelsomina  était  une  sainte. 

Derrière  le  confesseur  arriva  le  juif;  il  dit  à  Mario  qu'il  avait 
appris  que  sa  fille  était  malade ,  et  que  ,  comme  il  avait  une 
foule  de  secrets  pharmaceutiques  ,  il  se  faisait  fort  de  la  guérir 
si  on  voulait  l'introduire  auprès  d'elle. 

Le  vieillard  fit  demander  à  Gelsomina  si  elle  voulait  recevoir 
un  juif  qui  se  disait  médecin;  Gelsomina  se  fit  faire  son  portrait 
par  la  vieille  Assunta,et,  ayant  reconnu  son  persécuteur  :  — 
Nourrice ,  répondit-elle  ,  va  dire  à  cet  homme  qu'il  repasse  de- 
main à  la  même  heure. 

Le  lendemain,  le  juif  n'eut  garde  de  manquer  au  rendez- 
vous;  mais,  lorsqu'il  demanda  au  vieux  Mario  où  était  sa  fille  , 
celui-ci  lui  répondit  en  pleurant  que,  le  matin  même,  Gelso- 
mina était  entrée  comme  novice  au  couvent  de  Notre-Dame-du- 
Calvaire. 

Gabriello  avait  compté  sur  le  désespoir  pour  perdre  Gelso- 
mina ;  mais,  comme  Gelsomina  avait  un  cœur  religieux,  le  dé- 
sespoir au  contraire  l'avait  sauvée. 

Il  essaya  alors  de  pénétrer  dans  le  couvent  ;   ce  n'était  pas 
la  première  fois  qu'il  profanait  la  maison  du  Seigneur,  mais , 
5  13 


21(1  REVUE  DE  PARIS. 

en  celle  occasion  ,  prières ,  menaces  ,  argent ,  toul  fut  inutile  ; 
il  avait  affaire  à  une  tourière  incorruptible. 

Cinq  jours  s'écoulèrent  sans  rien  amener  de  nouveau.  Le 
terme  demandé  par  Gabriello  au  prince  de  G***  arriva  ;  il  se 
présenta  chez  lui  tout  confus.  C'était  la  première  fois  qu'il 
échouait  aussi  complètement. 

—  Eh  bien  !  dit  le  prince  de  G***,  oii  est  cette  jeune  fille  ? 

—  Ma  foi,  monseigneur,  dit  Gabriello,  voici  douze  jours  que 
Dieu  elle  diable  la  jouent  aux  désj  mais  cette  fois  Dieu  a  été  le 
plus  fin,  et  il  a  gagné. 

—  Ainsi,  tu  y  renonces? 

~  Elle  s'est  réfugiée  dans  le  couvent  de  Notre-Darae-du- 
Calvaire,  et ,  à  moins  que  nous  ne  l'en  enlevions  de  force,  je  ne 
vois  pas  trop  moyen  de  l'en  faire  sortir. 

—  Merci  du  conseil ,  mais  je  ne  veux  pas  me  brouiller  avec 
l'archevêque;  d'ailleurs  c'était  ton  affaire  et  non  la  mienne.  Tu 
t'étais  chargé  de  m'amener  cette  jeune  fille  ici  ;  tu  as  échoué  , 
c'est  sur  toi  que  la  honte  en  retombera. 

~  J'espère  que  monseigneur  me  gardera  le  secret,  dit  Ga- 
briello profondément  humilié. 

—  Le  secret  !  s'écria  le  prince  ;  ah  bien  oui ,  le  secret  !  Je 
dirai  partout  au  contraire  que  je  voulais  une  jeune  fille  de  rien, 
une  grisette ,  une  petite  ouvrière ,  que  je  t'ai  laissé  carte 
blanche  pour  le  temps  ,  carte  blanche  pour  l'argent ,  et  que , 
malgré  tout  cela,  tu  as  échoué. 

—  Mais  monseigneur  veut  donc  me  perdre  !  s'écria  Gabriello 
désespéré. 

—  Non,  mais  je  veux  qu'on  sache  le  fonds  qu'on  peut  faire 
sur  ta  parole  ;  c'est  un  petit  dédommagement  que  je  me 
réserve. 

—  Votre  Excellence  est  décidée  à  me  faire  cet  affront  ? 

—  Parfaitement  décidée. 

—  Mais  si  je  n'avais  pas  perdu  tout  espoir? 

—  Alors ,  c'est  autre  chose. 

—  Si  je  demandais  trois  mois  à  votre  Excellence  pour  tenter 
un  nouveau  moyen  ? 

—  Je  t'en  donne  six. 

—  Et  pendant  ces  six  mois  votre  Excellence  gardera  le  secret 
sur  ce  premier  échec  ? 


REVUE  DE  PARIS.  211 

—  Je  serai  rouet  ;  tu  vois  que  je  te  fais  beau  jeu. 

—  Oui ,  Excellence  ;  aussi,  maintenant,  ce  n'est  plus  une  af- 
faire d'argent,  c'est  une  question  d'honneur;  j'y  réussirai  ou 
J'y  perdrai  mon  nom. 

—  Ainsi  donc,  dans  six  mois? 

—  Peut-être  avant,  mais  pas  plus  lard. 

—  Adieu,  seigneur  Gabriello. 

—  Au  revoir,  Excellence. 

Gabriello  rentra  chez  lui  ;  il  lui  était  venu,  tout  en  causant 
avec  le  prince  de  G...,  une  idée  lumineuse  qu'il  avait  besoin 
de  mûrir.  Toute  la  journée  et  toute  la  nuit,  il  la  tourna  et 
retourna  dans  sa  tête  j  le  lendemain  ,  il  commença  de  la  mettre 
èi  exécution. 

Dès  le  malin,  il  alla  trouver  Fra  Leonardo  dans  sa  cellule,  se 
jeta  à  ses  pieds  en  lui  disant  qu'il  était  un  grand  pécheur, 
mais  que  la  grâce  de  Dieu  l'avait  touché  et  qu'il  s'adressait  à 
lui  pour  qu'il  le  soutînt  dans  la  bonne  voie  ,  hors  de  laquelle  il 
avait  si  longtemps  marché. 

Il  lui  confessa  ensuite  l'infâme  métier  qu'il  exerçait,  se 
frappant  la  poitrine  avec  tant  de  componction  et  de  remords  à 
chaque  nouvel  aveu  qui  sortait  de  sa  bouche,  que  Fra  Leonardo, 
voyant  dans  cet  homme  un  miracle  de  conversion ,  ne  put 
s'empêcher  de  lui  demander  comment  le  repentir  lui  était 
venu. 

Alors  Gabriello  lui  raconta  qu'il  avait  été  chargé  par  un 
grand  seigneur  de  perdre  Gelsomina  ,  mais  qu'à  peine  l'avait-il 
vue  qu'il  était  devenu  amoureux  d'elle ,  et  n'avait  pas  même 
osé  lui  parler.  Longtemps  il  avait  combattu  cet  amour,  sachant 
bien  qu'il  était  indigne  d'une  si  chaste  jeune  fille  5  mais  enfin 
il  avait  pensé  qu'il  n'y  a  pas  de  crime  si  grand  que  le  repentir 
n'efface,  pas  de  conduite  si  souillée  que  l'absolution  ne  lave.  Il 
avait  donc  pris  la  résolution  d'aller  se  jeter  aux  genoux  du 
père  Gelsomina  ,  et  de  lui  tout  dire,  lorsqu'il  avait  appris  que 
celle  qu'il  aimait  venait  d'entrer  dans  un  couvent.  Alors, 
dans  son  désespoir ,  il  était  venu  â  Fra  Leonardo  pour  lui  dire 
que  son  parti  était  pris ,  et  que ,  si  Gelsomina  se  faisait  reli- 
gieuse ,  lui,  de  son  côté  ,  était  décidé  à  entrer  en  religion ,  en 
abandonnant  la  moitié  de  ce  bien  si  mal  acquis  aux  pauvres , 
et  en  faisant  de  l'autre  moitié  un  fonds  pour  marier  quchiue 


212  REVUE  DE  PARIS 

fille  pauvre  et  sage  qui  aurait  refusé  de  s'enrichir  aux  dépens 
de  son  honneur. 

Une  pareille  détermination  toucha  le  bon  capucin  jusqu'aux 
larmes  ;  il  dit  à  son  pénitent  que  tout  n'était  pas  encore  perdu, 
et  que  Gelsomina  ne  persisterait  peut-être  point  dans  une  ré- 
solution prise  en  un  moment  d'exaltation,  et  qui  mettait  son 
vieux  père  au  désespoir.  En  outre  il  promit  d'user  de  touleson 
influence  sur  elle  pour  la  déterminer  à  ne  point  prendre  pour 
une  vocation  sérieuse  ce  vertige  religieux  qui  l'avait  saisie 
lorsqu'elle  avait  regardé  le  monde  du  haut  de  sa  douleur. 
Gabriello  se  jeta  aux  pieds  du  moine  ,  et  lui  baisa  les  genoux 
en  lui  demandant  la  permission  de  revenir  tous  les  jours. 

Fra  Leonardo  raconta  tout  au  père  de  Gelsomina  ;  le  pauvre 
vieillard,  compatissant  à  une  douleur  qu'il  partageait,  demanda 
à  voir  ce  pauvre  jeune  homme  afin  de  pleurer  avec  lui.  Le 
moine  promit  de  le  lui  amener  le  lendemain. 

Le  lendemain  ,  à  l'heure  convenue,  le  père  de  Gelsomina  vit 
arriver  Fra  Leonardo  et  son  pénitent.  Les  deux  affligés  se  je- 
tèrent dans  les  bras  l'un  de  l'autre  ;  Gelsomina  était  le  lien  qui 
les  unissait  :  aussi  ne  parlèrent-ils  que  d'elle  ;  c'élaient  les 
premiers  moments  de  consolation  que  le  vieux  Mario  eût  goûtés 
depuis  que  sa  fille  était  au  couvent.  Aussi ,  lorsque  Gabriello 
le  quitta,  fit-il  promettre  au  jeune  homme  qu'il  reviendrait  le 
voir  le  lendemain. 

Non-seulement  Gabriello  n'avait  garde  de  manquer  à  un  pa- 
reil rendez-vous,  mais  encore  il  y  vint  longtemps  avant  l'heure 
indiquée.  Le  vieillard  lui  sut  gré  d'être  plus  qu'exact,  et  ils  pas- 
sèrent une  partie  de  la  journée  ensemble. 

Quant  à  Gaëtano ,  on  n'en  entendait  pas  même  parler  ;  il 
avait  la  lêle  plus  que  jamais  affolée  de  sa  prétendue  mar- 
quise. 

Fra  Leonardo  voyait  Gelsomina  tous  les  jours.  Il  lui  raconta 
d'abord  ,  sans  qu'elle  y  fît  grande  attention  ,1a  conversion  mi- 
raculeuse qu'elle  avait  faite  ;  puis  il  lui  peignit  le  désespoir  de 
Gabriello  en  la  perdant.  Gelsomina  savait  ce  que  c'élaient  que 
les  douleurs  de  l'amour,  elle  plaignit  du  fond  du  cœur  le 
pauvre  jeune  homme  qui  les  éprouvait. 

Quelques  jours  après,  Gelsomina  consentit  avoir  son  père, 
mais  à  la  condition  qu'il  n'essaierait  pas  de  la  dissuader  de  sa 


REVUE  DE  PARIS.  213 

résolution  de  se  faire  religieuse  ;  le  vieux  Mario  promit  tout  ce 
que  Ton  voulut,  et  ne  lui  parla  tout  le  temps  que  deGabriello, 
qui  avait  pour  lui  tous  les  soins  qu'un  fils  aurait  pour  son  père. 
Gelsomina  remercia  Dieu  de  ce  qu'il  rendait  au  vieillard  l'en- 
fant qu'il  avait  perdu. 

Quelque  temps  après ,  comme  Fra  Leonardo  vit  Gelsomina 
plus  tranquille,  il  commença  à  l'entretenir  des  véritables 
devoirs  d'une  chrétienne.  Le  premier  de  ces  devoirs,  selon  lui , 
était  d'honorer  ses  parents  et  de  leur  obéir  en  tous  points,  un 
père  et  une  mère  étant  en  ce  monde  la  divinité  visible  pour 
leurs  enfants. 

Vers  la  même  époque,  le  vieux  Mario  se  hasarda  à  reparler 
à  sa  fille  de  ses  anciens  rêves  paternels,  comment  il  avait 
songé  parfois  au  bonheur  qu'il  éprouverait  à  mourir  entre  les 
bras  de  ses  petits-fils  5  puis  il  demanda  à  Gelsomina,  les  larmes 
aux  yeux ,  s'il  lui  fallait  renoncer  pour  toujours  à  cet  espoir. 
Gelsomina  pleura ,  mais  ne  répondit  rien. 

Une  fois ,  Gelsomina  hasarda  de  demander  à  Fra  Leonardo 
ce  qu'était  devenu  Gaëtano.  Fra  Leonardo  répondit  qu'il  était 
toujours  le  même, mais  qu'il  devenait  de  plus  en  plus  orgueil- 
leux, et  qu'on  le  voyait  à  toutes  les  fêtes  avec  des  rubans  à  son 
chapeau,  des  bagues  à  ses  doigts,  et  des  ceintures  magnifiques 
autour  du  corps.  Gelsomina  soupira  du  plus  profond  de  son 
cœur  j  il  était  évident  qu'elle  était  complètement  oubliée. 

Comme  Fra  Leonardo  sortait  de  la  cellule  de  la  novice,  le 
vieux  Mario  y  entrait.  Chaque  jour  il  était  plus  reconnaissant 
à  Gabriello  de  ses  soins  pour  lui ,  soins  d'autant  plus  désinté- 
ressés qu'une  seule  récompense  était  digne  d'eux,  et  que 
cette  récompense,  la  résolution  de  Gelsomina  la  rendait  impos- 
sible. 

Quatre  mois  s'écoulèrent;  ces  quatre  mois  avaient  amené 
une  grande  amélioration  dans  l'état  des  choses.  Gelsomina 
sentait  qu'elle  ne  serait  jamais  heureuse  elle-même ,  mais 
elle  comprenait  qu'elle  pouvait  beaucoup  pour  le  bonheur  des 
autres  :  or,  pour  un  cœur  comme  celui  de  Gelsomina,  c'était 
presque  être  heureuse  elle-même  que  de  rendre  les  autres 
heureux. 

Aussi ,  la  première  fois  qu'elle  vit  son  père  pleurer  en  son- 
geant que  l'époque  où  elle  devait  prendre  le  voile  arrivait,  ce 

18. 


2Î4  RRVUE  DE  PARIS. 

fut  elle  qui  le  consola  en  lui  disant  de  prendre  courage,  qu'elle 
commençait  à  sentir  que  Dieu  lui  donnerait  la  force  de  sur- 
monter son  amour,  et  que,  comme  la  seule  crainte  de  revoir 
Gaëlano  l'avait  déterminée  à  fuir  le  monde,  peut-être  rentrerait- 
elle  dans  le  monde  du  moment  où  elle  pourrait  le  revoir  sans 
crainte.  A  cette  seule  espérance ,  le  vieillard  éprouva  une  si 
grande  joie,  que  Gelsomina  eut  presque  des  remords  d'avoir 
causé  à  son  père  une  si  grande  douleur. 

Quelques  jours  après,  Fra  Leonardo  se  hasarda  à  parler  à  la 
novice  de  Gabriello  et  de  l'amour  profond  qu'il  conservait  pour 
elle.  Gelsomina  ne  put  s'empêcherde  comparer  cet  amour  sans 
espérance  à  celui  de  Gaëtano  ,  qui  pouvait  tout  espérer  ,  et  elle 
plaignit  le  pauvre  garçon  plus  tendrement  qu'elle  ne  l'avait 
encore  fait. 

Cela  rendit  quelque  courage  au  pauvre  père  :  à  la  première 
entrevue  qu'il  eut  avec  sa  fille  ,  il  lui  ouvrit  son  cœur  tout  en- 
tier ;  il  ne  manquait  à  Gabriello  que  d'être  l'époux  de  Gelsomina 
pour  que  Mario  vît  en  lui  un  véritable  enfant  ;  le  lien  social 
seul  manquait,  car  Gabriello  avait  depuis  cinq  mois  ,  pour  le 
vieillard,  les  soins,  l'amour  et  le  respect  que  le  fils  le  plus 
tendre  pourrait  avoir  pour  son  père. 

Gelsomina  lendit  la  main  au  vieillard,  et  lui  demanda  huit 
jours  pour  interroger  son  cœur. 

Ces  huit  jours,  Gelsomina  les  passa  dans  la  prière  et  dans  la 
solitude;  elle  aimait  toujours  Gaëtano,  mais  d'un  amour  qui 
n'avait  plus  rien  de  terrestre,  et  à  la  manière  dont  les  enfants 
du  ciel  aiment  les  fils  de  la  terre.  Elle  sentait  en  elle,  sinon  le 
désir,  du  moins  la  force  d'appartenir  à  un  autre  et  d'être  une 
digne  femme  et  une  digne  mère,  comme  elle  avait  été  une 
sainte  jeune  fille. 

Lorsque  son  père  revint  au  jour  indiqué,  elle  lui  dit  donc 
(jue,  si  son  bonheur  dépendait  de  son  consentement,  elle  don- 
nait ce  consentement,  sinon  avec  joie,  du  moins  avec  résigna- 
tion. Le  vieux  Mario  tomba  presqu'aux  genoux  de  sa  fille,  mais 
elle  le  prit  dans  ses  bras  et  sourit  à  le  voir  si  heureux. 

Alors  il  demanda  la  permission  de  lui  amener  Gabriello  le 
lendemain  ,  mais  elle  lui  répondit  qu'elle  n'avait  pas  besoin  de 
le  voir,  qu'elle  recevrait  un  mari  des  mains  de  son  père,  et  que 
ce  mari,   quel  qu'il   fut,    avait   droit  à  son  esliini' «;l  à  son 


KEVUE  DE  PAFilS,  215 

dévouement;  que  ces  deux  sentiments  étaient  les  seuls  que  Ton 
pouvait  exiger  d'elle,  et  que  ce  serait  au  temps  d'en  faire  naître 
un  autre. 

Le  mariage  fut  fixé  à  quinze  jours;  ces  quinze  jours,  Gelso- 
luina  les  passa  en  prières  et  en  exercices  religieux;  puis,  le 
malin  du  quinzième,  elle  quitta  le  couvent  pour  aller  à  l'église, 
où  l'attendait  son  fiancé.  Ce  fut  au  pied  de  l'autel  seulement  qu'elle 
rencontra  Gabriello,  et,  comme  elle  ne  l'avait  vu  que  déguisé 
en  juif,  avec  une  barbe  et  une  perruque,  elle  ne  le  reconnut 
pas. 

Au  retour,  chacun  félicita  Gabriello  sur  son  bonheur,  chacun 
lui  dit  qu'il  avait  épousé  une  véritable  sainte. 

Mais  lui  se  déroba  à  toutes  ces  félicitations  ;  il  avait  une  vi- 
site à  faire. 

Ou  annonça  au  prince  de  G que  Gabriello  l'attendait 

dans  son  antichambre. 

—  Faites  entrer,  dit  le  prince. 
Gabriello  entra. 

—  Eh  bien  !  demanda  le  prince ,  où  en  sommes-nous?  C'est 
demain  que  le  terme  expire. 

—  Et  c'est  ce  soir  que  je  vous  livre  Gelsomina,  dit  Gabriello. 

—  Et  comment  as-tu  fait  cela,  démon?  s'écria  le  prince. 

—  Monseigneur,  c'est  tout  simple  ;  voyant  quelle  était  incor- 
ruptible, je  l'ai  épousée. 

—  Et? 

—  Et  ce  soir  vous  prendrez  ma  place,  —  voilà  tout.  —  Un 
honnête  homme  n'a  que  sa  parole  ;  j'avais  engagé  la  mienne  ù 
Votre  Excellence,  et  je  la  tiens. 

Le  soir  il  fut  fait  ainsi  qu'il  avait  été  dit. 

Gelsomiua  ignora  toujours  cet  infâme  traité  ;  ce  qui  ne  l'em- 
pêcha pas  de  mourir  au  bout  de  trois  ans  de  mariage ,  en  lais- 
sant à  Gabriello  une  fille  qui  a  maintenant  douze  ans ,  et  qu'il 
est  prêt  à  vendre  comme  il  a  vendu  sa  mère. 

On  voit  que  l'honnête  homme  n'a  pas  volé  son  surnom  d'il 
Signor  Mercurio,  dont  il  est  si  fier  qu'il  a  complètement 
abandonné  son  nom  de  baptême  et  son  nom  de  famille. 

Quant  à  Gaêtano ,  lorsqu'il  sut  qu'il  avait  été  trompé,  et 
qu'en  prenant  une  courtisane  pour  une  marquise,  il  avait  perdu 
ce  trésor  d'amour  qu'on  appelait  Gelsomina ,  il  entra  dans  une 


216  REVUE  DE  PARIS. 

telle  colère ,  qu'il  donna  à  la  Catanaise  un  coup  de  couteau  dont 
elle  faillit  mourir. 

Il  en  résulta  pour  lui  une  condamnation  de  vingt  ans  aux 
galères. 

Nous  le  retrouvâmes  un  mois  après  à  Vulcano,  où,  comme  on 
dit  en  style  de  bagne ,  il  faisait  son  temps. 


VIII. 


SAINTE  ROSALIE. 

Comme  il  signor  Mercurio  achevait  son  récit,  Jadin  ,  le  ba- 
ron S....  et  le  vicomte  de  R entrèrent  ;  le  garçon  de  l'hôtel 

leur  avait  procuré  une  fenêtre  dans  la  rue  del  Cassero  ,  et  ils 
venaient  me  chercher  pour  l'occuper  avec  eux. 

Ils  sourirent  en  me  voyant  en  tête  à  tête  avec  le  signor  Mer- 
curio, qui ,  de  son  côté,  à  leur  aspect,  se  retira  le  plus  discrè- 
tement du  monde,  emportant  les  deux  piastres  dont  j'avais 
payé  son  abominable  histoire. 

De  mon  côté,  comme  j'avais  le  sourire  de  ces  messieurs  sur 
le  cœur,  et  que  j'éprouvais  pour  cet  homme  un  dégoût  qu'ils  ne 
pouvaient  comprendre  ,  puisqu'ils  n'en  connaissaient  pas  la 
cause ,  j'appelai  le  garçon  ,  et  je  lui  déclarai  que ,  si  le  signor 
Mercurio  rentrait  dans  ma  chambre ,  je  quitterais  à  l'instant 
l'hôtel. 

Cet  ordre  a  porté  ses  fruits ,  et  je  suis  certain  qu'encore 
aujourd'hui  je  passe  à  Palerme  pour  un  puritain  de  première 
classe. 

Je  ne  demandai  à  ces  messieurs  que  le  temps  de  ra'habiller. 
Comme  la  maison  dans  laquelle  nous  avions  loué  une  fenêlre 
était  à  cinq  cents  pas  à  peine,  nous  ne  jugeâmes  pas  à  propos 
de  faire  atteler  pour  cela ,  et  nous  nous  y  rendîmes  à  pied. 

La  ville  avait  le  même  air  de  fête  que  la  veille;  les  rues 
étaient  encombrées  de  monde  ,  il  nous  fallut  près  d'une  heure 
pour  faire  ces  cinq  cents  pas. 

Enfin  5  nous  atteignîmes  la  maison,  nous  montâmes  au  second 


REVUE  DE  PARIS.  217 

étage,  nous  entrâmes  en  possession  de  noire  fenêtre.  Il  y  en 
avait  deux  dans  la  chambre,  mais  l'autre  était  occupée  par  une 
famille  anglaise  ;  le  locataire,  auquel  nous  avions  sous-loué,  se 
tenait  debout  et  prêt  à  en  faire  les  honneurs. 

La  première  chose  qui  me  frappa  en  jetant  les  yeux  sur  la 
rue  fut ,  au  troisième  étage  de  la  maison  en  face  de  nous  ,  un 
énorme  balcon,  en  manière  de  cage,  tenant  toute  la  largeur  de 
la  maison  j  sa  forme  était  bombée  comme  celle  d'un  vieux  se- 
crétaire ,  et  les  grilles  qui  le  composaient  étaient  assez  ser- 
rées pour  qu'on  ne  pût  voir  que  fort  confusément  au  tra- 
vers. 

Je  demandai  au  maître  de  la  maison  l'explication  de  cette 
singulière  machine  ,  que  j'avais  déjà  au  reste  remarquée  à  plu- 
sieurs autres  maisons  :  c'était  un  balcon  de  religieuses. 

Il  y  a  aux  environs  de  Palerme  et  à  Palerme  même  une  ving- 
taine de  couvents  de  filles  nobles  :  en  Sicile,  comme  partout 
ailleurs,  les  religieuses  sont  censées  n'avoir  plus  aucun  com- 
merce avec  le  monde,-  mais  en  Sicile,  pays  indulgent  par  ex- 
cellence ,  on  leur  permet  de  regarder  le  fruit  défendu  auquel 
elles  ne  doivent  pas  toucher.  Elles  peuvent  donc  ,  les  jours  de 
fête ,  venir  prendre  place ,  je  ne  dirai  pas  à  ces  balcons ,  mais 
dans  ces  balcons,  où  elles  se  rendent  de  leur  couvent ,  si  éloi- 
gné qu'il  soit,  par  des  passages  souterrains  et  par  des  escaliers 
dérobés.  On  m'a  assuré  que  ,  lors  de  la  révolution  de  1820, 
quelques  religieuses,  plus  patriotes  que  les  autres,  avaient,  em- 
portées par  leur  enthousiasme  national ,  versé  du  haut  de  ce 
fort  imprenable  de  l'eau  bouillante  sur  les  soldats  napolitains. 

A  peine  cette  explication  nous  était  elle  donnée,  que  la  volière 
se  remplit  de  ses  oiseaux  invisibles,  qui  se  mirent  aussitôt  à  ca- 
queter à  qui  mieux  mieux.  Autant  que  j'en  pus  juger  par  le 
bruit  et  par  le  mouvement,  le  balcon  devait  bien  contenir  une 
cinquantaine  de  religieuses. 

L'aspect  qu'offrait  Palerme  était  si  vivant  et  si  varié,  que, 
quoique  nous  fussions  venus  au  moins  deux  heures  trop  tôt , 
ces  deux  heures  s'écoulèrent  sans  un  seul  moment  d'ennui  ; 
entîn,  au  bruit  d'une  salve  d'artillerie  qui  se  fit  entendre,  à  la 
rumeur  qui  courut  par  la  ville  ,  au  mouvement  qui  se  fit 
parmi  les  assistants ,  nous  jugeâmes  que  le  char  se  mettait  en 
route. 


2Î8  REVUE  DE  PARIS. 

EfTecfivemenl ,  nous  commençâmes  bientôt  à  l'apercevoir  à 
l'extrémité  de  la  rue  del  Cassero,  au  tiers  de  laquelle  à  peu  près 
nous  nous  trouvions  ;  il  s'avançait  lentement  et  majestueuse- 
ment ,  traîné  par  cinquante  bœufs  blancs  aux  cornes  dorées  ; 
sa  hauteur  atteignait  celles  des  maisons  les  plus  élevées,  et, 
outre  les  figures  peintes  ou  modelées  en  carton  et  en  cire,  dont 
il  était  couvert ,  il  pouvait  contenir  sur  ses  deux  différents  éta- 
ges, et  sur  une  espèce  de  proue  qui  s'élançait  en  avant,  pareille 
à  celle  d'un  vaisseau  ,  de  cent  quarante  à  cent  cinquante  per- 
sonnes, les  unes  jouant  de  toutes  sortes  d'instruments,  les  au- 
tres chantant ,  les  autres  enfin  jetant  des  fleurs. 

Quoique  cette  énorme  masse  ne  fût  composée  en  grande 
partie  que  d'oripeaux  et  de  clinquant,  elle  ne  laissait  point  que 
d'être  imposante.  Notre  hôte  s'aperçut  de  l'effet  favorable  pro- 
duit sur  nous  par  la  gigantesque  machine;  mais,  secouant  la 
tête  avec  douleur,  au  lieu  de  nous  maintenir  dans  notre  admi- 
lation ,  il  se  plaignit  amèrement  de  la  foi  décroissante  et  de  la 
lésinerie  croissante  de  ses  compatriotes.  En  effet,  le  char,  qui 
aujourd'hui  égale  à  peine  en  hauteur  les  toits  des  palais,  dé- 
passait autrefois  les  clochers  des  églises  ;  il  était  si  lourd,  qu'il 
fallait  cent  bœufs  au  lieu  de  cinquante  pour  le  traîner  ;  il  était 
si  large  et  si  chargé  d'ornements,  qu'il  défonçait  toujours  une 
vingtaine  de  fenêtres.  Enfin,  il  s'avançait  au  milieu  d'une  telle 
foule,  qu'il  était  bien  rare  qu'en  arrivant  à  la  place  de  la  Ma- 
rine, il  n'y  eût  pas  un  certain  nombre  de  personnes  écrasées. 
Tout  cela ,  on  le  comprend,  donnait  aux  fêtes  de  Sainte-Rosalie 
une  réputation  bien  supérieure  à  celle  dont  elles  jouissent 
aujourd'hui,  et  flattait  fort  l'amour-propre  des  anciens  Paler- 
raitains. 

En  effet,  lorsque  le  char  passa  devant  nous,  nous  nous  aper- 
çûmes que  les  autorités  municipales  ou  ecclésiastiques  de  Pa- 
lerme,  je  ne  saurai  trop  dire  lesquelles,  avaient  fort  tiré  à 
l'économie  :  ce  que  nous  avions  pris  de  loin  pour  de  la  soie 
était  du  simple  calicot,  les  gazes  des  draperies  étaient  singu- 
lièrement fanées,  et  les  ailes  des  anges  avaient  grand  besoin 
d'êtres  remplumées,  vers  leurs  extrémités  surtout,  qui  avaient 
fort  souffert  des  ravages  du  temps  et  du  frottement  de  la  ma- 
chine. 

Immédialoment  np?ès  ]o  rhnr  v^nninnl  les  reliques  de  sninfe 


REVUE  DE  PAUIS.  219 

Rosalie,  enfermées  dans  une  châsse  d'argent  et  posées  sur  une 
espèce  de  catafalque  porté  par  une  douzaine  de  personnes  qui 
se  relayent  et  qui  affectent  de  marcher  cahin  caha  ,  à  la  ma- 
nière des  oies.  Je  demandai  la  cause  de  cette  singulière  façon 
de  procéder,  et  l'on  me  répondit  que  cela  tenait  à  ce  que 
sainte  Rosalie  avait  un  léger  défaut  dans  la  tournure. 

Derrière  cette  châsse  un  spectacle  bien  plus  étrange  et  bien 
plus  inexplicable  encore  nous  attendait  :  c'étaient  les  reliques 
de  saint  Jacques  et  de  saint  Philippe,  je  crois,  portées  par  une 
quarantaine  d'hommes ,  qui  vont  sans  cesse  courant  à  perdre 
haleine  et  s'arrêtant  court.  Ce  temps  d'arrêt  leur  sert  à  laisser 
former  un  intervalle  d'une  centaine  de  pas  entre  eux  et  les  re- 
liques de  sainte  Rosalie  ;  aussitôt  cet  intervalle  formé,  ils  se  re- 
mettent à  courir  de  nouveau  ,  et  ne  s'arrêtent  que  lorsqu'ils  ne 
peuvent  aller  plus  loin  ;  alors  ils  s'arrêtent  encore  pour  repar- 
tir un  instant  après,  et  ce  transport  des  reliques  des  deux  saints 
s'exécute  ainsi,  par  courses  et  par  haltes,  depuis  le  moment  du 
départ  jusqu'au  moment  de  l'arrivée.  Cette  espèce  de  mythe 
gymnastique  fait  allusion  à  un  fait  tout  en  l'honneur  des  deux 
élus  :  un  jour  qu'on  transportait  leur  châsse,  je  ne  sais  pour 
quelle  cause,  d'un  lieu  à  un  autre,  elle  passa  par  hasard  dans 
une  rue  que  dévorait  un  incendie;  les  porteurs  s'aperçurent 
qu'à  mesure  qu'ils  s'avançaient ,  le  feu  s'éteignait;  afin  que  le 
feu  fît  le  moins  de  dégât  possible  ,  ils  se  mirent  alors  à  courir  ; 
cette  ingénieuse  idée  fut  couronnée  du  plus  entier  succès.  Par- 
tout où  ce  n'était  qu'un  incendie  ordinaire,  la  flamme  disparut 
aussitôt;  seulement,  là  où  l'incendie  était  plus  acharné,  il  fal- 
lut s'arrêter  une  ou  deux  minutes.  —  De  là  les  courses,  de  là 
les  haltes.  —  Comme  on  le  comprend  bien,  cette  aptitude  des 
deux  saints  à  combattre  les  incendies  rend  inutile  à  Palerme 
le  corps  royal  des  sapeurs  pompiers. 

Après  les  reliques  de  saint  Jacques  et  de  saint  Philippe  ve- 
naient celles  de  saint  Nicolas,  portées  par  une  dizaine  d'hommes 
dansant  et  valsant.  Cette  façon  de  rendre  hommage  à  la  mémoire 
d'un  saint  nous  ayant  aussi  paru  assez  étrange,  nous  en  deman- 
dâmes l'explication  :  ce  à  quoi  on  nous  répondit  que,  saint  Ni- 
colas étant  de  son  vivant  d'un  naturel  fortjovial,  on  n'avait  rien 
trouvé  de  mieux  que  celte  marche  chorégraphique,  qui  rappe- 
lait parfaitement  la  gaieté  de  son  caractère. 


220  REVUE  DE  PARIS. 

Derrière  saint  Nicolas  ne  venait  rien  autre  chose  que  le  peu- 
ple; lequel  marchait  comme  il  l'entendait. 

Cette  marche  triomphale  ,  qui  avait  commencé  vers  midi, 
ne  fut  guère  achevée  que  sur  les  cinq  heures.  Alors  les  voilures 
circulèrent  de  nouveau  dans  les  rues  ;  la  promenade  de  la  Ma- 
rine commençait. 

La  soirée  offrit  les  mêmes  délices  que  la  veille.  En  général 
les  plaisirs  italiens  ne  sont  point  variés  :  on  fait  aujourd'hui 
ce  qu'on  a  fait  hier,  et  l'on  fera  demain  ce  qu'on  a  fait  au- 
jourd'hui. Nous  eûmes  donc  feu  d'artifice,  danses  à  la  Flora, 
corso  à  minuit,  et  illumination  jusqu'à  deux  heures. 

Tout  en  assistant  aux  honneurs  rendus  à  sainte  Rosalie  à 
Palerme  ,  nous  avions  lié,  pour  le  lendemain  ,  la  partie  d'aller 
faire  un  pèlerinage  à  sa  chapelle,  située  au  sommet  du  mont 
Pellegrino.  En  conséquence  nous  avions  commandé  à  la  fois 
une  voiture  et  des  ânes;  une  voiture,  pour  aller  tant  que  la 
route  serait  carrossable ,  et  les  ânes  pour  faire  le  reste  du 
chemin. 

Le  mont  Pellegrino  n'est,  à  vrai  dire,  qu'un  squelette  de 
montagne  ;  toute  la  terre  végétale  qui  le  couvrait  autrefois  a  été 
successivement  emportée  dans  la  plaine  par  le  vent  ou  par  la 
pluie.  Une  roule  magnifique,  posée  sur  des  arcades  et  digne 
des  anciens  Romains,  conduit  à  la  moitié  de  sa  hauteur,  à  peu 
près.  Là  nous  trouvâmes  ,  comme  nous  l'avions  ordonné  d'a- 
vance, un  relai  de  ces  magnifiques  ânes  de  Sicile  qui,  s'ils 
étaient  transportés  chez  nous,  feraient  honle,  non-seulement 
à  leurs  confrères,  mais  encore  à  beaucoup  de  chevaux  :  c'est 
cette  supériorité  dans  l'espèce,  qui  leur  vaut  sans  doute  l'hon- 
neur de  servir  de  montures  aux  dandies  et  aux  lions  de  Pa- 
ierme,  quand  ils  vont  faire  leurs  visites  du  matin. 

Après  une  heure  de  montée ,  nous  arrivâmes  à  la  chapelle  de 
Sainte-Rosalie ,  qui  n'est  rien  autre  chose  que  la  grotte  dans 
laquelle  la  sainte  retirée  du  monde  a  vécu  loin  de  ses  séduc- 
tions. Au-dessus  de  l'entrée  de  la  grotte  est  son  arbre  généa- 
logique parfaitement  en  règle ,  depuis  Charlemagne  jusqu'à 
Sinibaldo  ,  père  de  la  sainte. 

Sainte  Rosalie  était  fiancée  au  roi  Roger,  lorsqu'au  lieu  d'at- 
tendre tranquillement,  dans  la  maison  paternelle,  son  royal 


KEVLE  DE  PARIS.  221 

époux,  elle  s'enfuil  !tn  matin,  et  disparut  pour  ne  plus  revenir. 
El!e  avait  alors  qualorze  ans. 

Sainte  Rosalie  se  réfugia  dans  la  caverne  du  montPellegrino, 
où  elle  vécut  solitaire  et  mourut  ignorée ,  se  livrant  à  la  mé- 
ditation et  conversant  avec  les  anges.  Au  mois  de  juillet  1624, 
au  milieu  d'une  peste  terrible  qui  dévastait  la  ville  de  Palerrae, 
un  homme  du  peuple  eut  une  vision.  Il  lui  sembla  qu'il  se  pro- 
menait hors  des  portes  de  Palerrae,  lorsqu'une  colombe ,  des- 
cendant du  ciel,  se  posa  à  quelques  pas  de  lui  :  il  alla  à  la 
colombe,  mais  la  colombe  reprit  son  vol  et  alla  se  poser  à  quel- 
ques pas  encore  ;  il  la  suivit  de  nouveau,  et  de  vols  en  vols  la 
colombe  finit  par  entrer  sous  la  grotte  de  sainte  Rosalie,  où 
elle  disparut  :  alors  le  songeur  se  réveilla.  Comme  on  le  pense 
bien,  il  comprit  qu'un  pareil  rêve  n'était  autre  chose  qu'une  ré- 
vélation. A  peine  fit-il  jour,  qu'il  se  leva,  sortit  de  Palerme,  et 
aperçut  la  colombe  conductrice.  Alors  se  renouvela  en  réalité 
la  vision  de  la  nuit.  Le  brave  homme  suivit  la  colombe  sans  la 
perdre  de  vue,  et  entra  un  instant  après  elle  dans  la  grotte.  La 
colombe  avait  disparu,  mais  il  y  trouva  le  corps  de  la  sainte. 

Ce  corps  était  parfaitement  conservé,  et  il  semblait,  quoique 
cinq  siècles  se  fussent  écoulés  depuis  le  moment  de  sa  mort, 
que  l'élue  du  Seigneur  vint  d'expirer  à  l'instant  même  :  elle 
avait  dû  mourir  à  l'âge  de  vingt-huit  ou  trente  ans. 

L'homme  à  la  colombe  accourut  en  grande  hâte  à  Palerme, 
et  fit  part  à  l'archevêque  du  songe  qu'il  avait  fait,  et  de  la  pré- 
cieuse trouvaille  qui  en  avait  été  la  suite.  L'archevêque  assem- 
bla aussitôt  tout  le  clergé;  puis,  croix  et  bannières  en  tète, 
on  alla  chercher  le  corps  de  sainte  Rosalie  à  la  caverne  qui  lui 
avait  servi  de  tombeau  5  et,  après  l'avoir  posé  sur  un  cata- 
falque,  on  l'amena  à  Palerme,  où  on  le  fit  proipener  par  les 
rues,  porté  sur  les  épaules  de  douze  jeunes  filles,  vêtues  de 
blanc,  couronnées  de  tleurs,  et  tenant  des  palmes  à  la  main. 
Le  même  jour  la  peste  cessa  :  c'était  le  15  juillet  1624. 

Dès  lors  il  devint  impossible  de  douter  que  la  fille  de  Sini- 
baldo  ne  fût  une  sainte,  et,  comme  celte  sainte  avait  sauvé  la 
ville,  on  mit  la  ville  sous  sa  jjroteclion.  Depuis  ce  temps,  son 
culte  s'est  maintenu  avec  une  fleur  de  jeunesse  et  de  poésie  qui 
est  le  partage  de  bien  peu  d'élues. 

L'entrée  de  la  grotte  est  demeurée  dans  sa  simplicité  primi- 


223  REVUE  DE  PARIS. 

tive  :  c'est  une  espèce  de  vestibule ,  taillé  en  plein  roc  et  dé- 
coré de  médaillons  de  Charles  III ,  de  Ferdinand  I"  et  de 
Marie-Caroline.  Ce  vestibule  est  séparé  du  sanctuaire  par  une 
ouverture  qui  va  de  la  voûte  au  sommet  de  la  montagne,  et 
par  laquelle  pénètre  le  jour;  des  plantes  et  des  fleurs  grim- 
pantes ont  poussé  dans  cette  gerçure ,  et  retombent  en  guir- 
lande dans  l'intérieur  de  la  caverne  ;  à  un  certain  moment  de 
la  journée ,  les  rayons  du  soleil  pénètrent  par  celte  ouverture, 
et  séparent  le  vestibule  de  la  chapelle  par  un  ardent  rayon  de 
lumière. 

Le  sanctuaire  renferme  deux  autels. 

Le  premier  à  gauche  est  dédié  à  sainte  Rosalie.  II  s'élève  à 
Tendroit  même  où  fut  retrouvé  le  corps  de  la  sainte.  Une  sta- 
tue de  marbre,  ouvrage  de  Caggini,  a  remplacé  les  reliques, 
qu'on  a  enfermées  dans  une  châsse.  Cette  statue  représente 
une  belle  vierge  couchée  dans  l'altitude  d'une  jeune  fille  qui 
dort  ;  elle  a  la  tête  appuyée  sur  une  de  ses  mains,  et  de  l'aulre 
tient  un  crucifix.  La  robe  dont  elle  est  enveloppée ,  et  qui  est 
un  don  du  roi  Charles  III ,  a  coûté  5,000  piastres;  elle  porte, 
de  plus ,  un  collier  de  diamants  au  cou  ,  des  bagues  à  tous  les 
doigts,  et  sur  la  poitrine  ,  pendues  à  un  ruban  noir  et  h  un 
ruban  bleu  ,  les  croix  de  Malte  et  de  Marie-Thérèse.  Près  de  la 
sainte  sont  une  tète  de  mort,  une  écuelle,  un  bourdon,  un  livre 
et  une  discipline  d'or  massif;  comme  la  robe,  ces  différents 
objets  sont  un  don  du  roi  Charles  III. 

Le  second  autel,  situé  au  fond  de  la  grotte,  et  en  face  de  son 
ouverture,  est  placé  sous  l'invocation  de  la  Vierge;  mais,  il 
faut  le  dire  à  la  gloire  de  sainte  Rosalie  ,  tout  dédié  qu'il  est  à 
la  mère  du  Christ,  il  est  infiniment  moins  riche  ,  infiniment 
moins  beau  ,  et  surtout  infiniment  moins  fréquenté  que  le 
premier.  Derrière  cet  autel  se  trouve  la  source  où  buvait  la 
sainte. 

La  chapelle  de  Sainte-Rosalie  est,  comme  nous  l'avons  dit, 
le  refuge  des  amours  persécutés.  Si  les  amants  qu'on  veut  sé- 
parer parviennent  un  beau  malin  à  se  réunir,  et  qu'on  ne  les 
rattrape  pas  dans  le  trajet  qui  sépare  Palerme  de  la  montagne, 
ils  sont  sauvés  :  une  fois  entrés  dans  la  caverne,  les  droits  des 
parents  cessent ,  et  ceux  de  la  sainte  commencent.  Le  prêtre 
leur  demande  s'ils  veulent  être  unis,  et  sur  leur  réponse affir- 


REVUE  DE  PARIS.  225 

malive  leur  dit  une  messe  :  la  messe  finie,  ils  sont  mariés;  ils 
peuvent  revenir  au  grand  jour,  et  bras  dessus ,  bras  dessous, 
à  Palerrae.  Les  parents  n'ont  plus  rien  à  dire. 

Au  moment  où  nous  arrivions  dans  la  chapelle,  le  prêtre  ac- 
complissait, selon  toute  probabilité,  une  union  de  ce  genre  : 
un  jeune  homme  et  une  jeune  fille  étaient  agenouillés  devant 
l'autel,  sans  autre  témoin  de  leur  union  que  le  sacristain  qui 
servait  la  messe.  Notre  arrivée  parut  d'abord  leur  causer  quel- 
qu'inquiétude,  mais,  nous  ayant  reconnus  pour  étrangers, 
ils  ne  firent  plus  attention  à  nous.  Nous  nous  agenouillâmes  à 
quelques  i)as  d'eux  ,  en  attendant  que  la  messe  fût  dite. 

La  messe  achevée,  ils  se  levèrent ,  remercièrent  le  prêtre, 
sortirent  de  la  grotte,  montèrent  sur  leurs  ânes  et  disparurent. 
Ils  étaient  mariés. 

Nous  interrogeâmes  le  prêtre ,  qui  nous  dit  qu'il  ne  se  pas- 
sait guère  de  semaines  sans  qu'une  cérémonie  pareille  s'ac- 
complît. 

En  rentrant  chez  nous ,  nous  trouvâmes  pour  le  lendemain 
une  invitation  à  dîner  de  la  part  du  vice-roi ,  le  prince  de 
Campo-Franco;  nous  lui  avions  fait  remettre  la  veille  nos  let- 
tres de  recommandation,  et,  avec  cette  politesse  parfaite  qu'on 
ne  rencontre  guère  que  chez  les  grands  seigneurs  italiens,  il 
leur  faisait  honneur  à  Tinstant-même. 

Le  prince  de  Campo-Franco  a  quatre  fils  ;  c'est  le  second  de 
ses  fils,  le  comte  de  Lucchesi-Palli ,  qui  a  épousé  U'"^  la  du- 
chesse de  Berry  :  il  était  momentanément  en  Sicile  pour  y 
amener  dans  le  caveau  de  sa  famille  le  corps  de  la  petite  fille 
née  pendant  la  captivité  de  Blaye  ,  et  qui  venait  de  mourir. 

Comme  cette  invitation  à  dîner  était  pour  la  maison  de  cam- 
pagne du  i)rince,  située,  comme  presque  toutes  les  villas  des 
riches  Palermitains  ,  ù  la  Bagherie  ,  nous  partîmes  deux  ou 
trois  heures  plus  tôt  qu'il  n'était  nécessaire  ,  afin  d'avoir  le 
temps  de  visiter  le  fameux  palais  du  prince  de  Palagonia,  mo- 
dèle de  grotesque  et  miracle  de  folie. 

La  roule  que  l'on  prend  pour  se  rendre  ù  la  Bagherie  est  la 
même  que  nous  avions  déjà  suivie  pour  venir  à  Palerme.  A  un 
quart  de  lieue  de  la  villa,  on  passa  l'Orèthe,  l'ancien  Eleuthère 
de  Ptolémée,  et  aujourd'hui  le  fiume  del  Amiraqlio.  Ce  filel 
d'eau  .  majestueusement  décoré  du  nom  de  fleuve  ,  traversait 


224  REVUE  DE  PARIS. 

autrefois  la  ville  et  se  jetait  dans  le  port  ;  mais  il  a  été  détourné 
de  son  ancien  lit,  sur  l'emplacement  duquel  on  a  bâti  la  rue  de 
Tolède. 

C'est  aux  environs  de  la  Bagherie  que  Roger,  comte  de  Sicile 
et  de  Calabre,  remporta  sur  les  Sarrasins,  vers  1072,  la  grande 
bataille  qui  lui  livra  Palerrae. 

Notre  voiture  s'arrêla  en  face  du  palais  du  prince  de  Pala- 
gonia  ,  que  nous  reconnûmes  aussitôt  aux  monstres  sans  nom- 
bre qui  garnissent  les  murailles,  qui  surmontent  les  portes,  qui 
rampent  dans  le  jardin;  ce  sont  des  bergers  avec  des  têtes 
d'âne,  de  jeunes  filles  avec  des  têtes  de  cheval,  des  chats  avec 
des  figures  de  capucin,  des  enfants  bicéphales,  des  hommes  à 
quatre  jambes,  des  solipèdes  à  quatre  bras,  une  ménagerie 
d'êtres  impossibles,  auxquels  le  prince  ,  à  chaque  grossesse  de 
sa  femme ,  priait  Dieu  de  donner  une  réalité  ,  en  permettant 
que  la  princesse  accouchât  de  quelque  animal  pareil  à  ceux 
qu'il  avait  soin  de  lui  mettre  sous  les  yeux  pour  amener  cet 
heureux  événement.  Malheureusement  pour  le  prince,  Dieu  eut 
le  bon  esprit  de  ne  pas  écouter  sa  prière,  et  la  princesse  ac- 
coucha tout  bonnement  d'enfants  pareils  à  tous  les  autres  en- 
fants ,  si  ce  n'est  qu'ils  se  trouvèrent  ruinés  un  beau  jour  par 
la  singulière  folie  de  leur  père. 

Un  autre  caprice  du  prince  était  de  se  procurer  toutes  les 
cornes  qu'il  pouvait  trouver  :  bois  de  cerf,  bois  de  daim  ,  cor- 
nes de  bœuf,  cornes  de  chèvre,  défenses  d'éléphant  même, 
tout  ce  qui  avait  forme  recourbée  et  pointue  était  bien  venu 
au  château,  et  acheté  par  le  prince  presque  sans  marchander. 
Aussi,  depuis  l'antichambre  jusqu'au  boudoir,  depuis  la  cave 
jusqu'au  grenier,  le  palais  était  hérissé  de  cornes  :  les  cornes 
avaient  remplacé  les  patères,  les  porte-manteaux,  les  pitons  ; 
les  lustres  pendaient  à  des  cornes,  les  rideaux  s'accrochaient  à 
des  cornes  ;  les  buffets,  les  ciels  de  lit,  les  bibliothèques  étaient 
surmontés  de  cornes.  On  aurait  donné  vingt-cinq  louis  d'une 
corne,  que  dans  tout  Palerme  on  ne  l'aurait  pas  trouvée. 

L'art  n'a  rien  à  faire  dans  une  pareille  débauche  d'imagina- 
tion ;  palais ,  cours,  jardin,  tout  cela  est  d'un  goût  détestable, 
et  ressemble  à  une  maison  bâtie  par  une  colonie  de  fous.  Jadin 
ne  voulut  pas  même  compromettre  son  crayon  jusqu'à  en  fnire 
lin  croquis. 


REVUE  DE  PARIS.  225 

Pendant  que  nous  visitions  le  palais  Palagonia  ,  nous  fûmes 
joints  par  le  comte  Alexandre ,  troisième  fils  du  prince  de 
Campo-Franco;  il  avait  appris  notre  arrivée  ,  et  venait  au-de- 
vant de  nous  ,  afin  que  nous  eussions  quelqu'un  pour  nous 
présenter  à  son  père  et  à  ses  frères  aînés  que  nous  n'avions 
point  encore  vus. 

La  villa  du  prince  de  Campo-Franco  est  sans  contredit,  pour 
la  situation  surtout,  une  des  plus  délicieuses  qui  se  puissent 
voir  :  les  quatre  fenêtres  de  la  salle  à  manger  s'ouvrent  sur 
quatre  points  de  vue  différents,  un  de  mer,  un  de  montagne  , 
un  de  plaine,  et  un  de  forêt. 

Le  dîner  fut  magnifique,  mais  tout  sicilien,  c'est-à-dire  qu'il 
y  eut  force  glace  et  quantité  de  fruits,  mais  fort  peu  de  pois- 
son et  de  viande.  Nous  dûmes  paraître  des  ichtyophages  et  des 
carnivores  de  première  force  ,  car  nous  fûmes ,  Jadin  et  moi, 
à  peu  près  les  seuls  qui  mangèrent  sérieusement. 

Après  le  dîner  on  nous  servit  le  café  sur  une  terrasse  cou- 
verte de  fleurs;  de  cette  terrasse  ,  on  apercevait  tout  le  golfe, 
une  partie  de  Palerme,  le  Monte-Pellegrino,  et  enfin  au  milieu 
de  la  mer,  au  large,  comme  un  brouillard  flottant  à  Thorizon, 
nie  d'Alciuri.  L'heure  que  nous  passâmes  sur  celte  terrasse, 
et  pendant  laquelle  nous  vîmes  le  soleil  se  coucher  et  le  paysage 
traverser  toutes  les  dégradations  de  lumière ,  depuis  l'or  vif 
jusqu'au  bleu  sombre  ,  est  une  de  ces  heures  indescriptibles 
qu'on  retrouve  dans  sa  mémoire  en  fermant  les  yeux ,  mais 
qu'on  ne  peut  ni  faire  comprendre  avec  la  plume,  ni  peindre 
avec  le  crayon. 

A  neuf  heures  du  soir,  par  une  nuit  délicieuse,  nous  quit- 
tâmes la  Bagherie ,  et  nous  revînmes  à  Palerme. 


IX. 

Z.B  COUVENT  DES  CAPUCINS. 

La  journée  du  lendemain  était  consacrée  à  des  courses  par  la 
ville  :  un  jeune  homme  ,  Arami ,  camarade  de  collège  du  mar- 
quis de  Gargalîo  ,  et  pour  !e(piel  ce  dernier  m'avait  remis  une 


226  REVUE  DE  PARIS, 

lellre,  devait  nous  accompagner,  dîner  avec  nous,  et  de  là  nous 

conduire  au  lliéàtre,  où  il  y  avait  opéra. 

rvous  commençâmes  par  les  églises  ,  le  Dôme  avait  droit  à 
notre  piemière  visite;  nous  l'avions  déjà  parcouru  le  jour  de 
notre  arrivée;  mais,  préoccupés  de  la  scène  qui  s'y  passait, 
nous  n'avions  pu  en  examiner  les  détails.  Ces  détails  sont  au  reste 
peu  importants  et  peu  curieux,  l'intérieur  de  la  cathédrale  ayant 
été  remis  à  neuf  :  nous  en  revînmes  donc  bientôt  aux  sépulcres 
royaux  qu'elle  renferme. 

Le  premier  est  celui  de  Roger  II ,  fils  du  grand  comte  Roger, 
et  qui  fut  lui-même  comte  de  Sicile  et  de  Calabre  en  1101  ,  duc 
de  Fouille  et  prince  de  Salerne  en  1127  ,  roi  de  Sicile  en  1130  j 
qui  mourut  enfin  en  1134,  après  avoir  conquis  Corinthe  et 
Athènes. 

Le  second  est  celui  de  Constance  à  la  fois  impératrice  et 
reine  :  reine  de  Sicile  par  son  père ,  Roger  ;  impératrice  d'Alle- 
magne par  son  mari,  Henri  VI .  roi  de  Sicile  lui-même  en  1194, 
et  mort  en  1197. 

Le  troisième  est  celui  de  Frédéric  II ,  père  de  Manfred ,  et 
grand-père  de  Conradin ,  qui  succéda  à  Henri  VI  et  mourut 
en  12o0. 

Enfin,  les  quatrième  et  cinquième  sont  ceux  de  Constance, 
fille  de  Manfred  ,  et  de  Pierre,  roi  d'Aragon. 

En  sortant  du  Dôme,  nous  traversâmes  la  place,  et  nous  nous 
trouvâmes  en  face  du  palais  Royal. 

Le  palais  Royal  est  bâti  sur  les  fondements  de  l'ancien  Al 
Cassar  sarrasin.  Robert  Guiscard  et  le  grand  comte  Roger  en- 
tourèrent de  murailles  la  forteresse  arabe  ,  et  s'en  contentèrent 
momentanément;  Roger  son  fils  ,  deuxième  du  nom  .  y  éleva 
une  église  à  Saint-Pierre  et  fit  construire  {\*i\.\\  tours  ,  nommées 
l'une ,  la  Pisana  ,  et  l'autre  ,  la  Greca.  La  première  de  ces  deux 
tours  renfermait  les  diamants  et  le  trésor  de  la  couronne  ;  la  se- 
conde servait  de  prison  d  État.  Guillaume  P""  trouva  la  demeure 
incommode  et  commença  le  Palazzo-Nuovo,  qui  fut  achevé  par 
.son  fils  vers  l'an  1170. 

Nous  venions  voir  principalement  deux  choses  au  Palazzo- 
Nuovo  :  les  fameux  béliers  syracusains,  qui  y  ont  été  trans- 
portés, et  la  chapelle  de  Saint-Pierre  ,  qui ,  malgré  ses  sept 


REVUE  DE  PARIS.  227 

cents  ans  d'existence ,  semble  sortir  de  la  main  des  mosaïstes 
grecs. 

Nous  cherchions  de  tous  côtés  les  béliers ,  lorsqu'on  nous  les 
montra  coquettement  badigeonnés  en  bleu  de  ciel  :  nous  deman- 
dâmes quel  était  l'ingénieux  artiste  qui  avait  eu  l'idée  de  les 
peindre  de  cette  agréable  couleur;  on  nous  répondit  que  c'était 
le  marquis  de  Forcella.  Nous  demandâmes  où  il  demeurait,  pour 
lui  envoyer  nos  cartes. 

Il  n'en  est  point  ainsi  de  l'église  de  Saint-Pierre;  elle  est  res- 
tée à  la  fois  un  miracle  d'architecture  et  d'ornementation.  Sans 
doute  ,  le  respect  qu'on  a  eu  pour  elle  tient  à  la  tradition  ,  tra- 
dition respectée  et  transmise  par  les  Sarrasins  eux-mêmes,  et 
qui  veut  que  saint  Pierre ,  en  se  rendant  de  Jérusalem  à  Rome  , 
ait  consacré  lui-même  une  petite  chapelle  souterraine,  qui  sert 
aujourd'hui  de  caveau  mortuaire  à  l'église. 

C'est  dans  cette  chapelle  que  Marie-Amélie  de  Sicile  épousa 
Lous-Pliilippe  d'Orléans.  C'est  encore  dans  cette  chapelle  que  fut 
baptisé  le  premier-né  de  leurs  fils,  le  duc  d'Orléans  actuel.  En 
versant  l'eau  sainte  sur  le  front  de  l'enfant,  l'archevêque  dit 
(ont  haut  : 

—  Peut-être  qu'en  ce  moment  je  baptise  un  futur  roi  de 
France. 

—  Ainsi  soit-il!  répondit  le  marquis  de  Gargallo  ,  qui  tenait, 
au  nom  de  la  ville  de  Palerme  ,  l'enfant  royal  sur  les  fonts  bap- 
tismaux. 

Le  roi  Louis-Philippe  n'a  point  oublié ,  sur  le  trône  de 
France,  la  petite  chapelle  de  Saint-Pierre,  et,  lors  de  son 
voyage  en  Sicile,  le  prince  de  Joinville  lui  fit  don  ,  au  nom  de 
son  père  ,  d'un  magnifique  ostensoir  de  vermeil ,  incrusté  de 
topazes. 

De  cette  chapelle  presque  souterraine  on  nous  fit  monter  sur 
l'observatoire;  c'est  du  haut  de  cette  terrasse  que,  grâce  à  l'in- 
strinnent  de  Ramsden,  Piazzi  découvrit  pour  la  pemière  fois, 
le  l*"- janvier  1801  ,  la  planète  de  Cérès.  Comme  nous  y  allions 
dans  un  dessein  beaucoup  moins  ambitieux  ,  nous  nous  conten- 
tâmes, à  l'orient ,  de  voir  les  îles  Lipari,  pareilles  à  des  taches 
noires  et  vaporeuses  flottant  à  la  surface  de  la  mer  ,  et ,  à  l'oc- 
cident, le  village  de  Montréal,  surmonté  de  son  gigantesque 
monastère  que  nous  devions  visiter  le  lendemain. 


228  REVUE  DE  PARIS. 

Près  du  palais  est  la  porte  Neuve ,  arc  de  triomphe  élevé  à 
Charles  V,  à  l'occasion  de  ses  victoires  en  Afrique. 

Pour  en  finir  avec  les  monuments ,  nous  ordonnâmes  à  notre 
cocher  de  nous  conduire  aux  deux  châteaux  sarrasins  de  Ziza 
et  de  Cuba  :  ces  deux  noms ,  à  ce  que  nous  assura  notre  cocher, 
habitué  à  conduire  les  voyageurs  aux  différentes  curiosités  de  la 
ville,  et  par  conséquent  tout  disposé  à  trancher  du  cicérone, 
étaient  ceuxdes  fils  du  dernier  émir;  mais  Arami ,  auquel  nous 
avions  une  confiance  infiniment  plus  grande,  nous  dit  qu'au- 
cune tradition  importante  ne  se  rapportait  à  ces  deux  monu- 
ments. 

Le  palais  Ziza  est  le  mieux  conservé  des  deux  ;  on  y^voit 
encore  une  grande  salle  mauresque  ,  à  plafond  en  ogive  ,  dé- 
corée d'arabesques  et  de  mosaïques.  Une  fontaine  qui  jaillit 
dans  deux  bassins  octogones  continue  de  rafraîchir  cette  salle, 
aujourd'hui  solitaire  et  abandonnée.  Dans  les  autres  pièces, 
l'ornementation  arabe  a  disparu  sous  de  mauvaises  fresques.  — 
Quant  au  château  de  Cuba  ,  c'est  aujourd'hui  la  caserne  de  Bor- 
gognoni. 

Près  des  deux  châteaux  moresques  s'est  élevé  unmonastère 
chrétien  en  grande  réputation  non-seulement  àPalerme,  mais 
par  toute  la  Sicile  ;  c'est  le  couvent  des  capucins.  Ce  qui  lui  a 
valu  celte  renommée,  c'est  surtout  la  singulière  propriété 
qu'ont  ses  caveaux  de  momifier  les  cadavres,  et  de  les  conser- 
ver ainsi  exempts  de  corruption  jusqu'à  ce  qu'ils  tombent  en 
poussière. 

Aussi ,  dès  que  nous  arrivâmes  au  couvent ,  le  père  gardien , 
liabitué  aux  visites  quotidiennes  qu'il  reçoit  des  étrangers,  nous 
conduisit-il  à  ses  catacombes;  nous  descendîmes  trente  mar- 
ches, et  nous  nous  trouvâmes  dans  un  immense  caveau  souter- 
rain, taillé  en  croix,  éclairé  par  des  ouvertures  pratiquées 
dans  la  voûte,  et  où  nous  attendait  un  spectacle  dont  rien  ne 
peut  donner  une  idée. 

Qu'on  se  figure  douze  ou  quinze  cents  cadavres  réduits  à 
l'état  de  momies,  grimaçant  à  qui  mieux  mieux,  les  uns  sem- 
blant rire,  les  autres  paraissant  pleurer,  ceux-ci  ouvrant  la 
bouche  démesurément,  pour  tirer  une  langue  noire  entre  deux 
mâchoires  édcnfées,  ceux-là  serrant  les  lèvres  convulsivement, 
allongés,  rabougris,  tordus,   luxés,  caricatures  humaines. 


REVUE  DE  PARIS.  229 

cauchemars  palpables ,  spectres  mille  fois  plus  hideux  que  les 
squelettes  pendus  dans  un  cabinet  d'anatomie,  tous  revêtus  de 
robes  de  capucins,  que  trouent  leurs  membres  disloqués,  et 
portantaux  mains  une  étiquette  sur  laquelle  on  lit  leur  nom, 
la  date  de  leur  naissance  et  celle  de  leur  mort.  Parmi  tous  ces 
cadavres  est  celui  d'un  Français  nommé  Jean  d'Esachard,  mort 
le  4  novembre  1851 ,  à  Tâge  de  cent  deux  ans. 

Le  cadavre  le  plus  rapproché  de  la  porte,  et  qui  de  son  vivant 
s'appelait  Francesco  Tollari,  porte  à  la  main  un  bâton.  Nous 
demandâmes  au  gardien  de  nous  expliquer  ce  symbole  ;  il  nous 
répondit  que,  comme  le  susdit  Francesco  Tollari  était  le  plus 
près  de  la  porte,  on  l'avait  élevé  à  la  dignité  de  concierge  ,  et 
qu'on  lui  avait  rais  un  bâton  à  la  main  pour  qu'il  empêchât  les 
autres  de  sortir. 

Cette  explication  nous  mit  fort  à  notre  aise;  elle  nous  indi- 
quait le  degré  de  respect  que  les  bons  moines  portaient  eux- 
mêmes  à  leurs  pensionnaires  ;  dans  les  autres  pays ,  on  rit  de  la 
mort;  eux  riaient  des  morts  :  c'était  un  progrès. 

En  effet,  il  faut  avouer  que,  dans  cette  collection  de  momies, 
celles  qui  ne  sont  pas  hideuses  sont  risibles.  Il  est  difficile  h. 
nous  autres  gens  du  Nord ,  avec  notre  culte  sombre  et  poétique 
pour  les  uépassés,  de  comprendre  qu'on  se  fasse  un  jeu  de  ces 
pauvres  corps  dont  l'âme  est  partie  ,  qu'on  les  habille,  qu'on 
les  coiffe  ,  qu'on  les  farde  comme  des  mannequins;  que,  lors- 
que quelque  membre  se  déjetle  par  trop,  on  casse  ce  membre, 
et  on  le  raccommode  avec  du  til  de  fer,  sans  craindre,  avec  ce 
sentiment  éternel  qui  réagit  en  nous  contre  le  néant,  que  le 
cadavre  n'éprouve  une  souffrance  physique  ,  ou  que  l'âme  qui 
plane  au-dessus  de  lui  ne  s'indigne  aux  transformations  qu'on 
lui  fait  subir.  J'essayai  de  faire  part  de  toutes  ces  sensations  à 
notre  compagnon  ;  mais  Arami  était  Sicilien  ,  habitué  dès  l'en- 
fance à  regarder  comme  un  honneur  rendu  à  la  mémoire  ce 
que  nous  regardons  comme  une  profanation  du  tombeau.  Il  ne 
comprit  pas  plus  noire  susceptibilité  ,  que  nous  son  insou- 
ciance. Alors  nous  en  prîmes  notre  parti  ;  et  comme  la  chose 
était  curieuse  au  fond ,  convaincus  que  ce  qui  ne  blessait  pas  les 
vivants  ne  devait  pas  blesser  les  morts,  nous  continuâmes  notre 
visite. 

Les  momies  sont  disposées,  lanlôl  sur  deux  et  tantôt  sur  trois 


230  REVUE  DE  PARIS. 

rangs  de  hauteur ,  alignées  côte  à  côte  ,  sur  deS  plàncTi'es  en 
saillie,  de  manière  à  ce  que  celles  du  premier  rang  servent  de 
cariatides  à  celles  du  second,  et  celles  du  second  au  troisième. 
Sous  les  pieds  des  momies  du  premier  rang  sont  trois  étages 
de  coffres  en  bois ,  plus  ou  moins  précieux ,  décorés  plus  ou 
moins  richement  d'armoiries,  de  chiffres,  de  couronnes.  Ils 
renferment  les  morts  pour  lesquels  les  parents  ont  consenti  à 
faire  la  dépense  d'une  bierre:  ces  bierres  ne  se  clouent  pas 
comme  les  nôtres,  pour  Téternité,  mais  elles  ont  une  porte,  et 
cette  porte  a  une  serrure  dont  les  parents  possèdent  la  clef.  De 
temps  en  temps  les  héritiers  viennent  voir  si  ceux  dont  ils  man- 
gent la  fortune  sont  toujours  là  :  ils  voient  leur  oncle,  leur 
grand-père  ou  leur  femme ,  qui  leur  fait  la  grimace  ,  et  cela  les 
rassure. 

Aussi  feriez-vous  le  tour  de  la  Sicile  sans  entendre  raconter 
une  seule  de  ces  poétiques  histoires  de  fantômes  qui  font  la 
terreur  des  longues  veillées  septentrionales.  Pour  l'habitant  du 
Midi ,  l'homme  mort  est  bien  mort  ;  pas  d'heure  de  minuit  à  la- 
quelle il  se  lève  ,  pas  de  chant  du  coq  auquel  il  se  recouche  :  le 
moyen  de  croire  aux  revenants ,  quand  on  lient  les  revenants 
sous  clef,  et  qu'on  a  cette  clef  dans  sa  poche  ! 

Parmi  ces  morts  il  y  a  des  comtes  ,  des  marquis,  des  princes, 
des  maréchaux  de  camp  dans  leurs  cuirasses  ;  le  plus  curieux 
de  tous  ceux  qui  composent  celte  société  aristocratique  est  sans 
contredit  un  roi  de  Tunis  qui ,  poussé  à  Palerme  par  un  coup 
de  vent,  tomba  malade  au  couvent  des  capucins  et  y  mourut; 
mais  avant  de  mourir ,  louché  par  la  grâce  ,  il  se  convertit  et 
reçut  le  baptême.  Celle  conversion  ,  comme  on  le  pense  bien, 
fit  grand  bruit,  l'empereur  d'Autriche  lui-même  ayant  consenti 
à  être  son  parrain.  —  Aussi  les  capucins,  afin  de  perpétuer 
l'honneur  qui  en  rejaillissait  sur  leur  couvent,  se  sont-ils  rais 
en  frais  pour  le  royal  néophyte.  Sa  tète  et  ses  deux  mains  sont 
posées  sur  une  espèce  de  tabletlesurmontée  d'un  dais  en  calicot; 
la  tète  porte  une  couronne  de  papier,  et  la  main  gauche  tient  en 
guise  de  sceptre  un  bàlon  de  chaise  doré;  au-dessous  de  cette 
singulière  châsse  on  lit  cette  inscription,  qui  renferme  toute 
l'histoire  du  roi  de  Tunis  : 

NACCUI,  IN  TUNISI  RE,  VENCTO  A  SORTE 


REVUE  DE  PARIS.  231 

L\  PALERMO  ,  ABBRACIAl   LA  SANTA  FEDE. 

LA  FEDE  E  IL  VIVER  BENE  SALVA  MI  IN  MORTE. 

DON  FILIPPO  D'AUSTRIA  ,  RE  DI  TUNIZZl  , 

MORI  A  PALERMO  —  20  SETTE3IBRE  1G22  (1). 

Outre  ces  niches  destinées  au  commun  des  martyrs,  outre  les 
caisses  réservées  à  l'aristocratie  ,  il  y  a  encore  un  des  bras  de 
cette  immense  croix  funéraire  qui  forme  une  espèce  de  caveau 
particulier  :  c'est  celui  des  dames  de  la  haute  aristocratie  paler- 
mifaine. 

C'est  là  ,  peut-être,  que  la  mort  est  la  plus  hideuse  ;  car  c'est 
là  qu'elle  est  la  plus  parée  ;.  les  cadavres ,  couchés  sous  des 
cloches  de  verre  ,  y  sont  habillés  de  leurs  plus  riches  habits  : 
les  femmes,  en  parures  de  bal  ou  de  cour  ;  les  jeunes  tilles,  avec 
leurs  robes  blanches  et  avec  leurs  couronnes  de  vierges.  On  peut 
à  peine  supporter  la  vue  de  ces  visages  coiffés  de  bonnets  enru- 
banés,  de  ces  bras  desséchés  sortantd'une  manche  de  satin  bleu 
ou  rose,  pour  allonger  leurs  doigts  osseux  dans  des  gants  quatn; 
fois  trop  larges,  de  ces  pieds  chaussés  de  souliers  de  taffetas  et 
dont  on  aperçoit  les  nerfs  et  les  os  à  travers  des  bas  de  soie  à 
jour.  L'un  de  ces  cadavres,  horrible  à  voir,  tenait  à  la  main  une 
palme ,  et  avait  cette  épitaphe  écrite  sur  la  plinthe  de  son  lit 
mortuaire  : 

SAPER  VUOI  DICHI  GIACCE ,  IL  SENSO  VERO  :  ANTONIA  PEDOCHE  FIOR 
PASSAGGIERO  VISSE  AKNI  XX  E  MORI  A  XXV  SETTEMBRE  1834. 

Un  autre  cadavre  non  moins  affreux  à  voir,  enseveli  avec 
une  robe  de  crêpe ,  une  couronne  de  roses  et  un  oreiller  de 
dentelles,  est  celui  de  la  signora  D.  Maria  Amaldi  e  Ventimi- 

(1)  «Je  naquis  roi  à  Tunis.  Poussé  par  le  sort  à  Palerme ,  j'em- 
brassai la  sainte  foi.  La  sainte  foi  et  la  bonne  vie  me  sauvèreat  à 
l'heure  de  la  mort. 

»  Don  Philippe  d'Autriche,  roi  de  Tunis,  mourut  à  Palerme  le 
20  septembre  1622.» 

II  y  a  peut-être  bien  une  petite  faute  de  langue  à  la  troisième  ligne  ; 
mais ,  en  sa  qualité  de  roi  de  Tunis ,  don  Philippe  d'Autriche  est  ex- 
cusable de  ne  point  parler  le  pur  italien. 


232  REVUE  DE  PARIS. 

j;]ia  ,  ranrcliosina  di  Spataro  ,  morte  le  7  août  1854  .  à  rà[je  de 
vingt-neuf  ans.  Ce  cadavre  était  tout  jonché  di.^  fleurs  fraîches; 
le  gardien  des  capucins ,  que  nous  interrogeâmes ,  nous  dit  que 
ces  fleurs  étaient  renouvelées  tous  les  jours,  par  le  baron  P... 
qui  l'avait  aimée.  C'était  un  terrible  amour  que  celui  qui  résis- 
tait depuis  deux  ans  à  une  pareille  vue. 

Nous  étions  dans  ces  catacombes  depuis  deux  heures  à  peu 
près  ,  et  nous  pensions  avoir  tout  vu  ,  lorsque  le  gardien  nous 
dit  qu'il  nous  avait  gardé  pour  la  fin  quelque  chose  de  plus  cu- 
rieux encore.  Nous  lui  demandâmes  avec  inquiétude  ce  que  ce 
pouvait  être,  car  nous  croyions  avoir  atteint  les  bornes  du  hi- 
deux, et  nous  apprîmes  qu'après  avoir  vu  les  cadavres  arrivés 
à  un  état  complet  de  dessiccation,  il  nous  restait  à  voir  ceux  qui 
étaient  en  train  de  sécher.  Nous  étions  allés  trop  loin  déjà  pour 
reculer  en  si  beau  chemin  ;  nous  lui  dîmes  de  marcher  devant 
nous,  et  que  nous  étions  prêts  à  le  suivre. 

Il  alluma  alors  une  torche,  et,  après  avoir  fait  une  douzaine 
de  pas  dans  un  des  corridors  ,  il  ouvrit  un  petit  caveau  entière- 
ment privé  de  jour ,  et  y  entra  le  premier  son  flambeau  à  la 
main.  Alors,  à  la  lueur  rougeâtre  de  ce  flambeau,  nous  aper- 
çûmes un  des  plus  horribles  spectaclesqui  se  puissent  voir  :  c'é- 
tait un  cadavre  entièrement  nu,  attaché  sur  une  espèce  de  gril 
de  fer,  ayant  les  pieds,  les  mains  et  les  mâchoires  liés,  afin  d'em- 
pêcher autant  que  possible  les  nerfs  de  ces  différentes  parties 
de  se  contracter;  un  ruisseau  d'eau  vive  coulait  au-dessous  de 
lui  .'et  opérait  cetle  dessiccation ,  dont  le  terme  est  ordinaire- 
ment de  six  mois  :  ces  six  mois  écoulés,  le  défunt,  passé  à  l'élat 
de  momie,  est  rhabillé  et  remis  à  sa  place,  où  il  restera  jusqu'au 
jour  du  jugement  dernier.  Il  y  a  quatre  de  ces  caveaux  qui  peu- 
vent contenir  chacun  trois  ou  quatre  cadavres  j  on  les  appelle  les 
pourrissoirs. 

Les  hôtes  de  cet  ossuaire  ont ,  comme  les  autres  morts,  leur 
jour  de  fête;  alors  on  les  habille  avec  leurs  habits  du  diman- 
che ,  du  linge  blanc,  des  bouquets  au  côté,  et  l'on  ouvre  les 
portes  des  catacombes  à  leurs  parents  et  à  leurs  amis.  Quelques- 
uns  cependant  conservent  leur  robe  de  bure  et  leur  air  morne. 
Les  parents,  qui  se  doutent  de  ce  qui  les  attriste,  se  hâtent  de  leur 
demander  s'ils  ont  besoin  de  quelque  chose,  et  si  une  messe  ou 
deux  peuk  leur  être  agréable.  Les  morts  répondent  par  un  srgne 


REVUE  DE  PARIS.  233 

de  léle,  ou  par  un  sifjne  de  rmin .  qiio  c'est  cola  qu'ils  désirent. 
Les  parents  payent  un  certain  nombre  de  messes  au  couvent, 
et,  si  ce  nombre  est  suffisant,  ils  ont  la  satisfaction  l'année  sui- 
vante de  voir  les  pauvres  patients  fleuris  et  endimancbés  ,  en 
signe  qu'ils  sont  sortis  du  purgatoire  et  jouissent  de  la  béatitude 
éternelle. 

Tout  cela  n'est-il  pas  une  bien  étrange  profanation  des  choses 
les  plus  saintes?  Et  notre  tombe,  à  nous ,  ne  rend-elle  pas  bien 
plus  religieusement  à  la  poussière  ce  corps  fait  de  poussière ,  et 
qui  doit  redevenir  poussière? 

J'avoue  que  je  revis  avec  plaisir  le  jour ,  l'air  ,  la  lumière  et 
les  fleurs;  il  me  semblait  que  je  m'éveillais  après  un  effroyable 
cauchemar,  et,  quoique  je  n'eusse  touché  à  aucun  des  habitants 
de  cette  triste  demeure,  j'étais  comme  poursuivi  par  une  odeur 
cadavéreuse  dont  je  ne  pouvais  me  débarrasser.  En  arrivant  à 
la  porte  de  la  ville,  notre  cocher  s'arrêta  pour  laisser  passer 
une  litière,  précédée  d'un  homme  tenant  une  sonnette  et  sui- 
vie de  deuxautreslitières-.c'étaitunmortqu'onportaitauxCapu- 
cins.  Celte  manière  de  transporter  les  trépassés,  assis,  habillés 
et  fardés,  dans  une  chaise  à  porteurs,  me  parut  digne  du  reste. 
Les  deux  litières  qui  suivaient  la  première  étaient  occupées , 
l'une  par  le  curé ,  l'autre  par  son  sacristain. 

Je  fis  un  des  plus  mauvais  dîners  de  ma  vie,  non  pas  que  celui 
de  l'hôtel  fût  mauvais,  mais  j'étais  poursuivi  par  l'image  du 
mort  que  je  venais  de  voir  sécher  sur  le  gril.  Quant  à  Arami,  il 
mangea  comme  si  de  rien  n'était. 

Après  le  dîner  nous  allâmes  au  théâtre  ;  deux  des  principaux 
seigneurs  de  Sicile  s'étaient  faits  entrepreneurs  et  étaient  par- 
venus à  réunir  une  assez  bonne  troupe  :  on  jouait  Norma,  ce 
chef-d'œuvre  de  Bellini. 

J'avais  déjà  beaucoup  entendu  parler  de  l'habitude  qu'ont 
les  Siciliens  de  dialoguer  par  gestes ,  d'un  bout  à  l'autre  d'une 
place,  ou  du  haut  en  bas  d'une  salle;  cette  science,  dont  la 
langue  des  sourds-muets  n'est  que  l'a  b  c,  remonte,  s'il  faut 
en  croire  les  traditions,  à  Denys  le  Tyran  :  il  avait  prohibé 
sous  des  peines  très-sévères  les  réunions  et  les  conversations, 
il  en  résulta  que  ses  sujets  cherchèrent  un  moyen  de  communi- 
cations qui  remplaçât  la  parole.  Dans  les  entr'actes,  je  voyais 
des  conversations  très-animées  s'établir  entre  l'orchestre  et  les 
5  20 


2SI  REVUE  DE  PARIS. 

loges;  Al  ami  surtout  avait  reconnu  dans  une  avant-scène 
un  de  ses  amis  qu'il  n'avait  pas  vu  depuis  trois  ans,  et  il 
lui  faisait  avec  les  yeux ,  et  quelquefois  avec  les  mains , 
des  récits  qui,  à  en  juger  par  les  gestes  pressés  de  noire 
compagnon  ,  devaient  être  du  plus  haut  intérêt.  Cette  con- 
versation terminée  ,  je  lui  demandai  si  sans  indiscrétion  je 
pouvais  connaître  les  événements  qui  avaient  paru  si  fort  l'é- 
mouvoir? —  Oh,  mon  Dieu  !  oui,  me  répondit-il;  celui  avec 
qui  je  causais  est  un  de  mes  bons  amis  .  absent  de  Palerrae  de- 
puis trois  ans,  et  il  m'a  raconté  qu'il  s'était  marié  à  Naples; 
puis ,  qu'il  avait  voyagé  avec  sa  femme  en  Autriche  et  en 
France.  Là  .  sa  femme  est  accouchée  d'une  fille,  que  malheu- 
reusement il  a  perdue.  Il  est  arrivé  par  le  bateau  à  vapeur 
d'hier;  mais  comme  sa  femme  a  beaucoup  souffert  du  mal  de 
mer,  elle  est  restée  au  lit ,  et  lui  seul  est  venu  au  spectacle. 

—  Mon  cher  ,  dis-je  à  Arami .  si  vous  voulez  bien  que  je  vous 
croie  ,  il  faudra  que  vous  me  fassiez  un  plaisir. 

—  Lequel  ? 

—  C'est  d'abord  de  ne  pas  me  quitter  de  la  soirée  ,  pour  que 
je  sois  sûr  que  vous  n'irez  pas  faire  la  leçon  à  votre  ami ,  et, 
quand  nous  le  joindrons  au  foyer ,  de  le  prier  de  nous  répéter 
tout  haut  ce  qu'il  vous  a  dit  tout  bas. 

—  Volontiers  ,  dit  Arami. 

La  toile  se  releva  ;  on  joua  le  second  acle  de  Normay  puis, 
la  toile  baissée ,  les  acteurs  redemandés  selon  l'usage  ,  nous 
allâmes  au  foyer,  oii  nous  rencontrâmes  le  voyageur. 

—  Mon  cher,  lui  dit  Arami,  je  n'ai  pas  parfaitement  compris 
ce  que  tu  voulais  me  dire  ,  fais-moi  le  plaisir  de  me  le  répéter. 

Le  voyageur  répéta  son  histoire  mot  pour  mot,  et  sans 
changer  une  syllabe  à  la  traduction  qu'Arami  m'avait  faite  de 
ses  signes.  C'était  véritablement  miraculeux. 

Je  vis  six  semaines  après  un  second  exemple  de  cette  faculté 
de  muette  communication;  c'était  à  iSaples.  Je  me  promenais 
avec  un  jeune  homme  de  Syracuse ,  nous  passâmes  devant  une 
sentinelle;  ce  soldat  et  mon  compagnon  échangèrent  deux  ou 
trois  grimaces  ,  que  dans  tout  autre  temps  je  n'eusse  pas  même 
remarquées,  mais  auxquelles  les  exemples  que  j'avais  vus  me 
lirent  donner  quelque  attention. 

—  Pauvre  diable!  murmura  mon  compagnon. 


REVUK  DE  PARIS.  235 

—  Que  vous  a-t-il  donc  dit?  lui  demandai-je. 

—  Eh  bien  !  j'ai  cru  le  reconnaître  pour  Sicilien  ,  et  je  me 
suis  informé  en  passant  de  quelle  ville  il  était;  il  me  dit  qu'il 
était  de  Syracuse  et  qu'il  me  connaissait  parfaitemetit.  Alors  je 
lui  ai  demandé  comment  il  se  trouvait  du  service  napolitain, 
et  il  m'a  dit  qu'il  s'en  trouvait  si  mal,  que,  si  ses  chefs  conti- 
nuaient de  le  traiter  comme  ils  le  faisaient,  il  finirait  certaine- 
ment par  déserter.  Je  lui  ai  fait  signe  alors  que ,  si  jamais  il  en 
était  réduit  à  cette  extrémité,  il  pouvait  compter  sur  moi  ,  et 
que  je  l'aiderais  autant  qu'il  serait  en  mon  pouvoir.  Le  pauvre 
diable  m'a  remercié  de  tout  son  cœur  ,  et  je  ne  doute  pas  qu'un 
jour  ou  l'autre  je  ne  le  voie  arriver. 

Trois  jours  après  ,  j'étais  chez  mon  Syracusain,  lorsqu'on 
vint' le  prévenir  qu'un  homme  qui  n'avait  pas  voulu  dire  son 
nom  le  demandait  ;  il  sortit ,  et  me  laissa  seul  dix  minutes  à 
peu  près. 

—  Eh  bien  !  tit-il  en  rentrant ,  quand  je  l'avais  dit  ! 

—  Quoi  ? 

—  Que  le  pauvre  diable  déserterait. 

—  Ah!  ah!  c'est  votre  soldat  qui  vient  de  vous  faire  de- 
mander? 

—  Lui-même;  il  y  a  une  heure,  son  sergent  a  levé  la  main 
sur  lui,  et  le  soldat  a  passé  son  sabre  au  travers  du  corps  de 
son  sergent.  Or,  comme  il  ne  se  soucie  pas  d'être  fusillé,  il 
est  venu  me  demander  deux  ou  trois  ducats  :  après-demain  il 
sera  dans  les  montagnes  de  la  Calabre,  et  dans  quinze  jours  en 
Sicile. 

—  Eh  bien  !  mais  une  fois  en  Sicile  que  fera-t-il  ?  deman- 
dai-je. 

—  Heu  !  dit  le  Syracusain  avec  un  geste  impossible  à  rendre  ; 
il  se  fera  bandit.  ^ 

J'espère  que  le  compatriote  de  mon  ami  n';i  pas  fait  mentir 
la  prédiction  susdite,  et  qu'il  exerce  à  celte  heure  honorable- 
ment son  état  entre  Girgenti  et  Palerme. 

Alexandre  Dumas. 

(  La  suite  à  vn  prochain  nuriéro.  ) 


Critiquf  ùtthalvi. 


tim  tï>^» 


Histoire  d'Espagse,  par  M,  Rosseew  Saint-Hilaire.  —  Histoire  d'Es- 
PAGNB,  par  M.  Charles  Romey.  —  Deux  ans  en  Espagne  et  en  Por- 
TDGAL  PENDANT  tA  GUERRE  civitE ,  par  M.  Ic  baroQ  Charles  Dem- 
bowski. 

Les  questions  sociales  qui  s'agitent  de  nos  jours  en  Espagne 
sont  à  tel  point  emmêlées  de  traditions  neuf  ou  dix  fois  sécu- 
laires ,  que  l'on  doit  renoncer,  nous  ne  disons  pas  à  les  ré- 
soudre, mais  à  les  poser  dans  leurs  premiers  termes^  si  l'on 
ne  cherche  à  bien  connaître  les  longues  vicissitudes  qui,  du 
roi  Euric  à  la  reine  Isabelle,  ont  bouleversé,  transformé  ce 
noble  et  grand  pays.  Il  ne  faut  donc  pas  être  surpris  que  l'Es- 
pagne soit  en  ce  moment  le  sujet  d'une  foule  de  publications 
historiques;  jamais  peut-élre  il  ne  s'en  est  produit  un  aussi 
grand  nombre  à  Madrid  ,  à  Bacelone,  à  Valence,  en  Allemagne, 
en  Angleterre  ,  en  France  ,  en  France  surtout.  Pour  ne  parler 
encore  que  des  historiens  nationaux  anciens  et  modernes, 
nous  pouvons  affirmer  ,  sans  craindre  que  nos  paroles  soient 
taxées  d'exagération  ,  que  la  Péninsule  entière  en  est  remplie  : 
chaque  province  à  le  sien  ,  et  non-seulement  chaque  province  , 
mais  chaque  ville,  chaque  monastère,  le  plus  petit  chapitre, 
la  plus  obscure  localité  j  écrivains  étranges,  dont  les  ouvrages, 
profondément  oubliés,  gisent  enfouis  dans  la  poussière  des 
bibliolhèques,  et  dont  les  noms  pourtant  vivent  dans  toutes 
les  mémoires,  de  l'un  à  l'autre  bout  de  l'Espagne,  éclatants  et 
sonores  comme  si  la  gloire  les  avait  définitivement  consacrés. 
En  leur  décernant  ce  beau  titre  d'hisloricn ,  nous  n'avons  pas 


REVUE  DE  PARIS.  237 

voulu  exprimer  la  portée  réelle  de  leurs  travaux,  mais  tout 
simplement  celle  qu'il  a  plu  à  leurs  contemporains  d'y  attacher. 
Nous  nous  rappelons  qu'en  1836,  à  l'époque  où  M.  Rosseew 
Saint-Hiiaire  venait  de  publier  le  prospectus  de  son  livre,  un 
journal  de  Madrid  s'efforçait  de  lui  démontrer  la  parfaite  inu- 
tilité de  son  œuvre  par  une  interminable  liste  d'auteurs  espa- 
gnols qui ,  à  l'entendre  ,  l'avaient  accomplie  déjà  dans  ses  plus 
minutieux  détails.  Fastueux  étalage  qui  s'écroule  de  lui-même 
quand  on  prend  la  peine  de  parcourir  les  plus  renommés  de 
ces  chefs-d'œuvre  dont  on  fait  tant  de  bruit.  Certes,  l'Espagne 
est  la  nation  d'Europe  envers  laquelle  nous  nous  sentions  le 
moins  disposé  à  commettre  une  injustice  ;  nous  ne  ferons  ce- 
pendant qu'une  concession  à  l'amour-propre  de  ses  écrivains  : 
c'est  que  leur  pays  est  celui  oîi  foisonnent  avec  le  plus  d'abon- 
dance les  chartes,  les  chroniques  ,  les  légendes,  tous  les  élé- 
ments, en  un  mot,  d'une  histoire  instructive  et  dramatique. 
Malheureusement  l'Espagne  n'a  pas  eu  jusqu'ici  un  historien 
complet,  un  historien  véritable  ;  nous  croyons  même  qu'elle  ne 
pouvait  pas  en  avoir. 

Nous  n'aurons  pas  de  peine  à  donner  la  raison  de  cette  pé- 
iiurie  absolue  de  l'Espagne  en  fait  d'historiens  :  de  toutes  les 
œuvres  philosophiques  ,  un  borj  livre  d'histoire  est  la  plus  diffi- 
cile, la  plus  éminente  ,  et  chacun  sait  que  le  fatalisme  a  tué  en 
Espagne  toute  es|)èce  de  philosophie.  Le  fatalisme,  si  l'on  nous 
permet  de  varier  le  mot  de  Pascal,  est  le  seul  roi  de  la  Pénin- 
sule, roi  absolu  dont  on  n'essaie  guère  de  secouer  la  sombre 
domination.  On  le  retrouve  dans  les  lois  et  dans  les  usages, 
dans  les  livres  de  poésie  et  dans  les  livres  de  morale,  dans  les 
rangs  les  plus  élevés  et  dans  les  plus  humbles  classes ,  excuse 
péremptoire  de  tous  les  crimes  et  de  toutes  les  faiblesses  ,  mo- 
bile indestructible  de  toutes  les  témérités,  morne  impasse  qui 
s'ouvre  aux  extrêmes  confins  de  la  vie  humaine,  dans  les 
épaisses  ténèbres  de  l'avenir.  C'est  comme  une  atmosphère  qui 
enveloppe  les  âmes  et  les  pénètre,  et  dont  l'action  persévérante, 
élreiguanl  les  moindres  passions,  les  moindres  sentiments,  les 
moindres  instincts,  comprime  les  caractères  jusqu'au  dernier 
degré  de  l'abattement  et  du  marasme,  ou  les  exalte  jusqu'aux 
plus  fougueux  transports  de  l'enthousiasme,  jusqu'au  plus 
douloureux  paroxisme  du  désespoir.  Nulle  autre  part,  pas  même 

20. 


238  REVUE  DE  PARIS. 

dans  les  écoles  de  la  Grèce ,  quand  elles  se  virent  impuissantes 
à  réorganiser  le  monde  moral  sur  les  ruines  du  dogme  païen , 
le  falalisme  n'a  trouvé  une  aussi  énergique  formule  :  Loque 
ha  de  ser,  no  piiède  faltar  (1).  Quelle  est  l'opinion  indépen- 
dante dont  une  maxime  pareille  ne  parvienne  à  décourager  et 
à  dompter  Tessor?  Pourquoi  étudier  la  cause  des  événements, 
s'ils  se  produisent  par  la  seule  raison  qu'ils  doivent  se  produire  ? 
Si  cette  cause  n'est  autre  chose  que  l'effet,  à  quoi  bon  la  dé- 
battre? à  quoi  bon  la  sonder? 

Il  nous  semble,  du  reste,  que  les  Espagnols  commencent  à 
revenir  ,  sous  ce  rapport,  de  leurs  illusions  séculaires  ,  si  nous 
en  jugeons  par  le  succès  qu'obtiennent,  depuis  la  pacification 
tie  Bergara  ,  dans  les  principales  villes  de  la  Péninsule,  les 
travaux  consacrés  à  son  histoire  par  quelques  écrivains  fran- 
çais, et  notamment  par  MM.  Rosseew  Sainî-Hilaire  et  Charles 
Romey. 

M.  Rosseew  Saint-Hilaire  divise  l'histoire  de  la  Péninsule  en 
quatre  grandes  périodes  :  la  période  antique,  la  période  visi- 
gothe  ,  la  période  arabe,  la  période  chrétienne.  Il  décrit  trop 
minutieusement  la  première,  aussi  indifférente,  selon  nous,  à 
l'Espagne  proprement  dite,  que  peut  l'être  à  la  France  la  civi- 
lisation galle  ou  kimrique.  Il  insiste  beaucoup  sur  la  seconde, 
et  cette  fois  avec  raison,  car  l'histoire  des  Golhs  d'Espagne, 
bien  qu'en  réalité  elle  se  confonde  avec  celle  de  la  décadence 
des  sociétés  antiques,  touche  néanmoins  à  l'histoire  moderne 
par  un  côié  fort  saillant ,  linfluence  des  évéques  et  des  nobles 
dans  les  assemblées  nationales.  Ne  soyez  pas  surpris  que  les 
lois  visigoihes  soient  l'objet  des  prédilections  de  M.  Rosseew 
Saint-Hilaire  :  tout  le  monde  sait  quelle  influence  exerce  le 
code  gothique  sur  les  diverses  parties  de  la  législation  espa- 
gnole ,  même  à  l'époque  où  nous  vivons.  Ce  n'est  pourtant  qu'à 
la  période  arabe  que  naît,  pour  ne  jamais  s'affaiblir,  l'intérêt 
dramatique  de  son  livre.  C'est  l'influence  arabe  qui ,  se  combi- 
nant avec  le  christianisme,  en  dépit  d'une  lutte  de  sept  cents 

(1)  11  est  impossible  de  rendre  avec  toute  la  précision  désirable  cet 
imposant  proverbe,  essentiellement  espagnol ,  et  dont  voici  la  traduc- 
tion à  peu  près  littérale  :  Ce  gui  est  tenu  d'être  ou  de  se  faire  ne  peut 
manquer  de  se  réaliser. 


REVUE  DE  PARIS.  2:>9 

ans,  a  façonné  PEspagne  moderne,  langue,  mœurs,  croyances, 
institutions. 

On  nous  pardonnera  sans  doute  ,  six  siècles  après  la  bataille 
de  Las-Navas ,  trois  siècles  et  demi  après  la  conquête  de  Gre- 
nade par  les  rois  catholiques,  de  regretter  que  les  Arabes 
n'aient  pas  pu  se  maintenir  en  Espagne  ,  et  que  leur  domina- 
lion  ne  s'y  soit  pas  fortement ,  inébranlablement  constituée, 
des  Pyrénées  aux  AIpuxarres  ,  du  rocher  de  Thareck  au  rocher 
de  Roland.  Quel  prodigieux  contingent  ils  auraient  apporté  à 
la  civilisation  générale  !  Et  comment  s'en  former  une  idée  au- 
jourd'hui, même  à  l'aspect  des  merveilles  dont  on  est  redevable 
à  leur  architecture  dans  toutes  les  contrées  de  la  Péninsule? 
Par  la  disposition  de  ses  plaines  et  de  ses  montagnes,  par  toutes 
les  qualités  de  sa  température,  par  l'air  qu'on  y  respire,  par 
les  eaux  qui  baignent  ses  grèves  et  battent  !e  pied  de  ses  pro- 
montoires, l'Espagne  revenait  de  droit  à  la  race  arabe,  la  seule 
race  peut-être  assez  forte  et  assez  ardente  pour  ne  point  s'a- 
mollir et  se  dégrader  à  la  pénétrante  influence  de  ce  riche  et 
délicieux  climat.  L'Espagne  est  évidemment  destinée  à  subir 
les  lois  de  l'Afrique,  —  ce  qui  s'est  déjà  vu  dans  le  monde  an- 
tique,  —  ou  à  lui  imposer  les  siennes,  —  ce  qui  aura  néces- 
sairement lieu,  si  elle  se  développe  jamais  par  delà  ses  fron- 
tières, comme  il  convient  à  l'étendue  de  son  territoire  et  au 
génie  de  ses  habitants.  —  Reléguée  aux  dernières  marches  du 
vieil  occident  romain,  et  pour  ainsi  dire  repliée  sur  elle-même, 
elle  ne  compte  parmi  les  nations  de  l'Europe  que  dans  les  livres 
de  statistique  et  de  géographie.  Qu'est-ce  donc  que  ces  âpres 
échancrures  qui,  sous  le  nom  ûa  ports  ou  de  colSj  serpentent 
péniblement,  de  Perpignan  à  Bayonne ,  au  flanc  des  pics  ou 
dans  la  profondeur  des  précipices,  si  on  les  compare  à  ces  cent 
cinquante  lieues  de  côtes ,  partout  unies  ,  toujours  commodes , 
qui  s'étendent  en  face  du  pays  more,  et  où  pas  une  bouffée  de 
v^nt  ne  se  lève,  entre  les  orangers  de  la  Huerta  ou  les  voiles 
de  la  caronade,  qui  ne  souffle  du  continent  africain?  Plus  on  y 
réfléchit,  et  plus  on  se  sent  indigné  que  les  rois  catholiques 
aient  gâté  comme  à  plaisir  la  fortune  de  l'Espagne.  Il  leur  im- 
portait bien,  vraiment,  de  se  mêler  aux  misérables  petites 
guerres  de  la  Lombardie  et  des  Deux-Siciles ,  où  se  trouvaient 
à  la  fois  engagés  les  plus  brûlants  intérêts  et  les  plus  détestables 


210  REVUE  DE  PARIS. 

convoitises  de  l'Europe  au  xvi«  siècle  !  Quel  besoin  de  subor- 
donner leurs  royaumes  à  l'empire!  Quel  besoin  de  les  mettre, 
ces  états  si  fiers  et  si  libres  ,  au-dessous  des  petits  cercles  féo- 
daux de  l'Allemagne!  A  quoi  bon  se  déshonorer  dans  les  Flan- 
dres par  la  persécution  la  plus  absurde  ,  la  plus  gratuitement 
cruelle  qu'un  peuple  ait  exercée  contre  un  autre  peuple?  Pour- 
quoi s'épuiser  à  exploiter  l'Amérique ,  où ,  en  raison  de  l'ex- 
trême distance  ,  leurs  colonies  devaient  tôt  ou  tard  leur  échap- 
per? Pourquoi  fomenter  des  troubles  en  France,  conjurations 
et  révoltes ,  préjugés  de  corps,  haine  de  classes,  guerres  de 
religion,  guerres  civiles,  ligues  et  frondes  ,  mécontentements 
princiers,    querelles  de  régence   ou   de  minorité?   Pourquoi 
Pizarre,  Valverde ,  Pescaire ,  Ximenès  ,  Los  Arcos,  d'Albe, 
Olivarès,  Cellamare?  Tant  de  génie  et  de  force  dépensés  pour 
aboutir  à  une  si  complète  ruine  !  Des  prétentions  si  hautes  pour 
tomber  dans  un  si  profond  abaissement  !  L'Espagne  ne  serait 
jamais  déchue  de  son  rang  et  de  sa  puissance,  si  elle  avait 
sérieusement   et    résolument  cherché   au-delà  du   détroit  un 
contre-poids   indispensable   à   ses  territoires.  Elle  aurait  du 
moins  inauguré  toute  une  ère  nouvelle  par  un  progrès  qui  est 
aujourd'hui  même  le  dernier  mot  des  plus  grandes  questions 
internationales,  nous  voulons  parler  du  commerce  des  Indes 
orientales  avec  les  peuples  de  l'Occident,  chaîne  immense  de 
relations,  de  transactions,  d'échanges,  établie  par  Alexandre, 
maintenue  par  les  Ptolémées  ,  que  des  aventuriers  portugais  et 
des  trafiquants  de  Venise  ont  élé  sur  le  point  de  reconstruire, 
il  y  a  trois  cents  ans ,  et  dont  l'Angleterre  s'efforce  en  ce  mo- 
ment de  renouer  les  anneaux  par  les  plus  révoltantes  usurpa- 
tions. Nous  ne  sommes  point  entrés  dans  toutes  ces  considéra- 
tions, trop  peu  débattues,  suivant  nous,  par  les  historiens  et 
les  publicistes,  pour  indiquer  un  but  aux  ambitions  futures  de 
l'Espagne  ,  si  occupée  dans  ce  siècle  à  pacitîer  ses  provinces  et 
à  conquérir  l'unité  politique.  En  constatant  l'empreinte  que  les 
races  africaines  ont  laissée  dans  ses  mœurs,  dans  ses  institu- 
tions et  jusque  dans  le  sang  de  ses  habitants,  nous  tenions  seu- 
lement à  démasquer  l'écueil  où  se  sont  brisés  la  plupart  des 
îiistoriens  de  la  Péninsule,  qui,  dès  l'instant  où  surgissent  les 
guerres  entre  les  Goths  de  Pelage  et  les  Sarrasins,  ne  manquent 
jamais  de  sacriii«T  ie  principal  à  l'accessoire,  et  de  faire  gra- 


REVUE  DE  PARIS.  241 

Viler  autour  de  l'imperceptible  comté  de  Covadunga,  du  petit 
royaume  de  Cangas,  les  vastes  dominations  musulmanes  qui 
les  entourent  et  les  étouffent,  du  Xénil  à  TÈbre,  de  l'Arga  au 
Guadalquivir.  Les  écrivains  qui  présentent  ces  dominations 
comme  un  fait  anormal  et  violent  (lu'il  importe  à  la  civilisation 
générale  de  contrarier  et  de  détruire,  prennent  pour  point  de 
départ  le  contre-pied  même  de  la  vérité.  Le  moyen  qu'ils  com- 
prennent la  civilisation  des  Arabes  !  le  moyen  qu'ils  la  décri- 
vent dans  ses  splendides  et  gigantesques  développements! 

M.  Rosseew  Saint-Hilaire  serait  parvenu  à  tourner  cet  écueil, 
s'il  ne  s'était  un  peu  trop  tôt  préoccupé  de  la  renaissance  des 
monarchies  gothes  dans  les  Asluries.  A  cela  près,  comme  il  a 
patiemment  consulté  les  chroniques  musulmanes  et  chrétiennes, 
les  plus  sèches  et  les  plus  diffuses ,  mine  obscure  et  âpre  qui 
enserre  la  vérité  dans  ses  innombrables  liions,  il  a  rétabli  d'une 
façon  remaïquable  les  parties  essentielles  de  l'état  religieux  , 
politique,  civil,  militaire  ,  commercial  des  Arabes.  IN'ous  ad- 
mettons les  principes  qu'il  formule  à  ce  sujet  et  les  conséquences 
qu'il  tire  de  ces  principes,  ses  opinions  sur  le  Koran  exceptées. 
U.  Rosseew  Saint-Hilaire  impute  le  fatalisme  à  Mahomet  :  c'est 
là  une  erreur  capitale,  de  quelque  manière  que  l'on  envisage 
la  mission  de  Mahomet  ,  du  côté  politique  aussi  bien  que  du 
côlé  philosophique  et  religieux. 

Dès  le  quatrième  volume  de  son  livre,  M.  Rosseew  Saint- 
Hilaire  étudie  scrupuleusement  les  institutions  qui  s'établirent 
dans  toutes  les  contrées  de  l'Espagne, à  mesure  qu'elles  échap- 
paient au  joug  de  l'islam.  Ici  commence  la  lutte  entre  l'es- 
prit de  morcellement ,  que  l'on  retrouve  au  fond  de  tous  les 
iniîincts  espagnols  ,  et  la  tendance  du  pouvoir  royal  vers 
l'unité.  La  monarchie  triompha  dans  l'ordre  purement  poli- 
tique; en  droit,  sinon  en  fait,  les  privilèges  municipaux  de- 
meurèrent intacts.  C'est  précisément  au  nom  de  ces  privilèges 
que  les  exaltés  ont  abrogé,  il  y  a  déjà  plus  d'un  an,  la  fa- 
meuse loi  des  ayuntamieiitos.  Tout  ceci  explique  le  désor- 
dre qui  s'est,  de  règne  en  règne,  introduit  dans  le  gouver- 
nement et  l'administration  de  l'Espagne.  Il  est  évident  que 
des  principes  si  opposés ,  —  l'autorité  absolue  dans  l'ordre 
politique,  et  l'esprit  d'indépendance  tout  aussi  absolu  dans 
l'ordre  municipal,  —ne  pouvaient  procéder  ù  l'égard  l'un  de 


242  REVUE  DE  PARIS. 

l'aulre  que  par  voie  de  révolte  et  d'oppression.  Ne  vous  étonnez 
donc  pas  que  des  juntes  souveraines  s'organisent  à  la  moindre 
convulsion  ,  à  la  moindre  inquiétude  :  c'est  l'esprit  de  munici- 
palité qui  réagit  au  xix^  siècle  contre  une  humiliation  de  quatre 
cents  ans. 

L'appréciation  que  nous  venons  de  faire  du  livre  de  M.  Ros- 
seew  Saint-Hilaire  nous  dispense  de  l'examen  détaillé  du  livre 
de  M.  Charles  Romey.  Les  diverses  opinions  que  nous  avons 
exprimées  au  sujet  du  premier  de  ces  ouvrages  consliluent  une 
sorte  de  mesure  à  laquelle  il  est  facile  de  rapporter  le  second. 
M.  Romey  a  suivi  le  même  plan  et  les  mêmes  divisions  que 
M.  Rosseew  Saint-Hilaire  ;  mêmes  aperçus  sur  le  monde  anti- 
que ,  mêmes  préjugés  en  ce  qui  concerne  le  principe  de  la  civi- 
lisation arabe,  même  soin  minutieux  à  décrire  la  double  orga- 
nisation municipale  et  féodale  des  cinq  ou  six  États  chrétiens 
renaissants.  Voilà  en  quoi  ils  se  ressemblent  ;  examinons  en 
quoi  ils  diffèrent.  M,  Romey  possède  l'intelligence  spéciale  et 
pratique  des  lois  et  des  usages  à  un  plus  haut  degré  que 
M.  Rosseew  Saint-Hilaire,  qui,  de  son  côté,  est  de  beaucoup 
supérieur  à  M.  Charles  Romey  toutes  les  fois  qu'il  s'agit  d'in- 
diquer et  de  définir  les  conséquences  générales  d'une  croyance 
religieuse,  d'un  principe  social,  d'une  institution  politique.  Ce 
n'est  pas  qu'en  vingt  endroits  de  son  livre  M.  Romey  ne  se 
donne  pour  philosophe.  Malheureusement  il  l'est  un  peu  trop 
à  la  façon  du  xviiie  siècle ,  à  la  façon  des  Deleyre  et  des  Dami- 
lavillej  ce  qui  faifqu'en  définitive  il  ne  l'est  pas  du  tout. 

Les  problèmes  que  l'on  voit  se  former  et  grandir  chez 
MM.  Romey  et  Saint-Hilaire  ,  on  les  retrouve  tout  vivants  dans 
le  livre  de  M.  le  baron  Charles  Dembowski.  L'ouvrage  de 
M.  Dembowski  n'est  pas  ce  que  l'on  est  convenu  d'appeler  un 
livre  grave  :  ce  sont  des  lettres  familières  adressées  par  l'au- 
teur à  ses  amis  de  toutes  les  villes,  de  tous  lesgrands  chemins  de 
l'Espagne  ;  c'est  la  vive  et  inépuisable  causerie  d'un  homme  de 
cçeur  et  d'esprit,  qui  a  voulu  tout  voir,  loutentendre,  toutdécrire, 
tout  raconter  ;  rien  de  plus  net  et  de  plus  vrai  que  les  rapides 
esquisses  de  M.  Dembowski  ;  nous  dirons  que  c'est  la  Péninsule 
entière  saisie  au  daguerréotype  ,  si  le  célèbre  appareil  repro- 
duisait la  couleur  et  la  vie.  Son  livre  est ,  sous  ce  rapport ,  un 
des  plus  sérieux  que  l'on  ait  jusqu'à  ce  jour  publiés  sur  l'Es- 


REVUE  DE  PARIS.  243 

pagne  :  pour  indiquer  ce  qu'elle  peut  devenir  ,  qu'y  a-l-il  donc 
de  mieux  à  faire  que  de  la  montrer  franchement  et  naïvement 
comme  elle  est? 

M.  Dembowski  peint,  en  passant  et  à  la  hâte,  la  mâle  et  ar- 
dente physionomie  des  personnages  suscités  par  la  révolution 
et  par  la  guerre  civile,  ministres , /?rocere6;,  procuradores, 
généraux,  chefs  politiques,  chefs  de  bandej  ses  portraits  sont 
d'une  merveilleuse  ressemblance,  si  nous  en  jugeons  par  le 
portrait  de  Zumalacarregui ,  cet  impérieux  et  taciturne  Moza- 
rabe, aux  cheveux  crépus,  aux  grands  yeux  sombres,  dont  la 
carrière  si  courte  et  pourtant  si  brillante  est  remplie  d'inexpli- 
cables contrastes,  adoré  de  ses  soldats ,  qu'il  décimait  pour  la 
plus  légère  infraction  à  la  discii)line,  pour  la  moindre  hésitation 
devant  l'ennemi ,  et  qui ,  après  avoir  fêté  les  prisonniers  de 
distinction  sous  sa  lente,  maréchaux  de  camp,  brigadiers , 
membre  de  la  grandesse,  les  faisait  brusquement  et  froidement 
fusiller,  à  la  dernière  bouffée  de  sa  cigarette,  par  ses  terribles 
chapelzurris  (1).  Nous  signalerons  encore  une  page  sur  le 
fameux  comte  d'Espagne  ,  l'homme  le  plus  exécré  qui  ait  pris 
part  aux  affaires  de  la  Péninsule  ,  la  seule  victime  des  dissen- 
sions civiles  qui  ne  soit  pas  parvenue  à  désarmer  la  haine  des 
populations  par  les  horribles  angoisses  de  son  agonie.  Nous 
sommes  sûr  que  M.  Dembowski  a  écrit  cette  page  à  Barcelone 
Même,  en  face  du  Mont-.Touich  et  de  sa  formidable  citadelle, 
tant  on  y  sent  bouillonner  Taraertume  des  malédictions  catalanes! 

Le  régime  des  exactions ,  des  proscriptions  ,  des  massacres . 
est-il  enfin  passé  pour  l'Espagne?  Nous  resi)érons  sans  trop 
oser  l'affirmer  ;  ce  qu'il  y  a  de  certain  .  du  moins  ,  c'est  que, 
depuis  1808,  l'histoire  de  la  péninsule  n'offre  aucun  exemple 
des  circonstances  dans  lesquelles  se  sont  réunies  les  dernières 
cortès;  plus  de  troubles  ni  de  guerres  dont  les  excès  nécessi- 
tent les  mesures  violentes  et  les  expédients  financiers  ;  plus  de 
cabecilla  (2)  dont  les  bandes  déguenillées  arrêtent  les  cour- 
riers, incendient  les  villages  et  détroussent  les  voyageurs  j 

(1)  Bataillons  carlistes  coiffés  de  berrets  blancs,  qui  avaient  presque 
toujours  en  tête  les  chapelgorris ,  bataillons  christinos  coiffés  de 
berrets  rouges.  Ces  deux  corps  ne  se  faisaient  jamais  de  quartier. 

^2)  Les  bruits  qui  ont  récemment  circulé  dans  TEurope  entière  au 


244  UEVCt  [)K  lURlS. 

plus  de  hardi  partisan  qu:  vienne  jusqu'aux  environs  des  rési- 
dences royales  faire  le  coup  d'escopetle  avec  les  soldais  de  la 
garde  et  les  urbanos  de  Madrid  ;  plus  de  juntes  à  Barcelone, 
à  Murcie ,  à  Valence,  qui  rompent  l'unité  politique  et  s'arro- 
gent l'autorité  législative.  Ce  moment  est  solennel  et  décisif; 
on  ne  commettra  pas  une  faute,  une  bévue,  une  simple  im- 
prudence dont  le  pays  ne  se  ressente  douloureusement  et  long- 
temps. Par  bonheur,  —  et  c'est  là  le  principal  avantage  de  la 
situation  actuelle,  — la  voie  des  améliorations  est  nettement 
(racée  pour  les  hommes  qui  gouvernent  l'Espagne.  La  suppres- 
sion récente,  et  cette  fois  définitive,  des  franchises  vascongndes 
indique  avec  précision  les  réfoimes  que  les  cortès  sont  immé- 
diatement tenues  d'accomplir.  Les  pages  intéressantes  consa- 
crées par  M.  le  baron  Dembowski  à  décrire  le  régime  des  fueros 
ayant  paru  déjà  dans  cette  Revue ,  nous  nous  bornerons  à 
constater  le  double  fait  qui  en  ressort,  comme  de  tous  les  livres 
antérieurement  publiés  sur  l'Espagne  :  d'un  côté  l'incompati- 
bilité absolue  de  ce  régime  avec  l'unité  politique  ;  de  l'autre  , 
la  nécessité,  également  absolue  ,  de  procéder  à  l'œuvre  de  la 
régénération,  non  plus  par  le  sommet  et  avec  des  idées  géné- 
rales, mais  par  la  base  et  par  les  détails,  en  réformant  ou  , 
pour  mieux  dire,  en  créant  l'administration  à  ses  moindres 
degrés  et  dans  ses  plus  infimes  parties.  Sans  doute  ,  il  est  ur- 
gent que  le  pouvoir  se  constitue  fortement  au  centre,  sous 
l'empire  d'une  charte  unique;  mais,  si  l'on  veut  que  celte 
charte  soit  respectée,  reconnue  de  toutes  les  provinces,  il  n'est 
pas  moins  indispensable  que  du  régime  qu'elle  doit  fonder  et 
maintenir  il  résulte  pour  la  Péninsule  enlière,  et  par  consé- 
quent pour  les  provinces  basques  ,  autant  de  liberté,  de  bien- 
être,  que  ces  dernières  en  pourraient  avoir  par  leurs  privilèges. 
Nous  ne  nous  proposons  pas  d'examiner  si  le  duc  de  la  Vic- 
toire est  en  élat  de  trancher  ce  vaste  problème;  mais  ne  vous 
semble-t-il  pas  qu'avant  de  supprimer  les  franchises  vascon- 

sujet  (l'une  conspiration  christino-carliste  n'ont  excité  en  Espagne 
qu'une  émotion  passagère.  Les  crimes  à  main  armée,  commis  depuis 
deux  mois  environ  sur  certaines  grandes  routes  de  la  Péninsule  ,  doi- 
vent être  considérés  comme  de  simples  actes  de  brigandage.  Ce  n'est 
point  à  rc>i>rit  de  parli  qu'il  faut  les  imputer. 


REVUE  DE  PARIS.  2i5 

gades ,  il  eût  été  convenable  qu'il  fût  résolu ,  ou  du  moins 
en  voie  de  l'être ,  dans  ses  plus  {graves  complications  ?  Pourquoi 
forcer  des  hommes  qui  ont  combattu  six  ans  pour  un  principe 
à  reconnaître  sans  transition  le  principe  opposé?  C'est  bien 
assez  que  ces  hommes  se  soumelteut  :  pourquoi  ne  pas  laisser 
au  temps,  à  la  raison  ,  à  la  prospérité  publique  le  soin  d'opérer 
des  conversions  durables  et  sincères?  Abolir  de  prime  abord  , 
et  sans  consulter  les  provinces,  les  antiques  privilèges  pour  les- 
quels les  vasco-navarrois  ont  bravé  les   calamités  de  la  ])lus 
terrible  guerre  ,  c'est  humilier,  c'est  irriter  en  pure  perte  des 
populations  dont  il  s'agit,  au  contraire,  d'apaiser  l'orgueil  et 
de  gagner  les  sympathies.  On  croit  généralement  que,  dans  les 
temps  deguerrefranchementdéclarée  entrelesidéesetles institu- 
tions qui  s'excluent,  un  ordre  de  choses  ne  peut  se  détruire  à  demi, 
et  que  l'ordre  de  choses  nouveau  ,  se  substituant  à  l'ancien,  doit 
le  bannir  des  mœurs  et  des  lois.  Cela  ne  s'est  vu  pourtant  à  au- 
cune époque  et  dans  aucun  pays  ;  le  moyen  que  tout  un  peuple 
renonce  en  un  jour  à  des  habitudes  invétérées!  Ne  perdez  donc 
pas  de  vue  la  difficulté  principale  :  l'Espagne  a  uneconstitulion  ; 
rien  de  mieux,  assurément  ;  mais  elle  n'a  point  de  législation  ci- 
vile, elle  n'a  pointde  lois  administratives,  de  lois  criminelles  ,  de 
lois  commerciales;  tout  chez  elle  ,  sous  ce  rapport,  est  incom- 
plet et  confus.  Il  n'en  est  point  de  même  dans  les  provinces  : 
lois  politiques,  lois  civiles,  lois    administratives,  lois  crimi- 
nelles, lois  commerciales,  tout  est  coordonné  ,  cimenté  ,  sanc- 
tionné par  le  temps,  ce  grand  commissaire  qui  élabore  si  bien 
les  institutions  humaines  et  les  promulgue  pour  la  durée  d'une 
ère.  Entre  les  provinces  basques  et  l'Esjjagne  il  n'y  a  pas  seule- 
ment unequestion  de  constitution.  Ce  n'est  pas  tout  que  de  fonder 
l'unité  politique  :  il  faut  régler,  affermir  les  relations  entre  rÉlat  et 
les  citoyens  etdes  citoyens  entre  eux-mêmes,  il  faut  administrer, 
il  faut  coc/î'/îer  enfin,  s'il  nous  est  permis  d'employer  un  mot  qui 
rappelle  l'épuisant  et  immense  labeur  de  notre  conseil  d'État  sous 
l'empire  .Nous  ne  citerons  que  deux  exemples,  mais  deux  exemples 
qu'il  soit  impossible  de  récuser.  Nous  connaissons,  en  Navarre, 
des  familles  qui,  en  vertu  du  droit  d'aînesse,  vivent  depuis  pins 
de  mille  ans  ,  à  la  même  place  ,  dans  le  même  petit  manoir  et , 
pour  ainsi  dire,  à  l'ombre  du  même  bouquet  de  sapins  ou  de 
chênes.  A  Dit-u  ne  plr.  se  rri;e  nous  nouspoîti'.'us  le  tii.'rî'pion  du 


246  REVLE  DE  PARIS. 

droit  d'aînesse  !  Mais ,  si  vous  l'abolissez  du  premier  coup 
sans  vous  donner  la  peine  d'y  substituer  tout  un  régime  de  lois 
civiles,  que  deviendront  ces  familles?  Que  deviendront  leurs 
propriétés?  En  fait  d'impôts,  nous  ne  contestons  pas  que  les 
dons  volontaires  au  roi  ne  doivent  être  convertis  en  contri- 
butions régulières; mais  comment  établirez-vous  ces  contribu- 
tions? Par  quels  moyens  et  par  quels  agents  entendez-vous 
qu'elles  soient  levées?  Les  provinces  possèdent  une  méthode  de 
perception  qui  unit  à  une  admirable  simplicité  l'économie  la 
plus  rigoureuse: les  forcerez-vous  à  subir  vos  odieux  systèmes 
de  tailles,  si  mal  définis,  si  mal  appliqués  et  qui ,  en  dernier 
résultat,  ne  sont  autre  chose  que  l'exaction  organisée  ?  A 
quelle  époque  civilisée  a-t-on  vu  que  l'on  ait  enlevé  à  un  peuple 
des  institutions  de  dix  siècles  avant  même  que  l'on  fût  en  me- 
sure de  lui  en  donner  de  nouvelles? 

Ce  n'est  donc  pas  ,  on  le  voit,  une  simple  question  de  poli- 
tique générale  que  le  maintien  provisoire  ou  la  suppression  im- 
médiate des  franchises  ,  mais  une  question  d'inlérét  matériel  , 
d'intérêt  positif,  où  le  bien-être  des  provinces  se  trouve  com- 
corapléleraent  engagé.  IS'ous  devrions  peut-être  ,  à  ce  sujet ,  dé- 
montrer que  les  décrets  du  duc  de  la  Victoire  doivent  avoir 
pour  effet  infaillible  de  ruiner  le  commerce  basque  ;  mais  à 
quoi  bon  prouver  ce  qui  est  d'une  évidence  palpable?  Trans- 
férer de  l'Èbre  aux  Pyrénées  la  douane  espagnole,  la  plus  in- 
dolente, la  plus  immorale  qu'il  soit  possible  d'imaginer,  c'est 
agrandir  le  champ  où  la  contrebande  anglaise  exerce  effronté- 
ment son  hideux  brigandage.  A  qui  faut-il  apprendre  que  les 
ayuntamientos  des  provinces  ont  de  tout  temps  combattu  ce 
lâche  fléau  avec  plus  d'énergie  et  de  persévérance  que  le  gou- 
vernement de  Madrid?  Nous  finirons,  du  reste,  par  nous 
émouvoir  de  l'anéantissement  du  commerce  basque,  le  jour  où 
nos  départements  du  Midi  commenceront  à  s'en  ressentir.  Il  ne 
s'agit  point  ici  du  commerce  qui  se  fait  par  les  mers  et  les 
grandes  roules,  de  Perpignan  à  Bayonne,  mais  du  petit  négoce 
qui  se  pratique  à  pied  ou  à  dos  de  mulet ,  par  les  gorges  et  les 
défilés  de  la  chaîne,  de  la  république  indépendante  d'Andoire  au 
territoire  contesté  des  Aldudes,  des  avant-postes  de  Bellegarde 
aux  avant-postes  d'Irun  ,  et  qui  unit  si  étroitement  pendant  la 
paix  les  populations  des  deux  versants.  Il  y  a  déjà  bien  des 


REVUE  DE  PARIS.  247 

siècles  qu'î7  n'existe  plus  de  Pyrénées  pour  l'Espagne  du  nord 
et  les  provinces  méridionales  de  la  France.  Le  dernier  mol  de 
leur  politique  est  le  mot  de  Louis  le  Grand  (1). 

C'est  une  glorieuse  tâche  que  de  relever  en  Espagne  l'agri- 
culture, Tindiisirie,  le  commerce,  sans  lesquels  il  faut  renoncer 
à  former  les  classes  moyennes  ,  les  seules  classes  qui  fassent 
vivre  et  prospérei-  les  idées  constitutionnelles.  Mais  comment 
en  venir  à  bout  si  d'abord  on  ne  s'efforce  de  détruire  la  contre- 
bande anglaise  ,  la  plus  honteuse  plaie  qui  ait  jamais  rongé  le 
cœur  et  les  entrailles  d'une  grande  nation?  M.  le  baron  Dera- 
bowski  a  constaté  l'existence  du  fléau  à  l'entrée  de  toutes  les 
villes,  sur  tous  les  chemins  ,  sur  toutes  les  côtes.  On  ne  peut  se 
défendre  d'un  vif  sentiment  d'émotion  à  la  lecture  des  passages 
où  il  raconte  les  incroyables  traits  de  cynisme  et  d'audace  des 
fraudeurs  de  Cadix,  deMalaga  ,  d'Alicante  ,  elles  inutiles  efforts 
entrepris  en  1826  contre  ces  flibustiers  par  Ferdinand  VII, 
dans  l'unique  but  d'augmenter  les  revenus  du  fisc.  Nous  avons 
également  visité  l'Espagne  à  l'époque  où  la  guerre  civile  déso- 
lait ses  provinces  :  ce  ne  sont  pourtant  pas  les  troubles  ,  les  sé- 
ditions ,  les  massacres,  qui  nous  ont  fait  éprouver  les  impres- 
sions les  plus  pénibles  ,  mais  bien  l'aspect  de  Gibraltar,  celte 
aire  crénelée  d'où  l'Angleterre ,  qui  encourage  et  suscite  la 
contrebande  ,  par  des  moyens  occultes ,  de  l'un  à  l'autre  bout 
rie  l'Espagne,  la  soutient  ouvertement  dans  un  espace  dont 


(1)  Il  est  assez  malaisé  de  concevoir  que  le  gouvernement  français 
se  montre  si  médiocrement  préoccupé  de  nos  relations  commerciales 
avec  l'Espagne.  En  pareille  matière  ,  nous  ne  connaissons  rien  de  plus 
concluant  que  les  chiffres  ;  nous  n'en  mettrons  qu'un  très-petit  nombre 
sous  les  yeux  du  lecteur,  et  encore  espérons-nous  qu'on  nous  dispen- 
sera d'y  ajouter  le  moindre  commentaire.  L'Espagne  nous  expédie 
pour  1,250,000  francs  d'objets  naturels,  pour  277,490  francs  d'objets 
manufacturés.  Voici  maintenant  le  chapitre  sommaire  de  nos  exporta- 
tions :  nous  expédions  pour  18,365,000  francs  d'objets  naturels,  et 
des  objets  manufacturés  pour  la  somme  de  57,46  1,000  francs  environ. 
Comparez  et  concluez.  Après  les  Etats-Unis,  l'Espagne  est  le  pays  du 
monde  avec  lequel  nous  faisons  les  plus  nombreuses  et  les  meilleures 
affaires.  Et  que  serait-ce  si  la  contrebande  anglaise  ne  nous  enlevait 
les  deux  tiers  au  moins  de  nos  débouchés  ! 


243  REVUE  DE  PARIS. 

rétendue  est  circonscrite  par  la  portée  formidable  de  son  artil- 
lerie. La  population  de  Gibraltar  ,  si  vous  exceptez  la  garnison 
anglaise  et  les  agents  consulaires,  se  compose  exclusivement  de 
contrebandiers.  Dire  que  c'est  là  pour  eux  un  asile  et  un  repaire , 
ce  ne  serait  point  donner  une  idée  juste  de  la  vie  brillante  et 
fastueuse  qu'ils  y  mènent;  non,  c'est  leur  quartier  général , 
leur  place  forte,  le  boulevard  imprenable  de  leur  infâme  trafic. 
Fiers  de  la  scandaleuse  impunité  que  leur  assure  la  protection, 
parlons  mieux,  la  complicité  du  pavillon  britannique,  aussi 
élégants  que  les  plus  riches  tnajos  de  Séville  ou  de  Grenade, 
aussi  amoureux  du  plaisir  et  des  bonnes  fortunes  ,  ils  emplis- 
sent les  rues  et  les  voies  publiques  de  l'éclat  insolent  de  leurs 
fêtes  et  du  bruit  de  leurs  cavalcades.  Gibraltar  leur  appartient, 
comme  l'ancienne  Malte  appartenait  aux  chevaliers  de  Saint- 
Jean.  Du  pied  de  la  colline  qui  surmonte  la  ville,  et  qu'une 
armée  de  singes  intrépidement  campée  au  sommet  défend  en- 
core à  coups  de  pierre  contre  l'invasion  anglaise  ,  abaissez  vos 
regards  par  delà  ces  canons  dont  les  gueules  béantes  menacent 
à  toute  heure  les  lignes  dérisoires  de  douanes  que  l'Espagne  en- 
tretient comme  pour  la  forme  à  l'extrémité  du  territoire  neutre: 
vous  aurez  au-dessous  de  vous,  entre  la  mer  et  les  Alpuxarres  , 
les  vastes  sierras  de  l'Andalousie  et  de  Grenade  ,  leurs  t'egas  j 
leurs  plaines,  leurs  fleuves ,  perspective  immense  à  laquelle 
s'ajoutent,  en  Afrique,  les  empires  de  Fez  et  de  Maroc,  la  Bar- 
barie entière,  de  la  Méditerranée  à  l'Atlas.  Nous  doutons  fort 
cependant  que  votre  premier  sentiment  soit  celui  de  l'admira- 
tion et  de  l'enthousiasme  :  l'àme  se  serre  à  la  pensée  que  ces 
magnifiques  Espagnes  deviendraient  d'elles-mêmes  un  des  plus 
puissants  royaume  du  monde  ,  si  l'Angleterre  n'avait  intérêt  à 
rendre  de  jour  en  jour  plus  énervante  et  plus  douloureuse  la 
misère  de  ses  habitants.  Vous  diriez  d'un  géant  dont  un  vautour 
comprime  à  la  fois  la  tète  et  le  cœur. 

A  ceux  qui  voudraient  avoir  une  idée  complète  des  réformes 
qu'il  est  urgent  d'opérer  dans  la  Pénisule,  il  suffira  de  parcou- 
rir le  long  discours  prononcé  par  le  duc-régent  à  l'ouverture 
des  cortès.  L'Espagne  a-t-elle  en  ce  moment  des  hommes  qui 
soient  eu  état  d'accomplir  ces  réformes  et  de  doter  leur  pays, 
non-seulement  d'une  législation  politique,  mais  d'une  législa- 
tion eivilc,  d'un  gouvernement  régulier,  d'une  administration? 


RKVUE  DE  PARIS.  219 

De  même  que  tous  les  observaleurs  élrangeis  qui  ont  avant  lui 
étudié  l'Espagne  ,  M.  le  baron  Demhowski  garde  sur  ce  point 
un  silence  absolu.  Les  séances  du  congrès  ne  lui  inspirent  qu'un 
petit  nombre  de  traits  satiriques  ,  tracés  en  passant  d'un  crayon 
spirituel  et  facile  ,  et  qui  atteignent  indistinctement  les  procerès 
et  les  procuradorès.  On  s'étonne  de  la  pénurie  que  l'Espagne  a 
jusqu'ici  éprouvé  en  fait  d'hommes  politiques  :  c'est  bien  à  tort, 
selon  nous  ,  car  il  nous  semble  que  la  cause  de  cette  pénurie 
déplorable  ressort  d'elle-même  des  événements  qui  ont  eu  lieu 
depuis  un  demi-siècle  de  l'autre  côté  des  Pyrénées. 

Les  hommes  politiques  de  l'Espagne  se  rangent  dans  trois 
catégories  fort  distinctes  que  le  temps  lui-même  s'est  chargé 
d'établir  :  les  vieux  tribuns  et  les  vieux  généraux  de  1808  et 
de  1812,  —les  procerès  et  les  procuradorès  qui  ont  atteint  leur 
maturité  de  1812  à  1825,  —  les  jeunes  gens  élevés  pendant 
l'émigration  à  Paris  et  à  Londres  ,  et  qui  se  sont  produits  dans 
les  deux  chambres  ,  dans  le  gouvernement  civil,  dans  l'armée, 
immédiatement  après  la  mort  de  Ferdinand  VII.  Les  hommes 
(le  1808  et  de  1812  ont  donné  dans  ces  dernières  années 
le  scandale  de  toutes  les  palinodies  et  de  toutes  les  faiblesses. 
Est-ce  à  dire  ,  pour  cela  ,  qu'ils  aient  usurpé,  il  y  a  trente  ans, 
leur  réputation  de  courage  et  de  patriotisme?  Non  ,  sans  doute. 
Malheureusement,  dans  les  temps  qui  ont  suivi,  la  plupart  ont 
essuyé  des  persécutions  atroces  exercées  contre  leur  fortune  , 
contre  leur  honneur,  contre  leur  vie  ,  par  leurs  anciens  frères 
d'armes  aussi  bien  que  par  leurs  vieux  adversaires  j  et  ces  per- 
sécutions, qu'ils  ont  rendues  avec  usure  quand  ils  en  ont  eu 
l'occasion,  avaient  presque  toujours  pour  prétexte  de  futiles 
dissentiments  dont  personne  en  France  ou  en  Angleterre  n'au- 
rait songé  à  s'émouvoir,  et  qui  cependant  font  dresser  encore 
en  Espagne  d'interminables  listes  de  proscription.  Il  est  évident 
qu'à  la  longue  de  pareilles  vicissitudes  ont  dîï  plonger  ces 
hommes  dans  le  pire  des  scepticismes  ,  lescejjticisnie  politique 
qui,  dans  un  pays  si  peu  avancé,  aboutit  en  plein  à  la  plus  pro- 
fonde démoralisation.  Nous  avons  assisté  en  1855  A  une  sim|)!e 
conversation  qui  eut  lieu  à  Bagnères  entre  cinq  ou  six  émigrés 
français  de  1790,  et  deux  Catalans,  députés  aux  cortès  de  1812 
par  leur  province,  qui  leur  conféra  plus  tard  le  même  mandat 
pour  les  cortès  de  1837.  Les  uns  et  les  autres  avaient  vécu  en 

SI. 


250  REVUE  DE  PARIS. 

Espagne  sur  le  pied  de  l'intimité  la  plus  complète,  avant  et  pen- 
dant les  guerres  de  l'indépendance,  et  vous  pensez  bien  que  les 
premiers  ne  se  firent  point  faute  de  questionner  les  seconds  au 
sujet  de  leurs  amis  communs  qu'ils  avaient  perdus  de  vue  de- 
puis plus  de  vingt  ans.  Or,  sur  trente  Espagnols  environ  de  tout 
rang  et  de  toute  classe  dont  les  noms  furent  prononcés  dans  cet 
entretien,  nous  en  comptâmes  au  moins  vingt-cinq  qui  avaient 
misérablement  péri ,  dans  les  guerres  et  les  dissensions  civiles  , 
par  les  exécutions  militaires,  par  la  potence,  parla  colère  de 
la  soldatesque  ou  de  la  populace;  et,  à  l'embarras  que  faisait 
éprouver  à  nos  deux  interlocuteurs  le  souvenir  de  ces  catastro- 
l)hes  particulières  ,  il  nous  fut  aisé  de  comprendre  qu'il  éveil- 
lait en  eux  plus  d'un  regret  et  plus  d'un  remords. 

Nous  ne  citerons  que  pour  mémoire'  les  hommes  qui  ont 
achevé  leur  éducation  de  1812  à  1825.  Ils  forment  dans  les 
deux  chambres  le  troupeau  des  auditeurs  et  des  votants  ser- 
viles,  obéissant  en  silence  à  l'opinion  qui  domine,  qu'elle  vienne 
(lu  ministère,  des  bancs  de  l'opposition,  de  l'armée  ou  des 
masses,  peu  importe  ,  pourvu  qu'elle  se  produise  avec  une  cer- 
laine^énergie.  En  parlant  de  leur  éducation  ,  nous  craignons 
fort  d'avoir  employé  un  mot  souverainement  impropre  :  le  seul 
trait  caractéristique  de  leur  éducation,  c'est  qu'ils  n'en  ont  pas 
reçu  du  tout.  Cela  se  conçoit  sans  peine  si  l'on  tient  compte 
des  calamités  et  des  troubles  parmi  lesquels  ils  ont  grandi. 
Nous  exceptons  trois  ou  quatre  personnages,  hors  d'état  en  ce 
moment  de  servir  l'Espagne  par  la  raison  qu'ils  vivent  dans 
l'exil.  Quant  aux  hommes  nouveaux  ,  élevés  à  Paris  et  à  Lon- 
dres, c'est  bien  autre  chose,  vraiment.  Pour  ceux-là,  du  moins, 
on  ne  peut  pas  dire  que  l'éducation  leur  ait  manqué.  Leurs  ar- 
dentes natures  méridionales  se  sont  assimilé  à  leur  aise  les 
idées  générales  par  lesquelles  se  développent  et  prospèrent  les 
deux  grandes  sociétés  constitutionnelles  de  l'Europe;  tous  ont 
lepassé  les  monts  la  tète  remplie  d'une  exagération  facile 
à  comprendre,  mais  du  reste  ayant  dans  le  cœur  les  mobiles 
de  désintéressement  et  de  patriotisme  qui,  chez  les  nations 
moins  agitées  et  dans  des  temps  plus  calmes  ,  font  les  meilleurs 
et  les  plus  utiles  citoyens.  11  est  arrivé  cependant  qu'ils  ont  été 
les  premiers  à  recourir  aux  moyens  illégaux,  aux  ex[)éd!ents 
extrènaes,  aux  mesures  violentes,  quand  les  événeincnls  les  (»nt 


REVUE  DE  PARIS.  251 

contraints  de  renoncer  à  leur  bagage  d'idées  et  de  formules 
importé  de  Londres  et  de  Paris.  Pourquoi  s'en  étonner?  N'est- 
ce  pas  là  une  réaction  naturelle  dans  toutes  les  âmes  humaines, 
ol,  en  particulier,  dans  ces  âmes  fougueuses  où  sommeillaient 
les  insUncls  et  les  ressentiments  espagnols?  Comment  auraient- 
ils.conservé  leur  sang-froid  ,  ces  gouverneurs  fashionables  qui, 
(lès  leur  installation  dans  les  villes  qu'ils  se  proposaient  d'ad- 
ministrer sur  le  patron  d'une  sous-préfecture  française,  se 
voyaient  brutalement  débusquer  et  traquer  à  coups  d'escopette 
par  quelque  sale  guérilla?  Comment  auraient-ils  gardé  le  res- 
pect des  traditions  parlementaires  ,  ces  élégants  discoureurs 
({Ui ,  à  l'endroit  le  plus  redondant ,  à  la  plus  sonore  période  de 
leur  harangue,  et  au  moment  peut-être  où  ils  rêvaient  de  Ca- 
mille Desmoulins  et  de  Barnave  ,  moins  la  Conciergerie  et  la 
place  Louis  XV ,  se  sentaient  réveillés  en  sursaut  et  jetés  à 
bas  de  la  tribune  par  le  bras  nerveux  d'un  Legendre  valencieu? 
N'allez  i^s  tirer  de  tout  ce  qui  précède  la  moindre  induction 
défavorable  au  caractère  national.  C'est  un  axiome  vulgaire, 
que  les  événements  font  les  hommes  :  quels  hommes  auraient-ils 
doncpu  susciter  en  Espagne  où,  dans  l'espace  de  quatre  siècles, 
se  sont  amoncelés  plus  dabus  que  dans  le  reste  de  l'Europe  durant 
(juinze  cents  ans?  Quel  travail  aurait  pu  s'y  opérer,  sinon  ce 
travail  de  décomposition  et  de  ruine,  ces  déchirements  profonds 
qui  torturent  les  peuples  vieillis,  de  la  tète  au  cœur,  du 
cœur  aux  entrailles ,  mais  par  lesquels  s'enfantent  les  mœurs 
nouvelles  et  les  nouvelles  institutions?  C'est  d'hier  seulement 
que  l'heure  de  la  réorganisation  a  sonné  :  pourquoi  les  terribles 
ouvriers  qui  ont  déblayé  le  sol,  se  pénétrant  de  cette  autre 
mission  qui  commence,  sollicités  à  l'entreprendre  par  les  vœux 
si  douloureusement  éprouvés  et  pourtant  si  opiniâtres  de  leurs 
concitoyens,  ne  deviendraient-ils  pas  capables  de  l'accomplir? 
Noble  nation,  réservée  sans  aucun  doute  pour  toutes  les  gloires 
et  pour  toutes  les  fortunes  !  Plaise  à  Dieu  que  ses  législa- 
teurs, abjurant  leurs  haines  personnelles,  se  décident  enfin 
à  tirer  parti  des  inappréciables  ressources  de  son  génie  et 
de  son  territoire  !  Puisse-t-e!le  bientôt  ne  plus  faire  entendre 
ce  cri  émouvant  que  M.  Dembowski  a  recueilli  partout  sur  son 
passage  :  Oh!  si  Espana  tuviera  su  Napoléon!  —  Oh  !  si 
l'Espagne  avait  son  Napoléon  ! 


252  REVUE  DE  PARI   . 

Nous  avons  dit  que  le  livre  de  M.  Dembowski  reproduit  avec 
une  scrupuleuse  exactitude  les  mœurs  et  les  usages  de  la  Pé- 
ninsule. Cliaque  page  a  sa  piquante  anecdote,  sa  curieuse 
légende,  sa  petite  comédie,  son  petit  drame.  Le  principal 
mérite  ,  ou  ,  si  l'on  veuf,  le  plus  grand  cliarme  des  faits  racontés 
par  M.  Dembowski,  c'est  qu'avant  lui  ils  étaient  complètement 
ignorés  en  France, à  l'exception  toutefois  de  l'inévitable  combat 
de  taureaux  de  Madrid  ou  de  Tolède ,  des  sérénades  obligées 
de  Grenade  ou  de  Saragosse ,  et  de  trois  ou  quatre  souvenirs 
historiques  qui  ont  déjà  trouvé  place  dans  la  plupart  des  livres 
publiés  sur  l'Espagne,  à  dater  de  1800.  Parmi  les  récits  qui 
nous  ont  le  plus  frappé,  nous  citerons  la  description  d'une 
mascarade  politique  parodiant,  à  \3ipuerta  del  Sol,  don  Carlos 
et  sa  cour ,  généraux ,  ministres  ,  moines  et  chapelains  ,  au  mo- 
ment où  Gomez  menaçait  Aranjuez  et  l'Escurial  ;  d'une  fête 
d'étudiants  à  Séville  ;  d'une  foire  de  gitanos  aux  environs  de 
Ségovie  ;  du  zortcico  guipuzcoan,  espèce  de  ballet  officiel  gra- 
vement dansé,  les  jours  de  fêtes  et  de  réjouissances  publiques, 
par  les  plus  respectables  membres  de  Vaxuntamiento,t\.  ^ 
avant  tout,  l'horrible  prouesse  à\i  jjosadero  d'Echarri-Arranaz, 
dans  l'ingrate  et  sombre  vallée  de  la  Vorunda,  lequel  se  vante 
à  notre  voyageur  d'avoir  fait  fusiller ,  étant  officier  de  Zuma- 
lacarregui,  un  alfière  christino  dont  il  avait  été  longtemps  le 
camarade  de  pension  à  Vittoria.  On  n'imagine  guère  à  l'étranger 
combien  il  s'est  répandu  de  sang  en  Espagne  pendant  la  der- 
nière guerre  de  sept  ans.  Nous  avouons,  pour  notre  compte, 
que  nous  nous  sommes  souvent  indigné  des  plaisanteries  indé- 
centes soulevées  dans  les  petits  journaux  de  Paris  ,  de  1833  à 
1840,  par  les  proclamations  de  Valdès  ou  d'Espartero  ,  les 
marches  et  contre-marches  d'Alaix  et  de  Gomez,  les  banclos 
de  >'ogueras  ou  de  Cabrera.  ?s^ous  avons  encore  devant  les 
yeux  le  pâtre  catalan  qui ,  nous  montrant  sa  vallée  ,  une  des 
plus  pauvres  de  la  province,  et  que  les  carlistes  avaient  pour- 
tant envahie  cinq  fois,  sécriait  dans  le  rude  patois  de  se.; 
montagnes  :  «  Nos  pères  se  plaignaient  que  cette  seii  fût  sté- 
rile; il  faudra  bien  qu'elle  soit  féconde  ,  maintenant  qu'elle  a 
pour  engrais  les  cadavres  de  leurs  enfants  !  » 

Nous  regrettons  que  le  défaut  d'espace  nous  empêche  de  rap- 
porter un  quelques-uns  des  usages  observés  par  M.  le  baron 


REVUE  DE  PARIS.  253 

Deiiibo\yski ,  el  qui ,  dt;  l'un  à  Taulie  boul  de  la  Péninsule  , 
impriment  un  cacliet  d'originalilé  ineffaçable  aux  moindres 
actions,  aux  moindres  passions,  aux  moindres  sentiments.  Il 
n'est  pas  de  terre  en  Europe  qui  soit  aussi  riche  de  poésie  que 
l'Espagne  ,  poésie  vigoureuse  qui  est ,  à  vrai  dire ,  la  vie  même 
du  peuple,  immortelle  comme  Tàme  humaine,  dont  elle  est  à 
la  fois  l'effusion  la  plus  douce  et  le  plus  chaud  rayonnement, 
rires  et  pleurs  ,  bruits  et  lumières,  transports  et  angoisses, 
joies  ardentes,  araères  tristesses,  chants  d'amour  et  de  guerre, 
drame  incessant  de  Calderon  ou  de  Lope  ,  dont  les  beaux  es- 
prits castillans  ne  savent  plus  rejjroduire  les  sombres  épisodes, 
comédie  de  Miguel  Cervantes,  sentencieuse  et  bouffonne  comme 
h  l'époque  où  l'écrivait  le  soldat  mutilé  de  Lépante,  mais  qui, 
depuis  deux  siècles,  court  toute  seule  et  à  l'aventure  les  hôtel- 
leries et  les  gentilhommières ,  les  carrefours  des  forêts  et 
ceux  des  grandes  villes  ,  des  plateaux  crayeux  que  surmontent 
les  moulins  à  vent  de  la  Manche  aux  plus  vertes  ravines  de  la 
Navarre  et  du  haut  Aragon.  Voici  des  couplets  chantés  par  les 
chapelgorris  hàlés  d'Espartero ,  la  veille  même  des  batailles 
décisives  :  on  verra  s'il  est  possible  de  mieux  peindre  l'admi- 
rable sufrimienlo  du  soldat  espagnol ,  mélange  bizarre  de  ré- 
signation, de  mélancolie  et  de  gaieté,  avec  lequel  il  endure  les 
privations  et  les  misères  d'une  guerre  d'extermination  : 
«  Avec  du  riz  et  de  la  morue  ,  —  ils  prétendent  me  nourrir. 

—  Je  mourrai  donc  de  faim  !  ~  Mais  vive  la  liberté  ,  —  avec 
ùii  riz  el  de  la  morue  ! 

»  Depuis  huit  mois  point  de  paye,  —  pas  même  l'espoir  de 
la  toucher!  —  Je  mourrai  donc  de  faim!  —  Mais  vive  la  li- 
berté! —  Depuis  huit  mois  point  de  paye! 

«  Si  la  diète  prolonge  la  vie,  —  comme  dit  le  proverbe,  — 
les  pauvres  soldats  qui  font  cette  campagne,  —  quelle  longue 
vie  les  attend ,  —  si  la  diète  prolonge  la  vie  ! 

»  Avec  les  moustaches  de  Carlos ,  —  nous  ferons  un  pinceau, 
pour  faire  le  portrait  de  <:hristine,  —  et  de  la  reine  Isabelle, 

—  avec  les  moustaches  de  Carlos  !  o 

A  la  poésie  abondante  des  mœurs  et  des  légendes,  nous  ne 
voulons  point  comparer  aujourd'hui  la  poésie  des  livres ,  qui 
se  meurt,  ou  peu  s'en  faut,  à  Madrid ,  à  Valence ,  à  Léon.  La 


2o4  REVUE  DE  PARIS. 

littérature  espagnole  aurait  pourtant  peu  de  peine  à  prendre 
rang  parmi  les  plus  vivaces,  si  elle  pouvait  se  résoudre  à  s'in- 
î=pirer  franchement  des  fastes  d  un  pays  où  le  bon  et  le  beau 
n'ont  qu'à  se  produire  pour  se  développer  et  grandir.  Pour- 
quoi s'épuise-t-elle  à  travestir,  sous  prétexte  de  les  traduire, 
les  drames  de  Victor  Hugo,  d'Alfred  de  Vigny.  d'Alexandre 
Dumas,  et  jusqu'à  ceux  de  M.  Joseph  Bouchardy?  Pourquoi 
mettre  en  pièces  Byron,  Alfred  de  Musset,  Lamartine,  et 
coudre  ensemble  des  centons  disparates  parmi  lesquels  tout  se 
raèle  et  se  heurte,  la  passion  qui  blasphème  ,  le  caprice  qui 
raille,  la  philosophie  qui  rêve,  mais  la  passion  d'un  autre 
peuple,  le  caprice  d'une  autre  langue,  la  philosophie  d'une 
autre  société?  Qu'ont  à  démêler,  je  vous  prie,  les  vaudevilles 
<?e  M.  Scribe  avec  les  pompes  latines  et  les  splendeurs  arabes 
de  ce  magnifique  dialecte  castillan  dont  les  sonorf^s  ampleurs 
engloutissent  les  frêles  élégances,  les  petites  grâces  boudeu- 
ses, les  mesquines  péripéties  du  Gymnase,  ni  plus  ni  moins 
que  si  les  jeunes  premiers  du  théâtre  del  Principe ,  chaussant 
les  aspargatas  sévillanes  et  se  coiffant  du  sombrero  raadri- 
iègne ,  s'enveloppaient  tout  entiers  dans  les  immenses  plis  du 
manteau  catalan  ?  Mais  voici  la  paix  qui  renaît,  la  paix  féconde 
des  peuples  qui  se  régénèrent  :  il  faudra  bien  que  l'Espagne, 
grâce  au  libre  épanouissement  des  facultés  nationales,  rede- 
vienne ce  qu'elle  était  avant  Charles  IV,  la  patrie  des  grands 
poètes  et  des  grands  romanciers.  La  littérature  française  elle- 
même,  qui  s'éprend  chaque  jour  davantage  de  ses  gloires  et 
de  ses  infortunes  ,  provoque  déjà  par  des  essais  remarquables 
celle  vaste  restauration.  Dieu  veuille  qu'une  pareille  initiative 
n'échoue  point  par  les  exagérations  qui  ont  déconsidéré  des 
efforts  tout  à  fait  semblables  .  de  1780  à  1830  !  Ne  publiez  que 
des  études  exactes  et  consciencieuses ,  vous  n'aurez  pas  à 
craindre  cet  humiliant  discrédit.  Ne  vous  engagez  pas  à  la 
hâte  dans  les  provinces,  méridionales  trop  rapidement  explo- 
rées jusqu'ici  pour  que  l'on  ait  pu  saisir  leurs  mœurs  et  leurs 
tendances.  Il  a  paru  ,  depuis  1850.  d'innombrables  volumes  où 
il  est  question  de  l'Andalousie,  de  Murcie,  de  Grenade,  de  Jaën, 
des  deux  Caslilles  :  si  l'on  excepte  quelques  récits  de  voyage , 
est-il  un  seul  de  ces  volumes  dont  on  poursuive  jusqu'au  bout 
la  lecture? 


REVUE  DE  PARIS.  255 

Quel  besoin  de  se  tant  presser  !  quel  besoin  sui'tout  d'aller 
si  loin  chercher  !a  vieille  poésie  péninsulaire,  au  risque  de  la 
dénaturer,  quand  nous  l'avons  à  nos  portes,  le  long  de  nos 
frontières  ,  dans  ces  belles  provinces  du  Nord  que  les  touristes 
vulgaires  traversent  à  la  course,  les  yeux  au  Midi,  l'esprit  et  le 
cœur  en  avant  sur  le  grand  chemin  de  Madrid  ;  presbytes  qui 
ne  découvrent  rien  autour  d'eux  dont  les  lettres  françaises 
puissent  faire  leur  profit ,  tant  que  le  mayoral  n'a  pas  dételé 
ses  mules  à  l'un  des  faubourgs  de  Tolède,  et  qui,  de  Barcelone 
la  Libre ,  de  Saragosse  la  Noble,  de  la  féodale  Pampelune  ou 
delà  sarrazine  Calatayud ,  n'aperçoivent  distinctement  dans 
leurs  rêves  anticipés  que  ce  qui  est  à  Grenade  ou  à  Cadix  !  No- 
tre littérature  souffre  plus  qu'on  ne  pense  de  celte  négligence 
inexcusable.  Un  exemple  sur  vingt  répondra  d'avance  à  toutes 
les  objections  :  on  a  souvent  entrepris  l'histoire  du  midi  de  la 
France,  et  l'on  a  toujours  échoué  ;  le  moyen  qu'il  n'en  fût  pas 
ainsi  !  Comment  aurait-on  l'intelligence  de  cette  histoire,  quand 
on  ne  se  met  pas  en  devoir  de  la  relier  étroitement  à  celle  de 
l'Espagne  du  nord?  Gravissez  le  premier  pic  venu  ,  en  France 
ou  en  Espagne  ,  et  puis  reportez  vos  regards  à  un  passé  de 
trois  ou  quatre  siècles  :  vous  verrez  bien  qu'il  est  impossible 
de  scinder  les  annales  des  populations  qui  habitent  les  deux 
versants,  et  de  tracer  à  travers  leurs  traditions  et  leurs  chro- 
niques la  ligne  de  raison  établie  par  la  politique  entre  les  deux 
royaumes ,  à  travers  les  neiges  et  les  sapins.  Qu'est-ce  donc  qui 
séparait ,  il  y  a  trois  cents  ans ,  la  Navarre  française  de  la  Na- 
varre espagnole,  le  Roussillon  de  la  Catalogne,  notre  petit  coin 
de  Biscaye,  entre  Oléron  et  Bayonne ,  de  la  grande  Biscaye, 
entre  l'Èbre  et  la  Bidassoa?  Ici  comme  là  ,  mêmes  héros,  mêmes 
races,  mêmes  mœurs,  mêmes  croyances  j  ici  comme  là,  les 
monuments  ou  les  débris  de  l'occupation  romaine,  de  l'inva- 
sion gothe,  des  algarades  arabes,  des  invasions  franques  ,  des 
luttes  féodales  et  des  guerres  de  religion.  Concevez-vous  qu'on 
neveuille  pas  se  donner  la  peine  d'écrire  les  drames  qui  se  sont 
accomplis  ,  des  églises  moresques  du  bas  Aragon  aux  manoirs 
crénelés  de  la  haute  Guyenne,  des  tours  de  Foix  aux  tours  de 
Ségorbe  ,  des  forêts  noires  de  l'Armagnac  aux  sites  sévères  de 
la  Vorunda?  Nous  prévoyons  un  grand  élonnement  pour  l'Eu- 
rope, si  jamais  un  historien  ou  un  romancier  de  génie,  pre- 


2oG  REVUE  DE  PARIS. 

liant  possession  des  montagnes  pyrénéennes ,  comme  Walter 
Scolt  des  highlands,  reconstruit  leurs  châteaux,  leurs  prieu- 
rés, leurs  communes  indépendantes,  leurs  hospices  dans  les 
neiges,  leurs  commanderies  de  Saint-Jean,  leurs  préceptore- 
ries  de  bons  chevaliers  (1)  !  Héias  !  nous  n'en  sommes  encore 
qu'à  M.  Frédéric  Soulié  et  au  Comte  de  Toulouse.  Ne  désespé- 
rons de  rien  ,  pourtant.  Est-ce  que  la  tragédie  grecque  n'a  pas 
commencé  à  Thespis  ? 

(1)  C'est  le  nom  que  la  tradilion  a  conservé  aux  templiers,  parmi 
les  montagnards  des  deux  versants. 


Xavier  Durrieu. 


HISTOIRE  D'UN  FRANC. 


Peu  d'années  avant  1850  vivaient ,  et  vivaient  fort  mal,  à 
Belleville,  deux  jeunes  gens  venus  à  Paris  pour  faire  leur 
chemin.  C'est  sans  doute  pour  mieux  prendre  leur  élan  qu'ils 
s'étaient  logés  à  la  barrière  ,  entre  trois  ou  quatre  cours  et  six 
ou  huit  jardins.  Excepté  Dieu ,  qui  pouvait  supposer  que  ces 
deux  pauvres  provinciaux  s'occupaient ,  dans  le  fond  d'un  pa- 
villon ,  de  la  grande  pensée  de  parvenir?  Après  tout,  Napoléon 
n'était  guère  mieux  installé  lorsqu'il  vint  à  Paris  pour  la  pre- 
mière fois.  Ce  n'est  pas  le  pot  qui  fait  la  fleur  ;  elle  se  fait  oîi  on 
la  place ,  pourvu  qu'elle  ait  en  elle  de  quoi  devenir  grande  et 
belle. 

Cette  comparaison  est  complètement  fausse  comme  la  plupart 
des  comparaisons;  on  va  le  voir. 

Qu'étaient  spécialement  venus  faire  à  Paris  nos  deux  jeunes 
gens,  tous  les  deux  du  même  âge,  vingt-deux  ans,  tous  les 
deux  pauvres,  tous  les  deux  assez  vifs  ,  assez  spirituels  ,  i)Our 
ne  pas  démentir  leur  origine  méridionale?  Vous  croyez  l'avoir 
deviné.  Ils  venaient  faire,  supposez-vous,  de  la  peinture, 
parce  qu'on  leur  avait  donné  à  chacun  un  rameau  de  laurier,  le 
jour  de  la  distribution  des  prix  de  dessin ,  au  collège  du  chef- 
lieu.  Vous  vous  trompez.  Alors  ,  direz-vous ,  ils  accouraient  à 
la  voix  de  monsieur  tel  ou  tel ,  grands  distributeurs  de  brevets 
d'immortalité,  pour  faire  des  vers  ou  de  la  prose,  faute  de 
mieux.  Ce  n'est  pas  cela.  Par  extraordinaire,  nos  deux  amis 
n'étaient  ni  poètes  ni  peintres  ,  et ,  s'ils  étaient  destinés  à  mou- 
rir à  l'Hôtel-Dieu,  ce  n'est  ni  Gilbert,  qui  se  nourrissait  de  clefs, 
5  22 


258  REVUE  DE  PARIS. 

ni  Chatterton,  qui  ne  se  nourrissait  de  rien  du  tout,  qui  devaient 
faire  leur  lit. 

Marc  et  Marcelin  étaient  deux  natures  moins  choisies  ,  moins 
exceptionnelles.  Nés  dans  une  ville  industrielle,  ils  en  avaient 
sucé  le  gaz.  Leur  esprit  s'était  tourné  vers  la  physique  et  la 
chimie ,  monde  nouveau  qui  se  lève  à  l'horizon  et  dont  on  a  à 
peine  aperçu  la  cime  des  montagnes.  Penchés  dès  l'enfance  sur 
les  fourneaux  de  leurs  pères,  ils  avaient  d'abord  admiré  ,  avec 
la  curiosité  naïve  du  premier  âge,  les  phénomènes  de  la  fusion, 
le  plomb  coulant  en  ruisseaux  d'or,  l'argent  frétillant  au  fond 
du  creuset  comme  des  poissons  au  fond  d'un  lac;  ils  avaient 
appris  ensuite  à  connaître  la  valeur  des  métaux,  devenus  objets 
de  commerce,  soumis  à  toutes  les  applications  de  l'industrie. 
Plus  tard  ils  découvrirent  que  la  science  pouvait  tirer  bien  d'au- 
tres partis  de  ces  choses  dont  leurs  pères  ne  savaient  extraire 
qu'un  profit  borné  cora'me  leur  esprit,  comme  leurs  pauvres 
connaissances  de  sous-préfecture. 

C'est  Marc  qui  dit  le  premier  à  Marcelin  : 

—  Nos  pères  font  de  la  physique  et  de  la  chimie  sans  le 
savoir.  Les  bonnes  gens  ignorent  les  bancs  de  diamants  auprès 
desquels  ils  passent  tous  les  jours. 

—  Tu  es  ambitieux,  dit  Marcelin  à  Marc. 

—  Et  toi?  répliqua  Marc. 

—  Moi  aussi ,  répondit  Marcelin. 

—  Nous  sommes  bons  chimistes  tous  les  deux  ,  reprit  Marc  , 
nous  en  savons  plus  dans  le  petit  doigt  que  tous  les  industriels 
du  département,  dont  nous  sommes  pourtant  les  très-humbles 
vassaux  du  côté  de  la  fortune. 

Oui,  cela  est  ainsi,  reprit  Marcelin  en  soupirant.  Mais  qu'y 

faire?  As-tu  découvert  un  agent  chimique  pour  décomposer  les 
ingrats,  dissoudre  les  faquins  et  vaporiser  les  fripons? 

—  Non  ,  répondit  Marc  j  mais  j'ai  trouvé  le  moyen  d'être 
aussi  heureux ,  aussi  riche  ,  aussi  puissant  qu'eux  sans  être  vo- 
leur. 

—  Mon  ami,  vends  tout  de  suite  ton  secret  au  gouvernement. 
Mais  tu  plaisantes ,  et  je  plaisante  comme  toi. 

—  Je  ne  plaisante  pas ,  et  la  preuve  ,  c'est  que  je  vais  te  con- 
fier ma  recette.  Allons  à  Paris ,  et  livrons-nous  à  l'étude  de  la 
chimie  et  de  la  physique;  tout  est  à   faire   dans  ces  deux 


REVUE  DE  »>ÀÎ\IS.  2S^ 

sciences,  avec  lesquelles  l'empire  n*a  su  fabriquer  que  de  la 
poudre  à  canon  et  la  restauration  que  du  sucre  de  betterave. 
J'entrevois  des  merveilles  derrière  ce  rideau  de  S'>Zi  de  vapeur, 
de  fumée  ;  rideau  léger,  et  qu'un  souffle  du  génie  peut  empor- 
ter au  loin.  Nous  le  repousserons.  Quel  pauvre  théâtre  pour 
nous  que  cette  ville  où  nous  avons  eu  le  bonheur  de  voir  la  lu- 
mière, ville  où  Ton  fait  du  fer  avec  du  fer,  du  plomb  avec  du 
plomb  ,  du  cuivre  avec  du  cuivre  !  Oh  !  les  illustres  sorciers,  les 
radieux  magiciens!  Avec  ces  métaux,  je  ferai  tout,  moi  ;  nous 
ferons  tout ,  nous  autres  !  car  loi  et  moi,  nous  sommes  insépa- 
rables. Je  ne  veux  que  voir  le  dôme  de  l'Institut. 

—  C'est  donc  à  Paris  que  tu  veux  aller? 

—  El  où  donc?  Y  a-t-il  une  autre  ville  au  monde? 

—  Mais  nous  n'avons  pas  cinq  cents  francs  à  nous  deux. 

—  Sais-tu  si  Colomb  avait  deux  piastres  seulement  lorsqu'il 
découvrit  l'Amérique? 

—  Mais  il  a  découvert  l'Amérique  ,  et  après  lui.... 

—  Il  y  a  tous  les  jours  des  Amériques  à  découvrir.  Ah!  tu 
crois  que  tout  ce  que  Dieu  a  caché  se  borne  à  trois  mille  lieues 
de  terre  ,  commençant  et  finissant  par  une  mer  glacée  ?  Mais  , 
après  lui,  songe  à  toutes  les  autres  Amériques  découvertes.  La 
culture  et  la  propagation  de  la  pomme  de  terre,  —  Amérique! 
La  vapeur  appliquée  à  la  navigation,  —  Amérique!  Le  gaz 
éclairant  nos  villes,  le  gaz  qui  dormait  depuis  le  déluge  sous 
une  épaisse  croûte  de  charbon  ,  —  Amérique  !  En  morale,  en 
littérature,  en  sciences,  que  d'autres  Amériques  à  révéler  au 
monde  ! 

—  Je  m'embarque  avec  toi,  nouveau  Colomb,  s'éct-ia  Marcelin. 
A  quand  le  voyage? 

—  Tout  de  suite,  répondit  Marc.  N'attendons  pas  que  l'âge 
nous  envoie  le  découragement,  ou,  qui  pis  est,  une  femme  à 
épouser  ;  les  femmes ,  ces  gouffres  de  tant  de  beaux  génies , 
sirènes  qui  commencent  par  séduire  ceux  qu'elles  doivent  dévo- 
rer. Je  parle  des  femmes  légitimes. 

Les  deux  amis  se  dirent  une  foule  d'autres  choses,  mais  aucune 
ne  put  les  détourner  d'aller  chercher  foitune  à  Paris. 
Enfin  Marc  aperçut  le  dôme  de  l'Institut. 

—  Il  sera  â  nous  !  s'écria-t-il  en  mettant  le  pied  sur  le  pont 
des  Arts. 


260  REVUE  DE  PARIS. 

—  Messieurs,  messieurs,  leur  cria  Tinvalide,  c'est  deux 
sous  ! 

L'enthousiasme  de  Marc  reçut  un  seau  d'eau  glacée. 

—  Toujours  de  l'argent!  dit-il  en  payant  rinvaiide. 

—  Si  jamais  rinstilut  est  à  nous,  reprit  Marcelin  avec  le 
calme  d'un  calculateur,  je  ferai  construire  des  boutiques  dans 
les  pavillons  latéraux,  et,  après  avoir  élevé  de  deux  étages 
le  corps  principal ,  je  le  louerai  à  des  Anglais  qui  payent 
bien. 

—  Profanation  !  s'écria  Marc.  Et  la  science  n'aura  plus  de 
temple,  plus  d'asile  !  Je  veux  l'Institut  pour  y  appeler  tous  les 
savants,  tous  les  véritables  savants,  ceux  auquels  l'intrigue  et 
l'ignorance  ferment  aujourd'hui  les  portes.  L'Institut  n'aura  plus 
de  portes. 

—  Tu  éviteras  par  là  les  contributions. 

Marchand  ,  boutiquier,  trafiquant!  dit  Marc.  Tu  seras  donc 
toujours  le  même  ? 

—  C'est  parce  que  je  ne  veux  pas  être  toujours  le  même  que 
je  parle  ainsi ,  répliqua  Marcelin. 

Rentrés  dans  leur  petit  pavillon  de  Belleville,  les  deux  amis 
songèrent  à  s'installer.  Avec  le  peu  d'argent  que  leur  avaient 
laissé  le  voyage ,  les  commissionnaires  et  leur  propriétaire  ,  ils 
achetèrent  des  instruments  de  physique  et  de  chimie.  Leur  labo- 
ratoire fut  loin  d'être  complet ,  car  il  faut  commencer  par  être 
excessivement  riche  pour  devenir  un  peu  riche  avec  l'aide  de  la 
chimie. 

Cependant  Marc  commença  à  s'occuper  des  moyens  de  perfec- 
tionner les  verres  de  lunettes  avec  lesquels  les  objets  peuvent 
paraître  visibles  la  nuit.  Il  savait  que  les  lunettes  de  nuit  sont 
encore  à  un  état  informe,  malgré  l'immense  utilité  que  la  navi- 
gation en  tirerait  si  elle  en  possédait  de  bonnes.  Il  fondit,  il 
lima  ,  il  combina  jour  et  nuit ,  mangeant  peu ,  ne  dormant  pas, 
ne  sortant  jamais. 

De  son  côté  ,  Marcelin  travaillait  aussi  au  même  objet,  mais 
avec  une  ardeur  infiniment  moins  scientifique.  Marc  avait  des 
élans,  Marcelin  des  joies  secrètes,-  Marc  poussait  des  cris,  Mar- 
celin souriait  finement  à  chaque  progrès. 

—  .le  n'arriverai  donc  jamais  ?  disait  Marc. 

—  Si  jamais  j'arrive!  nui; murait  Marcelin. 


REVUE  DE  PARIS.  261 

—  Je  veux,  ajoutait  l'un,  que  ma  découverte  ravisse ,  étonne, 
soulève  le  monde  savant. 

—  Je  me  contenterais  d'un  petit  perfectionnement  honnête, 
disait  l'autre  tout  bas. 

Si  Marc  ne  sortait  jamais  ,  comme  je  l'ai  dit ,  Marcelin  s'in- 
filtrait dans  le  monde  le  plus  qu'il  le  pouvait,  tantôt  de  biais, 
tantôt  ù  plat  ventre ,  toujours  adroitement.  Il  fréquentait  les 
théâtres  ,  se  contentant  de  l'obscurité  du  parterre  et  du  simple 
voisinage  d'un  commis  marchand  ou  d'un  petit  employé. 

Ainsi,  lorsque  Marc  ne  connaissait  encore  que  l'escalier  de 
son  pavillon,  Marcelin  possédait  son  Paris  comme  un  corsaiie 
africain  connaît  les  côtes  de  la  Méditerranée. 

Au  bout  de  trois  mois  de  veilles,  de  sueur,  —  et  le  mot  sueur 
est  pris  ici  dans  la  pénible  acception  du  mot,  la  sueur  de  l'ou- 
vrier fondu  par  la  chaleur  de  sa  forge,  —  Marc,  desséché, 
amaigri,  triste,  découragé,  brisa  ses  verres  en  disant  :  Ma  dé- 
couverte n'est  bonne  qu'à  un  cinquième  près  ;  le  cinquième  res- 
tant est  imposeible,  du  moins  à  mes  forces.  Trois  mois  dévorés 
par  ce  charbon ,  ces  flammes,  et  par  une  espérance  encore  plus 
corrosive  que  ces  flammes  ! 

Brisé  de  douleur,  il  tomba  sur  son  lit  avec  la  fièvre. 

Au  même  instant  Marcelin  rentrait  j  il  revenait  du  spec- 
tacle. 

—  Qu'as-tu  ?  dit-il  à  Marc. 

—  J'ai  que  nous  sommes  perdus ,  ruinés ,  à  deux  doigts  de 
l'hôpital. 

—  Et  l'Amérique?  dit  Marcelin. 

—  Il  n'y  a  pas  d'Amérique  ,  répondit  Marc  les  larmes  au  vi- 
sage. Notre  tentative  est  une  erreur,  notre  essai  une  déception. 
Ce  soir  je  me  suis  démontré  que  les  lunettes  de  nuit  telles  que  je 
les  rêvais  ne  sont  pas  réalisables. 

—  Ah  !  dit  Marcelin. 

—  Comment  !  tu  ne  te  désoles  pas?  tu  ne  meurs  pas  de  dés- 
espoir ? 

—  Pas  de  cette  fois,  répondit  Marcelin  en  sortant  de  sa  poche 
plusieurs  poignées  d'écus  au  milieu  desquels  nageaient  quel- 
ques gracieuses  pièces  d'or. 

—  De  l'argent?  s'écria  Marc. 

—  De  l'argent  et  de  l'or  ,  répondit  Marcelin. 


262  REVUE  DE  PARIS. 

—  Et  comment? 

—  Voici  comment.  Tandisquetu  t'occupais  de  faire  des  verres 
au  moyen  desquels  on  y  verrait  la  nuit,  moi  je  m'occupais  de 
fabriquer  ,  en  imitant  tes  procédés  ,  des  verres  avec  lesquels  on 
pût  y  voir  le  jour. 

—  Tu  es  fou. 

—  Le  fou  a  la  parole.  Tu  cherchais  à  confectionner  des  té- 
lescopes, et  moi  des  lunettes  de  spectacle  à  bon  marché.  Ton 
télescope  aurait  coûté  trois  mille  francs;  ma  lunette  coule  six 
francs ,  six  francs  de  moins  que  les  lunettes  ordinaires.  Grâce 
à  loi,  la  mienne  ,  outre  ces  conditions  de  bon  marché,  a  sur 
les  lunettes  dont  on  fait  usage  l'avantage  de  rapprocher  de 
quelques  toises  de  plus  les  objets  qu'on  regarde.  Je  travaillais 
sans  le  le  dire  à  ce  petit  perfectionnement.  Ce  soir  j'avais  pris 
en  sortant  cinquante  lunettes  de  mon  invention.  Pendant  les 
entr'acles,  je  les  ai  toutes  vendues  au  théâtre  de  l'Ambigu.  Telle 
est  la  cause  de  mon  indifférence  pour  ta  douleur  et  de  ma  joie, 
que  je  prétends  te  faire  partager. 

—  Malheureux  !  s'écria  Marc  dans  un  accès  de  colère,  c'est 
ainsi  que  tu  te  conduis  avec  moi ,  avec  la  science!  Tu  la  dé- 
chires,  tu  rémiettes,  tu  la  vends  à  des  profanateurs  tes  sem- 
blables. Trois  mois  de  veilles,  et  pourquoi?  Pour  arriver  à 
vendie  des  lunettes  de  spectacle! 

Marcelin  ne  trouva  un  adoucissement  aux  reproches  de  son 
ami  qu'en  s'endormant,  la  main  étendue  sur  la  pile  d'argent 
qu'il  avait  gagnée  avec  la  vente  de  ses  lunettes. 

Cette  querelle  se  réduisit,  quelques  jours  après,  en  un  léger 
nuage  flottant  sur  l'amitié  des  deux  compatriotes.  Le  savant 
usa  de  générosité  parce  qu'il  avait  du  cœur,  l'homme  habile 
employa  la  finesse  parce  qu'il  avait  du  savoir-faire,  en  sorte 
que  l'un,  remis  de  la  fièvre,  retourna  à  ses  fourneaux,  et  que 
l'autre,  sans  cesser  de  débiter  ses  lunettes,  continua  à  travail- 
ler auprès  de  son  ami. 

On  s'occupait  beaucoup  à  cette  époque  des  divers  emplois 
affectables  au  gaz  hydrogène.  Paris  et  Londres  s'éclairaient  à 
celle  lumière  factice  qui,  d'égoul  en  égout ,  monte  jusqu'au 
sommet  des  monuments,  et  va  au  haut  du  ciel  surprendre 
les  secrets  de  la  nuit,  dernier  coup  porté  aux  dicrètes  et 
vieilles   amours  de  Diane  et  d'Endymion  ,   si  délicieusement 


REVUE  DE  PARIS.  265 

peintes,  au  salon  de  celle  année  1842,  par  M.  Nestor  d'Andert. 

Esprit  infatigable  ,  Marc  se  dit  :  Si  cette  lumière  nouvelle  , 
au  lieu  de  ramper  dans  la  terre  et  au  bord  des  ruisseaux  ,  ton- 
jours  esclave  du  tuyau  qui  l'opprime  ,  pouvait  devenir  porta- 
tive comme  le  feu,  comme  l'eau  ,  comme  l'air,  un  problème 
des  plus  beaux  serait  résolu.  Il  faudrait  que  les  vaisseaux,  par 
exemple,  pussent,  sur  mer,  s'éclairer  au  gaz,  comme  le  font 
nos  maisons  sur  la  terre.  L'effort  n'est  pas  au-dessus  des 
moyens  de  la  science.  Tentons. 

II  reprit  ses  cornues,  ralluma  son  fourneau,  et  son  courage 
monta  ,  comme  la  flamme  de  sa  forge ,  au-dessus  de  sa  tête. 

Le  fidèle  compagnon  de  Marc  suivit  de  l'œil  toutes  ces  opé- 
rations difiBciles .  qu'il  analysa  à  sa  manière  ,  et  dont  il  étudia 
les  résultats  avec  des  espérances  beaucoup  moins  sublimes, 
ainsi  qu'on  va  le  voir. 

Mille  déceptions  venaient  se  jeter  en  travers  des  expérieDces 
nombreuses  essayées  par  Marc.  Tantôt  le  gaz,  soumis  à  une 
agitation  trop  peu  ménagée,  afin  de  pressentir  les  effets  du 
roulis,  brisait  violemment  l'appareil;  tantôt  il  s'enflammait 
dans  le  réservoir,  se  refusant  à  une  émission  lente.  Alors  le 
pauvre  savant ,  les  mains  brûlées  ,  les  cheveux  roussis  ,  restait 
confondu  d'anéantissement  devant  les  débris  de  ses  naufra- 
ges. Marcelin  ne  perdait  pas  si  vite  courage.  «  Mon  Dieu  ! 
disait-il ,  Rome  ne  s'est  pas  bâtie  en  un  jour  ;  le  fleuve  est  d'a- 
bord ruisseau  ;  tout  vient  à  point  à  qui  sait  attendre,  »  et  au- 
tres proverbes  dont  on  vérifie  la  portée  lorsqu'on  a  perdu  les 
dents,  les  cheveux,  et  quelquefois  l'intelligence.  Il  allait  en- 
suite se  remontrer  dans  les  salons  des  amis  qu'il  s'était  faits; 
et  là  on  le  regardait  déjà  non-seulement  comme  un  homme 
fort  aimable,  mais  encore  comme  un  des  plus  ingénieux  physi- 
ciens, comme  un  des  plus  habiles  chimistes  de  l'époque.  Dans 
l'art  de  flatter,  il  n'avait  pas  besoin  des  conseils  de  Marc.  De 
préférence  il  coloyait  les  hommes  ancrés  et  amarrés  au  port, 
les  femmes  mûres;  il  ne  critiquait  rien,  pas  même  le  mal,  de 
peur  d'avoir  à  se  rétracter  un  jour.  Non-seulement  il  adorait 
le  soleil  levant,  mais  tout  ce  qui  se  levait  à  quehjue  point  que 
ce  fût  de  l'horizon  ,  la  grande  ourse  ou  la  croix  du  sud. 

Un  soir,  selon  son  habitude,  il  était  sorti  pour  aller  trôner 
dans  Je  monde ,  laissant  son  ami ,  qui  maDgeait  un  hareng  sur 


264  REVUE  DE  PARIS. 

son  enclume,  pour  tout  dîner.  Ce  repas  achevé,  Marc  sentit  un 
petit  frémissement  dans  un  coin  du  cerveau  j  c'était  l'idée  qui 
sonnait,  la  grande  idée,  celle  qu'on  cherche  si  longtemps, 
qu'on  finit  par  aller  la  chercher  dans  le  tombeau.  Il  tenait  sa 
découverte  ;  il  la  saisit,  l'étalé  sur  le  papier  avec  deux  mots  , 
quatre  chiffres.  Il  traduit  avec  quelques  corps  chimiques  ce 
langage  inspiré,  et  le  phénomène  vient  au  monde;  il  est  conçu, 
vivant,  il  est  palpable.  C'est  une  réalité.  Marc  a  vaincu  la  dif- 
ficulté. Le  gaz,  la  lumière,  voyagera  sur  les  mers,  oij  il  ne  fera 
plus  nuit.  Quel  long  soupir  il  exhala  ! 

L'émotion  l'asphyxiait ,  il  avait  besoin  de  prendre  l'air,  de 
se  mêler  à  la  vie  des  autres  hommes  pour  ne  pas  mourir  fou- 
droyé. On  ne  touche  pas  impunément  aux  secrets  de  Dieu.  Et , 
comme  Archimède  courant  tout  nu  dans  les  rues  après  avoir 
résolu  son  fameux  problème ,  comme  Gibbon  allant  caresser 
ses  chiens  dans  son  jardin  à  une  heure  après  minuit,  quand  il 
eut  écrit  la  dernière  ligne  de  son  Histoù^e  de  la  chute  de  l'em- 
pire rotnam ,  Marc  quitta  son  cabinet  et  descendit  comme  un 
fou  la  montagne  de  Belleville.  Sans  avoir  le  sentiment  des  dis- 
tances qu'il  parcourut,  il  arriva  au  milieu  de  Paris,  dont  il 
voyait  pour  la  première  fois  les  merveilles  après  deux  ans  de 
séjour.  Le  bruit  de  la  rue  amortit  le  bruit  de  sa  tête.  Peu  à  peu 
il  se  calma.  Fraîche  et  ètoilée  ,  la  nuit  adoucit  entièrement  l'ar- 
deur de  son  sang.  Marc  prit  alors  plaisir  à  contempler,  avec 
la  curiosité  d'un  naturaliste  descendu  dans  la  cloche  à  plon- 
geur au  fond  de  la  mer,  les  milliers  d'objets  étalés  par  l'indus- 
trie derrière  les  glaces  transparentes  des  boutiques.  Nous  né- 
gligerons de  dire  toutes  les  satisfactions  qu'il  éprouva  dans 
celte  revue,  pour  arriver  tout  de  suite  à  l'espèce  de  secousse 
dont  il  fut  ébranlé  en  lisant  sur  un  paquet  recouvert  d'un  pa- 
pier bleu  :  Bougies  au  gaz.  Il  était  déjà  dans  la  boutique  du 
marchand.  —  Qu'est-ce  que  ces  bougies  au  gaz?  demanda-t-il. 

—  C'est  une   nouvelle  invention  ,  lui   répondit    le  commis. 

—  De  qui  est  cette  invention?  —  Parbleu!  lui  dit  le  commis, 
vous  revenez  donc  de  la  Chine,  pour  ignorer  que  les  bougies 
au  gaz  et  les  chandelles  au  gaz  sont  de  l'invention  de  M.  Mar- 
celin, le  fameux  chimiste.  Lisez,  monsieur,  lisez!  —  En  effet, 
Marc  put  lire  sur  l'étiquette  de  chaque  paquet  :  De  IHnvention 
de  M,  Marcelin  ;  chimiste. 


REVUE  DE  PARIS.  265 

Éperdu  ,  furieux  ,  Marc  sortit  de  la  boutique  et  franchit 
comme  un  lion  la  dislance  qui  le  séparait  de  Belleville.  Quand 
il  rentra  dans  le  pavillon,  Marcelin  était  déjà  couché.  —  Mi- 
sérable! lui  dit-il,  de  mon  invention  tu  as  fait  des  bougies  el 
des  chandelles ,  —  de  mon  invention,  si  grande  et  si  haute- 
ment scientifique.  Tu  m'as  avili,  tu  m'as  volé,  tu  m'as  traîné 
dans  la  boue  du  petit  commerce.  C'est  pour  des  chandelles  que 
j'ai  ces  trois  rides  au  front  ,  ces  doigts  brûlés ,  ces  yeux 
éteints  ! 

Marcelin  lui  répondit  en  balbutiant  :  —  Je  voyais  que  tu  ne 
parvenais  à  rien  avec  tous  tes  travaux  ;  j'ai  cherché  à  en  tirer 
quelque  utilité  en  les  appliquant  au  commerce.  Mes  chandelles 
au  gaz  m'ont  fait  gagner  trente  mille  francs.  Je  vais  t'en 
compter  quinze  mille,  et  tu  n'auras  plus  rien  à  dire. 

—  Plus  rien  à  dire  !  mais  ce  n'est  pas  quinze  raille  francs  que 
j'aurais  gagnés  avec  ma  découverte,  c'est  un  grand  nom,  un 
nom  immortel.  Je  voulais  une  couronne,  et  tu  me  donnes  un 
pain  !  —  Puisque  je  ne  puis  pas  te  tuer,  poursuivit-il,  je  puis 
du  moins  tuer  ma  découverte  ,  déshonorée  d'avance  par  les 
ignobles  parodies.  —  Marc,  d'un  coup  de  pied,  renversa  ses 
cornues,  et  jeta  au  feu  son  problème. —  Maintenant,  sors  d'ici, 
tu  n'as  plus  rien  à  me  voler. 

—  Voyons,  lui  dit  Marcelin  ,  apprécie  mieux  le  sens  de  ma 
conduite  envers  toi.  Si  j'ai  caché  avec  mystère  la  composition 
de  mes  bougies  et  de  mes  chandelles  à  gaz  ,  c'est  que  je  con- 
naissais la  fierté  de  ton  caractère.  Tu  n'aurais  j'amais  consenti 
à  t'associer  à  l'exploitalion  de  mon  procédé.... 

—  Je  le  crois  bien,  murmura  Marc. 

—  J'amais  tu  n'aurais  voulu  mettre  le  pied  dans  ma  fa- 
brique. 

—  Tu  as  donc  une  fabrique  ?  demandaMarc  avec  éton  nement. 

—  Mais  oui...,  une  toute  petite  fabrique...,  répondit  Mar- 
celin. Cela  ne  va  pas  mal.  J'ai  des  commandes..,  je  marche... 
Si  tu  voulais  renoncer  à  tes  théories  pour  te  livrer  entière- 
ment à  la  pratique,  je  n'aurais  que  du  plaisir  à  te  donner  une 
part  dans  les  intérêts  de  ma  maison. 

—  Ah  !  lu  me  protèges,  monsieur  Marcelin  ! 

—  Non... ,  tu  ne  veux  pas  comprendre  le  côté  sérieux  de  la 
viej  écoute.... 

5  .     23 


266  REVUE  DE  FAUIS. 

—  Allons!  le  marchand  de  chandelles  se  fait  philosophe  et 
me  moralise. 

—  Je  ne  te  moralise  pas;  mais  je  voudrais  que  comme  moi 
tu  songeasses  un  peu  plus  à  l'avenir.  Tout  se  tient  aujourd'hui  : 
la  politique  et  le  commerce.  Celui  qui  est  riche  est  électeur. 
Soyons  électeurs  .  et  le  député  de  notre  pays  nous  courtisera. 
Il  voudra  nos  voix,  nous  les  lui  donnerons  :  mais  de  son  côté, 
il  nous  fera  nommer  fournisseurs  de  bougies  à  gaz  de  la  mai- 
son du  roi,  des  princes  el  des  princesses.  Services  pour  ser- 
vices. 

—  Tu  as  donc  de  l'ambition  ? 

—  Voilà  ,  Marc  ,  la  queslion  que  je  t'adressai .  le  jour  où  lu 
me  proposas  de  t'accompagner  à  Paris;  tu  me  répondis  :  Oui , 
et  toi,  en  as-tu  ? 

—  Cette  ambition  que  j'ai  encore ,  reprit  Marc ,  n'est  pas 
d'être  le  boutiquier  des  grands  et  d'entrer  en  concurrence  avec 
les  épiciers  de  Paris;  mais  c'est  Tambilion  des  Vauquelin,  des 
Lavoisier,  celle  d'élever  la  France  scientifique  au  premier  rang 
des  nations.  C'est  pour  cela  que,  moi  aussi,  je  veux  devenir, 
non  pas  simple  électeur  vendant  ma  voix  pour  vendre  des 
chandelles  ou  des  lunettes  de  spectacle,  mais  député  et  pou- 
vant dire  à  la  France,  sans  l'inteimédiaire  des  journaux,  tou- 
jours si  avares  de  justice,  mes  grandes,  mes  utiles  découvertes. 
Car  ne  crois  pas  que  je  sois  un  rêve-creux ,  un  alchimiste  ,  un 
astrologue;  je  veux  l'utile,  mais  je  le  veux  immense,  infini  , 
faisant  le  bonheur  de  tous ,  comme  Parmentier  et  Jenner  le 
trouvèrent,  et  non  l'utile  comme  tu  le  poursuis,  propre  à  en- 
richir toi  seul. 

—  Et  pour  t'enrichir,  toi  aussi ,  Marc. 

—  Moi  !  Encore  une  fois  cesse  de  m'associer  à  tes  calculs  dé 
droguiste.  Ils  ne  m'inspirent  que  du  dégoût.  Je  t'ai  dit  de  sor- 
tir tantôt.  J'ai  été  dur,  j'étais  en  colère.  Tout  simplement  sé- 
parons-nous. Tu  es  l'homme  de  la  fabrique,  va  à  la  fabrique; 
moi  je  suis  l'homme  du  laboratoire  ,  je  reste  ici.  Sans  nous 
haïr,  sans  nous  nuire,  tâchons  de  vivre  l'un  sans  l'autre. 

—  Puisque  tu  le  veux,  dit  Marcelin,  nous  nous  séparerons. 
Aussi  bien  nos  goûts  son  différents,  nos  opinions  ne  se  ressem- 
blent pas,  ajouta-t-il,  voyant  que  tout  espoir  de  rester  auprès 
de  Marc  pour  lui  dérober  d'autres  secrets  devenait  impossible. 


KEVUE  DE  PARIS.  267 

Mais ,  comme  lu  Tas  dil,  nous  ne  nous  nuirons  pas  pour  cela. 
Nous  nous  retrouverons  dans  les  occasions  difficiles  où  nous 
aurons  besoin  l'un  de  l'autre. 

Le  lendemain  malin  ,  Marc  et  Marcelin  se  firenl  leurs 
adieux. 

Marcelin  aurait  depuis  longtemps  provoqué  cette  séparation 
s'il  n'eût  toujours  été  retenu  par  la  pensée  de  dérober  quelques 
étincelles  au  vaste  foyer  de  connaissances  de  son  ami,  quelques 
miellés  ,  quelque  savant  procédé,  susceptible  de  devenir  sous 
sa  main  une  pommade,  un  onguent,  un  élixir,  un  cirage.  Il 
s'établit  dans  sa  fabrique  ,  au  milieu  de  l'élégant  appartement 
qu'il  s'était  fait  meubler.  Du  baut  de  son  lit  de  palissandre,  il 
put  voir  courir,  travailler  ses  nombreux  ouvriers,  et  lire,  en 
attendant  son  déjeuner,  son  journal  d'opposition. 

En  1830,  tout  bon  petit  commerçant  était  dans  l'opposition. 

Ame  généreuse  et  bonne  autant  qu'elle  était  parfois  ardente, 
Marc  regretta  son  ami  Marcelin,  son  compatriote  ,  son  compa- 
gnon de  misère,  son  complice  d'indépendance  ,  son  frère  dans 
les  travaux  du  laboratoire,  quand  ils  regardaient  tous  les  deux 
au  fond  du  creuset  en  fusion  s'il  allait  en  surgir  une  pierre 
brute  ou  une  étoile  élincelante.  La  grande  science  est  comme 
les  grandes  pensées ,  elle  se  loge  au  cœur.  Marc  laissa  tomber 
une  larme  en  se  voyant  seul  dans  le  pavillon. 

A  quelques  jours  d'intervalle,  le  volcan  sur  lequel  on  dansait 
éclata.  Mais  les  danseurs  ne  furent  pas  brûlés.  C'était  la  révo- 
lution de  1830.  On  en  connaît  Tbistoire  et  le  roman;  on  en 
connaît  même  la  morale.  Laissons  donc  les  généralités.  Pour- 
quoi Marcelin  avait-il  appelé  de  tous  ses  vœux  cette  révolution? 
Dans  quel  intérêt  avait-il  jeté  un  pot  de  fleurs  sur  la  tète  d'un 
pauvre  Suisse  qui  ne  lui  faisait  rien  ? 

De  son  côté  ,  pourquoi  Marc  était-il  sorti  de  son  atelier  pour 
aller  croiser  des  balles  avec  un  régiment  de  ligne  dans  le  fau- 
bourg Sainl-Anloine  ?  Quel  était  son  espoir  en  renversant  le 
gouvernement  et  en  recevant  un  coup  de  feu  au  genou  ,  horri- 
ble blessure  qui  le  coucha  pendant  deux  mois  sur  un  lit  de 
l'hùpital  Saint-Louis? 

Voici  pourquoi. 

Marcelin,  voulant  devenir  électeur  et  ne  payant  que  deux 
cents  francs  de  contribuiions,  s'associait  pour  abattre  une  (ly- 


268  REVUE  DE  PARIS. 

nastie  qui  n'acceptait  que  des  électeurs  à  cent  écus.  Le  pot  de 

fleurs  avec  lequel  il  tua  un  Suisse  signifiait  ceci  :  Je  veux  être 
électeur  à  deux  cents  francs.  Comme  si  le  malheureux  Suisse 
y  pouvait  quelque  chose  î 

Ce  que  voulait  Marc  se  devine  :  Tavénement  de  toutes  les 
intelligences,  leur  entrée  à  la  chambre  à  la  faveur  du  libre 
choix  de  tous  les  citoyens.  Puisque  les  marchands  de  draps,  de 
toiles,  de  savon,  de  cuirs,  de  vermicelle,  puisque  les  chape- 
liers, les  carrossiers,  les  tailleurs  ,  et  tout  ce  qui  vend  et  tra- 
fique a  le  droit ,  de  par  l'argent ,  d'être  éligible ,  je  veux  me 
ballre  pour  que  le  savant,  dont  les  procédés  perfectionnent 
le  drap,  rendent  la  toile  plus  blanche,  le  savon  plus  doux,  soit 
aussi  reconnu  digne  de  s'asseoir  à  la  chambre  des  députés  en- 
tre un  tanneur  et  un  carrossier. 

Marcelin  obtint  ce  qu'il  désirait  :  il  fut  électeur  à  deux  cents 
francs. 

Pour  avoir  écrit  ce  qu'il  désirait,  pour  avoir  exprimé  dans 
une  brochure  ,  deux  mois  après  la  révolution  de  1830 ,  le  motif 
pour  lequel  il  s'était  fait  meurtrir  le  genou,  Marc  fut  arrêté 
et  traduit  devant  le  jury. 

Savez-vous  quel  était  le  chef  de  ce  jury  appelé  à  juger 
Marc  pour  délit  de  presse?  C'était  Marcelin,  Marcelin  lui- 
même  ! 

Il  est  à  peine  besoin  de  vous  dire  que  Marc,  accusé  d'a- 
voir excité  à  la  haine  et  au  mépris  du  gouvernement  du  roi, 
fut  condamné  à  trois  mille  francs  d'amende  et  six  mois  de 
prison. 

—  Monsieur,  lui  dit  le  chef  du  jury  après  la  condamnation, 
le  jury,  ayant  égard  à  vos  bons  antécédents  d'homme  labo- 
rieux,  a  reconnu  des  circonstances  atténuantes.  Mais  que  l'a- 
venir vous  rende  plus  sage.  Retournez  à  vos  travaux. 

Honorable  marchand  de  chandelles! 

Douloureusement  affecté  de  la  condamnation  de  son  fils,  le 
père  de  Marc  mourut  peu  de  temps  après.  Marc  alla  en  prison. 
Il  passa  sous  la  voûte  de  l'antre  de  Sainte-Pélagie,  tenant  dans 
une  main  un  traité  de  physique  et  ayant  à  l'autre  main  un  bou- 
quet de  fleurs  de  la  saison.  11  était  calme  et  serein  comme  So- 
crale  la  veille  de  sa  mort. 

Juré  et  électeur,  Marcelin  fut  presque  aussitôt  nommé  capi- 


REVUE  DE  PARIS.  269 

taine  de  la  garde  nationale.  Il  donna  un  grand  dîner  où  Ton 
vit  du  Champagne  frappé. 

Du  malheur  de  Marc  il  sortit  pour  lui  une  satisfaction  aussi 
grande  que  peu  désirée.  En  mourant,  son  père  lui  laissait  quel- 
ques petites  portions  de  vigne ,  quelques  morceaux  de  terre  de 
quelque  valeur,  enfin,  si  ses  calculs  ne  le  trompaient  pas,  de 
quoi  être  électeur.  —  Ah  !  si  je  suis  électeur,  se  dit-il ,  je  par- 
lerai du  moins  dans  les  réunions  et  là  je  dirai  tout  ce  que  je 
ne  puis  ni  écrire  ni  aller  proclamer  à  la  chambre ,  où  pour  en- 
trer il  faut  payer  cinq  cents  francs  ! 

Sorti  de  Sainte-Pélagie ,  Marc  supputa  tous  ses  biens,  les 
petits  et  les  moyens,  additionna  les  diverses  sommes  qu'il 
payait  comme  impôt  direct  à  l'Étal ,  et  il  découvrit  qu'il  s'en 
fallait  d'un  franc  pour  qu'il  eût  le  droit  d'être  électeur.  Il 
payait  cent  quatre-vingt-dix-neuf  francs,  ni  plus  ni  moins.  Il 
revint  sur  ses  calculs,  les  vérifia,  les  recommença  de  nou- 
veau; toujours  ce  franc  ne  se  trouvait  pas,  faisait  défaut, 
restait  en  arrière.  C'est  qu'il  ne  payait  pas  ce  franc  sans  lequel 
il  ne  pouvait  être  électeur  !  Pour  un  franc  !  Pauvre  Marc  !  pos- 
séder toutes  les  connaissances  humaines ,  les  avoir  agrandies , 
pouvoir  les  élargir  encore  et  demeurer  dans  la  fatale  impossi- 
bilité d'être  électeur  comme  son  ancien  ami  Marcelin ,  lui  qui 
ne  l'était  devenu  qu'en  lui  dérobant  les  fruits  de  son  intelli- 
gence ! 

II  serait  rentré  de  nouveau  en  prison  s'il  n'eût  payé  son 
amende  de  trois  mille  francs.  Celte  funeste  diminution  qu'il  fut 
bien  forcé  d'infliger  à  ses  biens,  non-seulement  l'empêcha  en- 
core plus  qu'auparavant  d'aspirer  à  la  jouissance  de  ses  droits 
électoraux,  mais  elle  lui  interdit  le  moyen  qu'on  lui  avait  con- 
seillé d'abord  :  celui  d'emprunter  une  somme  avec  laquelle  il 
eût  acheté  le  fragment  de  propriété  qui  lui  eût  servi  à  augmenter 
sa  cote  électorale.  Il  emprunta ,  mais  ce  fut  pour  payer  son 
amende.  Or,  ses  biens  se  trouvèrent  hypothéqués,  et,  sans 
pouvoir  trouver  à  emprunter  davantage  pour  devenir  plus 
grand  propriétaire,  il  resta  dans  le  même  état,  c'est-à-dire 
électeur  à  un  franc  près.  Ce  franc  fut  sa  muraille  de  la  Chine. 

Il  n'y  avait  pas  de  murailles  pour  Marcelin.  Tout  était 
plaine  et  plaine  fertile.  Électeur,  juré,  capitaine  de  la"  garde 
nationale,  il  fut  créé  fournisseur  pour  toutes  les  fêtes  publi- 


270  REVUE  DE  PARIS. 

ques.  On  le  nomma  en  outre  chevalier  de  la  Légion  d'hon- 
neur. 

Les  deux  anciens  amis  se  virent  un  jour  face  à  face  à  l'occa- 
siûu  d'un  délit  de  garde  nationale.  Celui  qui  l'avait  commis, 
c'était  Marc  ;  celui  qui  présidait  le  conseil  de  discipline  où  le 
délit  allait  être  jugé,  c'était  Marcelin. 

«  Messieurs,  dit  Marc,  je  ne  suis  pas  un  mauvais  citoyen, 
comme  vient  de  l'avancer  M.  le  capitaine  rapporteur,  mais  je 
suis  chimiste.  Depuis  trois  jours  je  m'occupe  d'une  grands 
question  qui  touche  de  près  à  la  santé  publique  5  je  m'occupe 
d'établir,  par  l'analyse,  la  quantité  de  poison  qui  entre  dans 
les  objets  de  consommation  à  l'usage  du  peuple.  Ainsi  le  sel, 
le  tabac  ,  les  bougies,  recèlent  une  forte  addition  de  substances 
vénéneuses,  additions  pratiquées  par  les  vendeurs,  fabri- 
cants... » 

—  Au  fait!  s'écria  le  président. 

«  —  Le  fait,  le  voici ,  répondit  Marc.  Pour  arriver  à  une 
solution  exacte,  j'ai  été  obligé  de  soumettre  à  un  feu  continu 
certaines  matières,-  précisément  mon  jour  de  garde  est  tombé 
le  jour  de  mon  expérience.  Pouvais-je  quitter  mon  fourneau? 
Si  je  l'eusse  fait,  l'expérience  était  perdue.  » 

—  Assez,  dit  le  président  j  la  cause  est  entendue. 

Après  avoir  recueilli  les  voix ,  le  président  Marcelin  con- 
damna Marc  à  trois  jours  de  prison. 

Irrité .  le  pauvre  chimiste  détruisit  une  seconde  fois  les  ma- 
gnilSques  résultats  de  son  expérience.  11  eut  tort;  mais  la  colère, 
le  ressentiment  raisonnent-ils? 

Le  peuple  continua  et  continue  à  s'empoisonner.  De  plus  en 
plus  indigné  de  tant  de  persécutions ,  d'injustices ,  d'humilia- 
tions, Marc  renonça  à  l'élude  de  la  chimie  pour  se  jeter  tête 
baissée  dans  le  tourbillon  de  la  politique.  La  conviction  ,  chez 
lui,  s'aigrit  en  haine  ,  et  l'adversaire  devint  un  ennemi.  Calme 
parce  qu'il  était  heureux,  Marcelin  fut  successivement  nommé 
colonel  de  la  garde  nationale,  oÊûcier  de  la  Légion  d'honneur, 
et  enfin  député  de  je  ne  sais  plus  quelle  ville  du  Midi. 

Riche  à  millions,  Marcelin  est  aujourd'hui  de  tous  les  bals 
diplomatiques;  on  parle  de  le  créer  comte  de  Saint-Marcelin. 

Il  a  fait  un  riche  mariage  ;  il  a  un  neveu  évêque. 

Marc,  pour  avoir  écrit  des  pamphlets  au  lieu  de  continuer  ù 


REVUE  DE  PARIS.  371 

faire  de  la  chimie ,  est  enfermé  dans  une  prison  politique  où  il 
mange  du  pain  noir  ;  il  souffre  et  il  maudit. 

Que  lui  a-t-il  manqué  pour  être  une  des  plus  belles  renom- 
mées de  la  France,  un  des  plus  utiles  citoyens  du  monde? 

Un  franc. 


Léow  Gozlan. 


MÉLANGES. 


UNE  SOUS-PRÉFECTURE. 

Nous  avons  en  France  près  de  quatre  cents  sous-préfectures 
qui  sont  loin  de  suffire  aux  besoins  de  notre  jeunesse.  Tous  les 
avocats  mal  venus,  tous  les  commis-voyageurs  sans  emploi 
éprouvent  depuis  la  révolution  de  juillet  le  besoin  d'être  sous- 
préfets  ,  ce  qui  cause  de  très-grands  embarras  à  M.  le  ministre 
de  l'intérieur. 

Il  n'est  pas  un  de  nos  quatre  cent  soixante  honorables  qui 
ne  couve  plus  ou  moins  un  petit  sous-préfet  sous  son  aile.  Le 
député  trouve  profit  et  honneur  à  cette  besogne ,  qui  donne 
une  haute  idée  de  son  influence  et  lui  assure  les  voix  de  tous 
les  sabotiers  qui  ont  un  enfant  au  collège;  les  fils  de  sabotiers 
étant  aptes  aux  sous-préfectures  comme  les  autres. 

On  ne  peut  vraiment  expliquer  ce  goût  prononcé  de  notre 
jeunesse  pour  les  sous-préfectures  que  par  l'amour  de  toutes 
les  places  en  général,  que  nos  Français  ont  toujours  cultivé 
avec  fanatisme. 

Être  sous-préfet  n'est  point  du  tout  divertissant,  et  Ton  ne 
fait  point  fortune  à  ce  métier. 

11  s'agit  d'avoir  toujours  prêt  son  habit  brodé  pour  aller  as- 
sister aux  feux  de  cheminées  ; 

De  faire  passer  aux  maires  les  circulaires  que  le  ministre 
envoie  ; 

D'aller  une  fois  l'an  faire  tirer  au  sort  les  jeunes  gens  de  la 
conscription  ; 


REVUE  DE  PARIS.  273 

Et  puis  ,  de  soigner  sans  relâche  les  électeurs  qui  nomment 
le  député  de  l'arrondissement,  si  celui-ci  est  ministériel.  Vous 
êtes  libre  de  vous  attacher  ces  honorables  votants  par  tous  les 
moyens  que  votre  générosité  vous  suggère,  vous  pouvez  don- 
ner des  bals  et  de  grands  dîners  ;  seulement ,  le  buget  soldera 
très-peu  vos  dépenses ,  et  le  député  dont  vous  soignez  les  inté- 
rêts encore  moins. 

Si  donc  vous  êtes  riche  et  que  vous  cherchiez  un  moyen  de 
voir  bientôt  votre  dernier  écu  ,  prenez  une  sous-préfecture. 

Si ,  au  contraire,  vous  êtes  un  avocat  sans  cause  ,  un  méde- 
cin sans  malade  ,  ou  un  commis  sans  ouvrage  ,  et  que  vous 
réussissiez  à  vous  faire  nommer  sous-préfet,  cherchez. en  vous- 
même  le  moyen  de  résoudre  ce  problème  : 

Trois  mille  francs  par  an  étant  donnés ,  vivre  honorable- 
ment, représenter  dignement  l'autorité,  rendre  aux  gros  bon- 
nets de  l'endroit  les  dîners  auxquels  ils  vous  auront  invités , 
et  ne  faire  de  compte  ni  chez  son  épicier,  ni  chez  son  tail- 
leur, etc. 

Cette  terrible  solution,  le  plus  grand  nombre  de  sous-préfets 
de  France  la  cherchent  à  l'heure  qu'il  est;  beaucoup  l'ont 
cherchée  avant  eux,  d'autres  la  chercheront  encore  après  eux; 
et  sans  vouloir  décourager  personne,  nous  croyons  devoir  dire 
cependant  que  nul  ne  la  trouvera. 

Après  juillet,  l'assaut  général  donné  aux  sous-préfectures 
fut  des  plus  divertissants.  Il  serait  difficile  de  trouver  une  pro- 
fession qui  ne  fût  pas  alors  représentée  dans  les  sous-préfec- 
tures; tout  le  monde  en  mangeait.  Il  y  a  eu  des  sous-préfets 
qui  se  sont  nommés  eux-mêmes  et  se  sont  installés.  Après  avoir 
quelque  temps  gouverné  de  par  leur  autorité,  ils  ont  bien 
voulu  entrer  en  relation  avec  le  gouvernement  de  Paris. 

Un  sous-préfet  de  cette  époque  qui  s'était  nommé  à  Paris, 
mais  qui  n'avait  pas  de  quoi  payer  ses  frais  de  voyage,  quoi- 
qu'il n'eût  pas  à  faire  plus  de  chemin  que  d'ici  à  Compiègne, 
imagina  ,  pour  se  procurer  quelques  fonds  ,  le  moyen  que 
voici  : 

Il  fait  apporter  à  son  hôtel  un  repas  splendide,  un  repas  d'a- 
dieux auquel  il  invite  le  plus  grand  nombre  possible  de  ses 
amis.  Il  cherche  ces  amis  partout,  les  prie  d'amener  quelques 
personnes  avec  eux,  car  il  lui  importait  d'avoir  beaucoup  de 


274  REVUE  DE  PARIS. 

convives  ,•  et ,  la  fête  finie ,  quand  tous  les  buveurs  avaient  la 
tète  pesante  et  voyaient  trouble  ,  notre  homme,  qui  y  voyait 
fort  clair,  enlasse  dans  une  malle  les  couverts  et  les  plats  d'ar- 
gent et  déguerpit. 

Il  fit  une  entrée  magnifique  dans  sa  sous-préfecture,  et 
donna  à  diner  à  tout  le  conseil  municipal.  Seulement,  le  res- 
taurateur de  Paris  s'étant  mis  à  ses  trousses ,  le  sous-préfet 
trouva  moyen  d'emprunter  à  un  de  ses  nouveaux  administrés 
de  quoi  rembourser  le  prix  des  plats  et  des  couverts  que  le 
Mont-de-Piété  tenait  en  gage. 

Voilà  pourtant  où  peut  conduire  Tambilion  de  représenter 
grandement  l'autorité  !  La  chambre  des  députés  devrait  y 
songer. 

La  première  occupation  du  sous-préfet,  aussitôt  après  qu'il 
a  été  nommé,  c'est  de  demander  une  préfecture.  Mais,  ici, 
nous  trouvons  le  démenti  le  plus  complet  donné  aux  paroles  de 
l'Écriture  :  «frappez,  et  on  vous  ouvrira;  demandez,  et  vous 
obtiendrez.  «  Le  sous-préfet  frappe  beaucoup  et  demande  en- 
core davantage,  mais  il  obtient  encore  moins. 

Naturellement  porté  à  exagérer  son  importance  aussitôt  qu'il 
voit  son  nom  inscrit  dans  YAlnianach  royal,  il  s'imagine  vo- 
lontiers que  sa  puissance  n'a  pas  de  bornes  ,  et  non  content  de 
demander  pour  son  propre  compte,  il  demande  encore  pour 
tous  ceux  de  son  arrondissement  qui  désirent  des  bureaux  de 
tabac  et  des  directions  de  postes.  C'est  seulement  une  année 
après  le  jour  de  son  installation  qu'il  s'aperçoit  enfin  qu'un 
sous-prefet  n'obtient  rien  ,  et  qu'il  vocifère  contre  le  régime 
représenlatif  à  qui  nous  devons  les  députés. 

Le  jour  n'est  pas  loin  ,  sans  doute,  où  nous  verrons  paraître 
un  pendant  à  la  fameuse  brochure  de  Sieyès  :  Qu'est-ce  que 
le  tiers?  qui  aura  poui-  titre  :  Qu'est-ce  qu'un  député  ?  Tout. 
Qu'est-ce  qu'un  sous-préfet?  Rien.  L'auteur,  certainement, 
sera  un  sous-préfet  abreuvé  d'amertume  et  de  pétitions  ren- 
trées. 

Nous  avons  eu  beaucoup  d'hommes  de  lettres  sous-préfets, 
mais  peu  ont  pu  se  faire  à  la  vie  administrative.  Ils  avaient  le 
tort  grave  de  ne  pas  porter  dans  leur  cœur  les  populations  qui 
leur  étaient  confiées  ,  et  de  ne  pas  i)iésider  d'une  façon  assez 
sérieuse  les  conseils  d'arrondissements;  aussi  sont-ils  presque 


REVUE  DE  PARIS.  273 

tous  revenus  ù  Paris .  préférant  la  gueuserie  d'ici  à  la  gueuse- 
rie  de  là-bas.  L'un  d'eux  avait  si  bien  laissé  voir  aux  respec- 
tables habitants  de  sa  sous-préfecture  combien  il  les  trouvait 
ennuyeux  et  stupides,  que  ceux-ci  tirèrent  le  canon  sur  le  bord 
de  la  roule,  à  son  départ,  en  signe  de  réjouissance.  Jamais  sé- 
paration ne  causa  une  joie  plus  vive  ,  et  sous-préfet  et  admi- 
nistrés se  disaient  de  grand  cœur  :  Au  plaisir  de  ne  pas  vous 
revoir  ! 


—  Quand  M.  Humann  mourut ,  on  ne  crut  pas  devoir  priver 
un  ministre  des  finances  des  honneurs  de  rembaumement,  et 
M.  Gannal  fut  appelé. 

Or  ,  il  y  avait  quelque  chose  d'aussi  pressé  que  d'embaumer 
le  ministre,  c'était  de  le  remplacer  ,  et  son  successeur,  M.  La- 
cave-Laplagne ,  l'homme  de  France  doué  de  la  plus  grosse 
tête,  fut  prié  pour  le  bon  ordre  des  affaires  publiques,  de  venir 
s'installer  au  plus  vite  à  l'hôtel  des  finances. 

Dès  le  soir  même,  il  coucha  dans  la  chambre  et  dans  le  lit 
de  M.  Humann,  dont  le  corps  avait  été  déposé  dans  une 
pièce  voisine. 

Le  lendemain  matin,  iM.  Gannal  voulut  venir  vérifier  les  ré- 
sultats de  son  opération  faite  la  veille  ,  et  il  alla  tout  droit  au  lit 
du  minisire  mort,  dont  la  tête  lui  parut  avoir  acquis  un  volume 
extraordinaire. 

Pour  remédier  à  ce  phénomène  tout  inattendu ,  M.  Gannal  se 
mit  en  devoir  de  praticjuer  une  incision  ,  et  déjà  son  scalpel 
effleurait  le  cou  de  M.  Lacave-Laplagne  quand  celui-ci  se  leva 
tout  à  coup  aux  premières  atteintes  de  l'acier,  et  cria  ù 
l'assassin. 

Du  reste,  le  nom  de  M.  Gannal  se  trouve  aujourd'hui  mêlé  à 
la  nécrologie  contemporaine, 

El  il  n'y  a  pas  un  épicier  un  peu  huppé  qui  ne  prétende,  à 
l'aide  de  ces  procédés  devenus  économiques ,  passer  à  la  pos- 
térité, conservé  comme  un  Sésostris. 


276  REVUE  DE  PARIS. 


—  Puisque  M.  Delessert  est  préposé  à  la  justice  distributive 
des  carrefours,  il  nous  permettra  de  lui  signaler  une  industrie 
naissante  et  dangereuse. 

L'industrie  des  écrasés. 

Depuis  l'invention  déjà  perfectionnée  du  pavage  en  bois ,  il 
s'est  formé  une  société  anonyme  pour  l'exploitation  des  acci- 
dents en  plein  air. 

Quelques  douzaines  de  mauvais  drôles  parcourent  les  chaus- 
sées, dans  le  but  de  se  heurter  sans  danger  à  quelque  cheval 
rais  au  trot. 

Il  n'en  faut  pas  davantage  pour  constater  un  délit  de  la  part 
du  cocher ,  lequel  se  trouve  fort  heureux  de  pouvoir  transiger 
avec  sa  victime  moyennant  indemnité. 

Ce  métier  a  cela  d'ingénieux,  qu'il  est  très-lucratif  et  ne 
cause  aucun  mal  à  celui  qui  l'exploite. 

L'écrasé  passe  son  temps  à  se  faire  broyer  sous  toutes  les 
voitures;  il  livre  son  corps  aux  mutilations  delà  roue  ,  se  fait 
tuer  au  besoin,  et  vit  honorablement  du  produit  de  sa  mort. 

Que  fait  donc  la  police  de  son  œil  vigilant?  ou,  plutôt,  que 
fait  M.  le  préfet? 

En  vérité,  si  cet  excellent  M.  Delessert  n'existait  pas ,  il  ne 
faudrait  pas  l'inventer. 


—  Les  journaux  ont  dit  que  les  dames  les  mieux  parées 
avaient  été  les  premières  à  affronter  le  chemin  de  fer  de  la  rive 
gauche  le  jour  où  il  a  repris  son  service. 

Voici  l'explication  du  fait  : 

Une  petite  circulaire  engageait  chaque  actionnaire,  dans 
l'intérêt  de  son  dividende,  à  obtenir  de  sa  femme  et  de  ses 
filles  qu'elles  fissent  un   voyage  à  Versailles    pour   donner 


REVUE  DE  PARIS.  277 

l'exemple  et  rimpulsion...  Il  y  a  eu  des  scènes  d'iiitérieiu- 
fort  comiques  pour  décider  ces  dames  j  enfin ,  on  a  fait  une 
levée  assez  nombreuse,  et  tout  ce  qu'on  a  remarqué  de  dames 
ou  demoiselles  appartient  à  la  famille  actionnaire. 


DANTAN  ET  LE  DOCTEUR  GANNAL. 

Le  mois  d'avril  s'est  comporté  cette  année  comme  le  plus 
empressé  serviteur  de  M.  Gannal  j  jamais  ce  célèbre  momifica- 
cateur  n'a  eu  une  plus  riche  l'gerbe  de  gens  illustres  à  rendre 
immortels,  et  sa  seringue  injectante  a  répandu  dans  ces  derniers 
jours  plus  de  liquide  que  le  puits  de  Grenelle. 

Nous  devons  confesser  que  nous  ne  partageons  pas  le  moins 
du  monde  l'engouement  général  pour  le  docteur  Gannal  et  ses 
injections.  Pour  peu  que  son  système  se  répande  en  effet,  il  ar- 
rivera que  la  terre  sera  bientôt  trop  petite  pour  que  les  généra- 
tions nouvelles  trouvent  à  se  loger  au  milieu  des  générations 
anciennes,  et  il  y  aura  alors  d'etfroyables  guerres  entre  les 
morts  et  les  vivants  qui  se  trouveront  un  jour  tous  embaumés 
instantanément  et  malgré  leurs  efforts  pour  échapper  au  fluide 
Gannal. 

Le  bon  Dieu  a  voulu  que  nous  retournassions  en  poussière,  et 
sans  doute  il  a  eu  de  bonnes  raisons  pour  cela.  M.  Gannal  est 
venu  qui  s'est  mis  en  hostilité  ouverle  avec  le  bon  Dieu,  qui, 
à  ce  qu'il  paraît,  ne  doit  pas  jouer  un  brillant  rôle  dans  son 
duel  avec  le  médecin.  Pourtant  le  Parlhénon  a  disparu  ù  peu 
près,  les  pyramides  d'Egypte  s'en  vont  par  brin  chaque  jour, 
et  nous  chercherions  vainement  une  bonne  raison  à  donner 
pour  l'immorlalisation  desjambes  cagneuses  et  des  faces  extrà- 
laides  des  hommes  de  notre  temps. 

Nous  aimerions  beaucoup  mieux  pour  M.  Gannal  et  pour 

l'humanité,  qu'il  eût   trouvé   le  moyen  tant  cherché,  mais 

introuvable  jusqu'à  ce  jour,  de  bien  conserver  les  petits  pois 

ou  les  pointes  d'asperges  ;  mais  notre  docteur  phénoménal  ne 

5  2i 


278  REVUE  DE  PARIS. 

conserve  que  des  beefsteaks  peu  ragoûtants  et  des  gigots  nau- 
séabonds. Il  faut  en  prendre  son  parti... 

On  pourrait  objecter  peut-être  qu'il  n'est  pas  sans  agrément 
de  pouvoir  conserver  les  traits  des  hommes  célèbres  dont  le 
pays  s'honore,  ce  à  quoi  nous  répondrons  sans  hésiter  qu'il  faut 
alors  ouvrir  incontinent  un  Panthéon-Gannal  avec  un  suisse  à 
la  porte  pour  recevoir  les  cannes  et  les  parapluies,  et  ceci,  dans 
le  cas  où  les  traits  des  hommes  illustres  seraient  véritablement 
conservés.  Mais  s'il  était  vrai,  comme  l'anecdote  que  nous 
allons  raconter  tend  violemment  à  le  faire  croire,  que  l'injec- 
tion Gannal  ne  conserve  pas  le  moins  du  monde  les  véritables 
traits  des  morts,  et  qu'elle  les  dénature  au  contraire ,  ne 
devrait-elle  pas  être  bientôt  déchue  de  sa  vogue  passagère  et 
imméritée? 

Il  faut  bien  que  les  grands  hommes  gannalisés  servent  à 
quelque  chose  ;  s'ils  doivent  tous  ressembler  à  des  noyés  nou- 
vellement sortis  de  l'eau  ou  à  des  vessies  gonflées  de  vent , 
autant  vaut  priver  la  postérité  d'un  pareil  spectacle,  que  de  le 
lui  préparer  en  lu^  demandant  sa  reconnaissance. 

L'invention  Gannal  a  eu  d'autant  plus  de  succès  jusqu'à  ce 
jour,  que  les  vivants  ont  en  général  peu  de  goût  pour  les  tète- 
à-tête  avec  les  cadavres;  c'est  pourquoi  chacun  a  cru  sur  pa- 
role aux  merveilles  de  l'injection  par  les  artères  carotides,  et 
M.  Gannal  est  passé  grand  homme  sans  contestation.  Les  mou- 
rants recommandaient  qu'on  les  gannalisât ,  persuadés  ,  d'après 
la  parole  du  docteur,  qu'une  fois  injectés  ils  seraient  plus  beau.x 
que  jamais  pour  l'éternité  des  siècles  ;  mais  voici  qui  pourra 
faire  revenir  de  leur  enthousiasme  bien  des  admirateurs  du 
nouveau  système,  et  les  convaincre  qu'en  fait  de  conservation 
des  morts,  celui  qui  est  employé  depuis  un  temps  immémorial 
à  l'égard  des  perroquets  est  encore  le  meilleur. 

Un  des  plus  riches  banquiers  de  la  Chaussée- d'Antin  étant 
mort  il  y  a  quelque  temps,  sa  famille  voulut  faire  embaumer 
son  corps  et  faire  mouler  son  masque.  Dantan  jeune  fut  appelé 
pour  diriger  l'opération  du  moulage  du  masque  d'après  lequel 
il  devait  exécuter  un  buste  en  marbre. 

L'empreinte  une  fois  prise ,  survient  M.  Gannal ,  qui,,  voyant 
encore  quelques  vestiges  de  l'opération  ,  se  met  en  grande  co- 
lère de  ce  qu'on  ait   songé  à    mouler  le  visage  avant  que, 


REVUE  DE  PARIS.  279 

par  rinjeclion  de  sa  liqueur,  il  eût  rendu  la  vie  au  cadavre. 

Dantan,  qui  avait  des  doutes  sur  les  merveilleux  efiFets  de 
l'injection,  joue  au  docteur  le  mauvais  tour  de  lui  proposer  de 
jsrendre  une  nouvelle  empreinte  du  visage  après  que  l'embau- 
iiiement  serait  parachevé. 

A  L'heure  qu'il  est ,  les  deux  plâtres  sont  exposés  dans  l'ate- 
lier de  Dantan.  Le  premier  présente  une  tête  amaigrie  et 
osseuse,  telle  que  doit  être  la  tête  d'un  vieillard  de  soixante-dix 
ans  qui  vient  de  mourir  après  une  maladie;  le  second  est  une 
boule,  la  vraie  tête  de  Lepeintre  jeune,  avec  un  peu  plus  d'em- 
bonpoinl ,  une  vraie  charge  des  plus  bouffonnes  et  des  plus  exa- 
gérées. 

Une  foule  de  curieux  se  pressent  dans  l'atelier  de  Dantan 
pour  bien  considérer  les  magnifiques  résultats  de  l'injection 
Gannal ,  qui  ne  se  contente  pas  de  conserver  les  morts ,  mais 
qui  leur  donne  en  outre  une  santé  florissante,  une  santé  à  faire 
envie  aux  vivants. 

Au  fait ,  puisqu'il  engraisse  si  bien  et  si  rapidement  ceux  qui 
lui  sont  confiés  ,  pourquoi  M.  Gannal  ne  chercherait-il  pas  les 
moyens  de  rendre  sa  liqueur  susceptible  d'être  injectée  dans 
les  corps  vivants. 

La  seringue  serait  alors  le  symbole  de  la  santé  ,  et  le  monde 
serait  plein  de  joues  rosées  et  rondelettes. 

La  poésie  byronnieune,  lymphatique  et  pleurarde  serait  tuée 
du  coup. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Pages. 

Thérèse  Dunoyer  {suite)  ;  par  M.  Eugène  Sue 5 

Le  Spéronare  (swiYe);  par  M.  Alexandre  Dumas.    .    .    .     193 

Critique  littéraire  ;  par  M.  Xavier  Durrieu 236 

Histoire  d'un  franc  ;  par  M.  Léon  Gozlan 257 

Mélanges 272 


Fin   DE  LA  TABLE. 


REVUE  DE  PARIS.  285 


LE  FOND  DU  SAC  DE  TIMON. 

—  Un  nouveau  pamphlet  de  Timon-Cormeniu  ,  d'abord  ba- 
ron ,  puis  vicomte  de  la  Haye ,  vient  de  paraître.  Celui-ci  n'a 
pas,  comme  la  plupart  de  ses  devanciers,  le  mérite  d'être 
amusant.  Ce  sont  les  chiffres  du  budget  mis  sous  les  yeux  des 
contribuables.  Or,  si  l'on  a  pu  dire  avec  raison  que  les  chiffres 
avaient  de  l'éloquence,  on  ne  s'est  jamais  avisé  de  trouver  qu'ils 
avaient  de  l'esprit. 

Quelques  personnes  répandent  que  le  farouche  et  vertueux 
Timon ,  qu'on  avait  cru  jusqu'à  ce  jour  membre  de  l'extrême 
opposition  pour  cause  de  refus  (fort  bête)  à  lui  fait ,  en  1830  , 
d'une  place  de  conseiller  d'ÉtP* ,  n'a  fait  une  si  rude  guerre  à 
la  dynastie  régnante  que  parce  que  M .  le  duc  d'Orléans  ,  duc  de 
Chartres  et  colonel  à  Joigny  en  1829,  n'avait  pas  voulu  être 
parrain  d'un  de  ses  enfants. 

Nous  aimons  mieux  cette  version  que  l'autre. 


—  On  prête  un  mot  bien  profond  dans  sa  naïveté  à  31™eThiers. 
cette  jeune  femme  si  jolie  et  si  incomprise  :  <.<  Ne  le  laisse  pas 
épouser  de  si  bonne  heure  que  moi.  disait-elle  à  sa  sœur  cadette 
pour  laquelle  se  présentait  un  parti  fort  avantageux  cet  hiver: 
quand  on  se  marie  si  jeune,  c'est  comme  si  on  ne  se  mariait 
pas  du  tout.  > 


25